Chp 34 - La Furie
Je suis Méduse, née du sel, des cris et de la fumée, la seule qui n’a pas bu le nectar des dieux.
Je n’en ai pas besoin.
Sous le masque, je suffoque. Rien à voir avec les parfums hypnotiques qui sortent en volutes épaisses du brasero. C’est à cause de leurs regards que je ne peux pas respirer.
Ils sont en cercle autour de moi. Leurs yeux vides me dévorent.
Ils psalmodient, leurs voix graves vibrant contre la pierre. Je suis agenouillée au centre, offerte à leurs fantasmes, à leur pouvoir.
Je peux sentir leur désir.
Leur attention n’a rien de sacré, rien de mystique. Elle est visqueuse, plus encore que les serpents qui dansent sur ma tête.
Ils me regardent comme on regarde une chose rare. Une proie. Un trophée vivant.
Je n’aime pas ce regard. Il est différent de celui qu’Hadès, le bourreau qui m’a tout appris et a fait de moi ce que je suis, posait sur moi.
Mais leur obsession me donne une place.
Ils me désirent, me craignent, me jalousent. Je suis au centre du rituel. Au centre du Cercle.
Je suis l’axe autour duquel ils tournent.
Et ce pouvoir-là, même sale, même dangereux, je le prends.
Damian diffuse la fumée avec l’encensoir. Il est magnifique et terrifiant à la fois. Couronne dorée, torse nu sous la toge, regard incandescent.
Il ne porte pas de masque.
Il n’en a jamais eu besoin. Son visage est celui de Dionysos.
Quand je laisse tomber ma toge, le frisson qui traverse l’assemblée me frappe physiquement. Je n’ai sur moi que la chaîne d’or et l’anneau, cette marque de soumission aux Kyanos qui me brûle d’une honteuse fierté. Ici, tout le monde sait que je leur appartiens. La Furie, la chienne d’Hadès.
Je refuse de baisser les yeux.
Je ne suis pas leur victime.
Je suis leur épreuve.
Leur jugement.
Puis tout bascule.
Les mots de Mehmet Kelmendi tombent comme des coups de hache.
Notre enfant. Il est au courant… Maria a parlé. Mon fils est devenu une arme contre son père. Contre moi.
Je sens le regard de Damian sur moi. Je ne peux pas le soutenir longtemps. Mais je sais qu’il pense la même chose que moi : quoi qu’il arrive, aucun de ces hommes ne doit sortir d’ici vivant. Pour notre fils.
Le temple se fissure autour de nous. Les portes s’ouvrent. Les armes apparaissent.
Je comprends immédiatement que nous sommes foutus.
Quand la balle frappe Damian, le son est étouffé, presque irréel.
Mais je vois son corps encaisser l’impact.
Son sang qui coule, si rouge.
On m’avait dit que c’était un vampire, un démon à l’ichor noir. Et pourtant…
Je veux courir vers lui.
Je veux me jeter contre lui, faire barrage de mon corps, le protéger de ceux qui le haïssent, lui font du mal.
Mais ça tire de partout. Les balles éclatent la pierre, déchirent l’air. Des hommes tombent. Les cris et les jurons remplacent les psalmodies.
Je parviens à ramper derrière une colonne.
Un homme s’effondre près de moi, touché en pleine poitrine. Son arme glisse sur le sol.
Je la saisis.
Elle est lourde. Je n’ai jamais utilisé ce modèle. Mais je me redresse, et tire.
Le recul me surprend. Les balles partent au hasard. Je ne sais même pas si je touche quelqu’un.
Puis l’arme s’enraye.
Je jure, la colère et la peur coulant en gouttes glaciales contre mon échine.
Je tente de comprendre le mécanisme, mes doigts glissant sur le métal brûlant.
Je n’y arrive pas.
Je lève les yeux… et croise le regard de Grigorij Angelov.
Il me voit.
Il sourit.
Je me lève pour fuir, mais il est déjà sur moi.
Son bras se referme autour de ma taille. Un autre homme m’attrape les poignets. Je me débats, je griffe, je donne des coups de genou.
En vain.
Grigorij est trop fort. Et ils sont deux.
Sa voix tonne à travers l’air opaque.
— Damian ! J’ai ta femme !
Les tirs continuent quelques secondes.
— Je la tue si tu ne jettes pas ton arme !
Sa main se serre sur ma gorge.
Je cesse de lutter.
Pour l’instant.
Le silence tombe progressivement.
Les coups de feu s’espacent, puis cessent.
Dans la fumée épaisse, j’aperçois Damian sortir de sa cachette.
Il est pâle.
Du sang coule le long de son bras blessé qui pend, inutile.
Mais de l’autre, il tient encore son Glock.
Damian…
Des hommes l’encerclent immédiatement. On le frappe derrière les genoux. Il tombe.
On lui arrache son arme.
On le force à s’agenouiller, les mains en évidence.
Je sens le bras de Grigorij toujours autour de moi, sa respiration contre ma tempe.
Mais je ne regarde que Damian. Mon Damian.
Il lève les yeux.
Nos regards se rencontrent.
Il n’y a plus de rage. Plus d’arrogance.
Juste une vérité nue.
Il sait.
Je sais.
C’est la fin.
Et la seule chose qui me déchire plus que la mort imminente, c’est d’avoir compris trop tard que je ne voulais pas – ne pouvais pas - survivre sans lui.

Annotations