Chp 33 - Le Démon
L’entrée du temple est taillée à même la roche. Les torches projettent des ombres mouvantes sur les murs de pierre. L’air est plus frais ici, plus dense.
Descendre dans ce sanctuaire, c’est comme une visite en Enfer. Et pour la plupart, ce sera sans retour.
La mer gronde au loin, étouffée par les profondeurs. La météo a annoncé une tempête cette nuit… bien. Cela me permettra de disposer des corps plus facilement, et de couler les bateaux. J’ai vraiment l’impression que Dionysos a entendu nos prières, et qu’il a tourné la situation a notre avantage, à Meg et moi.
Une fois arrivé dans l’atrium, je me tourne vers les onze chefs de famille.
— Les armes.
Ce seul mot suffit : ils connaissent tous les règles, celles qu’on a appliqué à chaque bacchanale. Un à un, ils se délestent de leurs armes à feu, de leur couteau, pour les déposer dans le coffre prévu à cet effet. Le cliquetis du métal résonne contre la pierre comme une pluie sèche.
Je les observe tous un à un. Personne ne fait la moindre objection. Ils me suivent sans discuter dans l’antichambre, où le costume rituel les attend : toge en lin blanc, cape vermillon pour marquer l’appartenance au Cercle. Les masques sont alignés sur une table de marbre : visages bestiaux de faunes, divinités antiques, démons stylisés.
Les onze chefs de famille se changent en silence. Je les imite, tout en les observant du coin de l’œil. Personne ne semble dissimuler d’autre arme sur lui. Parfait.
Je suis le seul sans masque. Ma toge laisse mon pectoral droit découvert. La couronne de laurier dorée de l’archonte repose sur ma tête, ses cornes pointues projetant leur ombre cruelle sur les murs. Je mène l’assemblée des bacchantes, cet assemblage monstrueux de tueurs aux visages animaux et surnaturels, parfois grotesques, toujours effrayants. Quand nous pénétrons dans la salle principale, les braseros illuminent la coupole gravée de symboles anciens. Le temple respire lentement, comme une bête en attente. J’ai presque l’impression que c’est mon père qui va surgir des ténèbres pour se placer devant l’autel et nous accueillir, ses longues boucles noires huilées, son corps puissant presque doré à la lumière des torches.
Mais il est mort. C’est moi qui porte son costume, ce soir. Moi qui joue son rôle. Et ce n’est pas un homme qui se tient devant la statue du dieu, mais une femme portant une toge blanche et des bijoux antiques, ses bouches noires aux reflets de feu relevées comme autant de serpents. Elle nous fixe de ses yeux verts, presque inhumains, derrière le masque de Méduse qui cache son visage, figé dans une expression de rage éternelle. Ses mains tiennent la coupe rituelle contenant le breuvage.
Grigorij Angelov s’immobilise face à cette apparition. Je le sens captivé.
— La Grande Prêtresse, murmure-t-il, habité. La Vestale, la Prostituée Sacrée.
Je sais qu’il bande comme un taureau en rut, impatient de mettre sa queue dans le fourreau de ma femme. C’est l’un des effets des herbes que l’on brûle dans l’encensoir, qui diffuse sa fumée épaisse dans tout le temps, nous cachant presque le ciel étoilé à l’extérieur. Et c’est vrai aussi que Megane possède une sensualité magnétique dans cette tenue, ce soir tout particulièrement. Mais aucun de ces porcs n’aura l’occasion de la toucher. Ils seront morts avant. Le seul désormais autorisé à connaître cet honneur immense, c’est moi, Damian Kyanos. Son homme.
Mehmet s’éclaircit la gorge et s’approche de moi.
— Peut-être devrions-nous faire le tour du sanctuaire, Damian, murmure-t-il. Vérifier que tout est en ordre… qu’il n’y a aucune arme.
Je soutiens son regard sans ciller.
— C’est tout à fait légitime, acquiescé-je.
Mehmet s’apprête à parler lorsque Grigorij intervient, toujours fasciné par la silhouette de ma femme au centre.
— Inutile, dit-il sans la quitter des yeux. Je crois que tout est… parfaitement en ordre. Commençons, si l’archonte le juge bon.
Les autres acquiescent. Mehmet n’ose plus rien dire.
Megane commence à servir la boisson hallucinogène. Le mélange est épais comme du sang.
C’est alors que Mehmet, à nouveau, se tourne vers moi.
— L’archonte d’abord, annonce-t-il avec un sourire sirupeux.
Le vieux bouc. Il ne va rien lâcher.
Je lui réponds par un sourire, et prends la coupe que Megane me tend. Nos doigts, nos regards se frôlent.
Je bois.
Le liquide brûle ma gorge, descend dans mon ventre comme une braise liquide. Mehmet s’assure que je prends bien ma dose avant d’accepter la sienne. Le bol circule entre les onze hommes, qui la boivent d’une traite, certains en grimaçant. Je m’essuie la bouche et rend ma coupe d’argent à Megane.
Elle n’a rien pris, elle. Elle restera plus lucide que moi.
Les aulètes[1] prennent leurs instruments, et les psalmodies commencent. Du grec ancien, guttural, rythmé. Les voix s’élèvent alors que le cercle se forme. Normalement, c’est le moment où l’on « baptise » les sacrifiées, les biches. Cette fois, il n’y en a pas d’autre que Meg. Elle s’agenouille au centre, docile.
Je fais tourner l’encensoir autour d’elle, le cœur battant à toute vitesse à mesure que les psychotropes se diffusent dans mon sang. La fumée épaisse s’élève, se répand, distord les contours du monde. Les flammes dansent plus haut. Megane se lève lentement. Puis, d’un geste fluide, elle laisse tomber sa toge sur le sol, avant de défaire son opulente chevelure qui se répand en une vague odorante sur ses épaules.
Un frémissement bien perceptible parcourt l’assemblée. Enfin, ils voient ce qui a coûté la vie au terrible Hadès Kyanos.
Le corps de Megane est nu, à l’exception d’une fine chaîne d’or autour de la taille. Et de l’anneau minuscule mais bien visible qui luit sur le buisson ardent entre ses jambes. Avec son masque, elle est Méduse. Les zébrures sur son dos, tout en défigurant l’image de la gorgone, ne font que renforcer l’identification.
Megane est si belle que malgré la tension et la confusion induite par le mélange, je sens mon sexe se tendre de désir. Je sais que tous ces hommes n’attendent qu’une chose : que j’ai fini de la prendre pour pouvoir tous la sauter sur l’autel un à un, mais malheureusement pour eux, ça ne va pas se passer comme ça. Megane n’est pas le sacrifice, aujourd’hui. Et j’ai déjà fait l’offrande de sexe à Dionysos avec elle. Il ne manque plus qu’une chose : l’offrande de sang.
Le leur.
Je la prends par la main. Je la conduis vers l’autel de pierre noire comme une mariée. L’allonge. Le silence devient absolu, le temps suspendu. Je sors le couteau sacrificiel de ma toge. La lame capte la lumière. Je le brandis. C’est le moment, normalement, où Hadès faisait saigner les biches. Une coupure légère, avant de leur ouvrir les cuisses et de les fendre de sa verge, lançant ainsi le départ de l’orgie. Tous s’attendent à ce que je fasse de même… jusqu’à ce qu’une voix s’élève, rompant la lourde solennité du moment.
— Assez !
La voix de Mehmet tranche l’air. Les psalmodies cessent. Je tourne lentement la tête.
— Comment oses-tu interrompre la cérémonie ? sifflé-je, la voix rendue caverneuse par le mélange qui commence déjà à monter.
Mehmet, derrière son masque, plante ses yeux sombres dans les miens.
— Je demande la destitution de l’archonte.
Un murmure parcourt le cercle. Je ne bouge pas.
— Et pourquoi ? Je suis le possesseur de la bague d’Agamemnon, la seule qui contient encore le pouvoir. Je suis le seul habilité à sacrifier, à conduire le rite et à vous distribuer ce pouvoir. Sans moi, vous n’êtes rien.
— Tu n’es pas le seul en qui coule le sang noir des Atrides, sourit Mehmet en retirant son masque. Ton fils, dans quelques années, pourra conduire le rite.
Mon cœur est un battement.
Alexandre… il est au courant, et croit que c’est mon enfant.
— Mon fils ? Je n’ai pas de fils, répliqué-je, le visage figé.
— Le fils que tu as planté dans le ventre de cette putain rousse, à force de la monter nuit et jour, continue Mehmet avec son rictus vicieux.
— C’est celui de mon père, grincé-je malgré moi.
Mehmet laisse échapper un ricanement.
— C’est ce que cette petite catin t’a habilement fait croire… mais à Maria, ta domestique, elle a chanté une autre chanson.
Je me tourne vers Megane. Et il me suffit de croiser son regard une seule seconde pour comprendre qu’il a dit vrai.
Alexandre est mon fils, pas celui de mon père.
Autour de moi, le décor se floute. Un battement sourd pulse dans mes tempes. Est-ce que je suis en train d’halluciner, ou est-ce la réalité ? Les étoiles, dehors, tournent trop vite. Le visage de Dionysos est double, comme celui de Janus.
Un enfant. Mon enfant. Je suis père. Megane est sa mère. Et elle me l’a caché.
— Il existe donc un autre Kyanos, poursuit Mehmet en se tournant vers les autres. Un héritier du pouvoir de cette lignée maudite, un archonte potentiel. Peut-être plus… conciliant que ne l’étaient Hadès, ou toi, Damian.
— Parce que tu t’imagines que je vais te laisser décider ça tout seul ? grogné-je. Personne ne touchera à mon fils, lignée maudite ou pas. Et c’est moi qui mène le rite, que vous le vouliez ou non !
Mehmet secoue la tête lentement, comme s’il était désolé.
— Non, Damian, dit-il avec une douceur feinte. Ton rôle est fini. Tu ne sortiras pas vivant d’ici.
Les portes du temple s’ouvrent dans un fracas. Les fils Kelmendi entrent, armés jusqu’aux dents. Derrière eux, d’autres hommes. Les gardes rapprochées de chacun des patriarches... Je réalise alors que les Anciennes Familles se sont liguées contre moi : ils avaient décidé de m’éliminer depuis longtemps.
Papa me l’a toujours dit. Tous des vautours, qui veulent notre mort. Et un jour, il faudra finir le boulot et les anéantir.
— Megane, dit Mehmet en se tournant vers elle. Tu as le choix. Redeviens une biche, une captive soumise au Cercle. Tu seras confiée à un autre Maître, qui saura exploiter tes capacités. En échange de ta coopération, nous te laisserons élever ton fils. Refuse… et tu mourras avec Damian Kyanos, cet homme que tu voulais tant voir disparaitre.
Je sens quelque chose se fissurer dans mon cerveau.
Ce vieux fou veut exploiter la haine de Megane envers moi…
— Quant à toi, Damian… (Il tend la main.) Donne-moi l’anneau. Et le poignard rituel. Ne fais pas la même erreur que ton grand-père Vladis, qui a atrocement souffert de son obstination à nous résister. C’est moi qui lui ai donné le coup de grâce, tu sais ? Tu mourras rapidement, je te le garantis. Une balle dans la nuque, bien placée. N’est-ce pas ce que tu voulais, le jour de ton mariage ? Te faire exploser la cervelle pour la sauver elle ? ironise-t-il, le sourire glacial.
Mehmet ne m’a pas pardonné d’avoir gâché le mariage de sa fille. Évidemment… Je le savais dès le début.
Tous restent suspendus à mes lèvres, à ma décision.
Je baisse lentement le couteau.
C’est vrai. Après tout, je comptais mourir ce soir. L’essentiel, c’est que Megane - et mon fils, putain, mon fils ! - vivent, pas vrai ?...
Je fais un pas vers lui, comme si j’acceptais.
…Sauf que je préfère voir le monde brûler plutôt que de livrer Megane à ces porcs.
Cette pensée fuse dans mon cerveau en moins d’une fraction de seconde. Après… tout va très vite. Et je laisse la fureur induite par le mélange parler pour moi.
Je saisis Mehmet par la nuque. Plante le kriss rituel dans son œil avec une violence primitive. La lame ondulée s’enfonce dans son crâne rasé dans un bruit d’écrasement écœurant, amplifié par les murs du temple. Son autre œil s’écarquille, sa bouche s’ouvre, incapable de former un seul son. Je lui brise la nuque et jette son corps désarticulé sur l’autel, son sang éclaboussant la pierre.
— Le premier sacrifice de cette belle nuit, annoncé-je. Un traître stupide et présomptueux. Qui est le prochain volontaire ?
Pendant un court instant suspendu, toute l’assemblée me fixe, horrifiée. Je ne sais pas ce qu’ils voient, mais j’en ai une petite idée, pour avoir déjà assisté à l’une des crises de fureur meurtrière de mon père. Mais qu’est-ce que s’imaginaient ces types ? Qu’on pouvait manier cette force sans dégâts ? Les bacchantes s’arrachaient la peau et se mettaient les uns les autres en pièces, c’est bien connu. Ils sont juste chanceux d’y avoir échappé jusque-là. Mais l’Enfer les attend, comme il nous attend tous. Et j’ouvre les bras pour les y accueillir.
Un hurlement, répercuté sur la pierre du plafond. Puis les fils Kelmendi ouvrent le feu.
— Butez-le !
Une salve me fauche l’épaule, me faisant basculer sur l’autel. La douleur est brûlante, mais lointaine. Je roule derrière la table de marbre. Saisis le Glock que j’y avais dissimulé. Je tire sans prendre le temps d’ajuster. Un homme tombe. Puis un autre. Je n’ai plus peur. Plus rien à perdre ou à protéger, sinon elle. Dionysos, le pouvoir de la bague et celui du mélange me rend audacieux, rapide, intouchable, surnaturel. La fumée hallucinogène épaissit l’air, déforme les silhouettes. Les cris se mélangent aux coups de feu. Les hommes se déploient, prennent place pour le grand final.
Et soudain… Une rafale vient ajouter son chant à celui des autres.
Je tourne la tête. Megane a ramassé une kalachnikov. Bien placée derrière une colonne, elle tire dans le tas, sans la moindre hésitation. À travers la fumée, je croise son regard vert. Et je ris à gorge déployée, malgré le sang qui coule le long de mon bras.
Daimones. Les hôtes de l’Armageddon... Elle aussi, elle en fait partie !
Megane était, depuis le début, prête à dîner en Enfer. C’est la grande différence entre eux, et nous. La nourriture de l’Erèbe, on en connaît le goût. Et ni elle ni moi ne partirons avant d’y avoir traîné de nouveaux convives.
[1] Joueur d’aulos, la flûte double rituelle des fêtes grecques.

Annotations