Le Temple - 0
La petite guérite s’ouvre, et le visage d’un homme barbu apparaît.
— Je t’écoute, mon Fils.
Je joins les mains sur la petite tablette qui nous sépare, me penche vers lui.
— Pardonnez-moi, car j’ai péché, mon Père.
Ma voix sonne étonnamment basse, gutturale.
— Si tu te repens, Dieu absoudra tes péchés.
— Cela m’étonnerait beaucoup.
— Sa miséricorde est infinie.
Le coin de ma bouche se relève.
— Vraiment ?
— Aies confiance.
Je commence alors mon récit.
— Je suis un homme maudit. Né d’une adolescente violée par un homme de Dieu, j’ai été abandonné à la naissance et élevé ici, au mont Athos. J’étais beau garçon, et enfant de chœur : on disait de moi que j’avais une voix et un visage d’ange. Mon directeur spirituel, après chaque confession, m’invitait à le rejoindre dans sa cellule pour une séance de contrition, et là, après quelques exercices ascétiques impliquant généralement que je me déshabille et accepte la flagellation, il sortait son vit et me demandait de le sucer. Je l’ai fait pendant des années, chaque semaine, jusqu’à ce que je le morde à sang. Je suis passé en Conseil de discipline et on m’a ordonné de quitter le monastère : j’avais quinze ans.
L’homme, pour la première fois, relève les yeux vers moi. Mais il continue sa litanie christique, imperturbable.
— Tu n’es pas responsable des péchés de ton père et de ce moine, aussi horribles soient-ils. Continue, je t’en prie, dit-il d’une voix adoucie.
— J’ai trouvé une exploitation agricole qui a accepté de me donner le gîte et le couvert contre mon travail. J’étais poursuivi par des rêves terribles, des rêves de stupre. Je me masturbais beaucoup : toutes les nuits, en fait.
— Tu étais jeune. Bien sûr, c’est mal. Mais j’imagine que tu as fait acte de contrition, depuis.
— Oh, oui. Plusieurs fois. Je me confesse une fois par an, mon Père.
— C’est bien. Continue.
Je reprends mon histoire.
— Il me fallait une femme, la connaître au sens biblique du terme. La fille de mon employeur avait mon âge, et elle était vierge. Je l’ai déflorée dans le fond d’une grange lors d’un après-midi de canicule. J’ai goûté le sang que je venais de faire couler en léchant sa nature, et j’ai trouvé ça bon.
— Mmh. Pour cela, même si c’est du passé, tu me réciteras dix Agni Parthene, grogne le moine. Je t’écoute pour la suite.
— Le fermier a découvert que je couchais avec sa fille, et il m’a renvoyé. Je suis descendu à Athènes. J’ai trouvé du travail sur un bateau. Je dépensais une bonne partie de ma paye en filles de joie… j’ai eu des aventures avec des femmes, beaucoup de femmes. Puis, à vingt ans, j’ai enfin rencontré la bonne. Une femme extraordinaire dont je suis tombé fou amoureux. Elle était vierge, elle aussi. Je l’ai déflorée, et épousée.
— J’imagine que c’est normal, pour un laïc. Et puis, tu l’as épousée. Poursuis.
— Peu de temps avant cette rencontre, mon père, que j’avais retrouvé sur une île où il faisait contrition, m’a révélé ce que j’étais : un vampire soumis à des désirs voraces et impies qui ne feraient que grandir. Il m’a conseillé de tout lâcher pour me retirer au mont Athos et supplier la Vierge de me prendre en pitié. Je ne l’ai pas écouté. Quelques temps plus tard, il a été assassiné. Mais il m’avait parlé d’une bague, un artefact maléfique enterré sur l’île, dans la tombe de l’un de ses ancêtres, vampire comme lui. Je l’ai déterrée, avec l’aide de ma femme.
— Violation de sépulture et superstition… gronde le moine. Ton père avait raison. Tu aurais dû faire acte de contrition. Est-ce que tu as arrêté de pécher, par la suite ?
— Pas vraiment, avoué-je. J’ai eu deux enfants avec mon épouse, deux fils. Nous étions heureux, d’autant plus que je me suis mis à gagner de l’argent, beaucoup d’argent. Mais avec le temps, mes rêves ont repris, de plus en plus charnels. J’ai commencé à expérimenter de nouvelles choses avec ma femme : la sodomie, notamment.
— La Bible l’interdit !
J’ai du mal à m’empêcher de sourire devant ce cri du cœur. Et au souvenir des fesses blanches et lisses de Kat, ma verge se met à durcir.
— Je sais. Mais j’y prends énormément de plaisir. En partie parce que la Bible l’interdit.
— J’espère que tu es conscient que c’est un grave péché ! me tance le moine.
— J’en suis conscient, mon père. Mais laissez-moi continuer. À cette époque, mon fils cadet a été kidnappé par une femme psychopathe qui l’a affamé et torturé. Pour le venger, j’ai tué cette femme, elle et toute sa famille mafieuse. Certains au terme de tortures atroces. J’ai bu leur sang, et cela m’a fait un bien fou. À partir de ce moment-là, mes rêves ont augmenté en intensité. Je me voyais boire le sang et dévorer la chair de jeunes vierges, après les avoir sodomisées. Les jeux sexuels ont également augmenté avec ma femme. Très généreusement, elle acceptait que je l’attache, la fouette pas trop fort. La morde doucement, parfois. Cela me contentait, au début, mais très vite, cela ne m’a plus suffi.
Je marque une pause. Le moine ne dit plus rien.
— Mon père ?
— Quel récit ignoble… murmure-t-il. Tu es bel et bien possédé par le démon, mon fils !
Je hausse un sourcil.
— Voulez-vous que j’arrête là ?
— Non. Poursuis la liste de tes dépravations, j’aviserai après.
À la bonne heure.
— Kat – ma femme – et moi, nous avons décidé de recréer une bacchanale, comme les anciens grecs. Pour cela, nous avons consommé des substances psychotropes et avons fait l’amour sous la lune dans un temple païen à trois avec une jeune femme. Je n’avais pas de désir sexuel particulier pour elle, mais elle en avait pour ma femme et moi, et je me suis dit que, peut-être, je pourrais l’utiliser pour calmer mes ardeurs de plus en plus dures à contrôler alors que j’étais au lit avec Kat. Sauf que j’ai perdu la tête cette nuit-là, et que je l’ai tuée et dévorée. Cela a beaucoup affecté ma femme : elle n’a plus été la même après. Elle a fini par se suicider, en tentant d’emporter l’un de mes fils avec elle, peu de temps après que je l’ai violée, emporté par mes désirs les plus bestiaux…
Le moine relève la tête. Je vois ses yeux furieux à travers la grille.
— Ça suffit ! Je refuse de t’absoudre. Ce que tu me racontes…
— Attendez la suite, avant de me juger. Cela n’est pas fini.
— Non, non, je ne veux plus rien entendre. Cette confession est terminée.
Le moine tente de sortir, mais j’ai bloqué la porte.
— Je me suis livré à la magie noire, par la suite, et j’ai tué d’innombrables femmes, des hommes, aussi, quoi que j’y prenne moins de plaisir. J’ai fait souffrir mes fils horriblement, le cadet, notamment, celui qui me ressemble le plus. Je vois en lui les traces du « sang noir » dont m’a parlé mon père. Un appétit anormal de sang et de chair…
— Mais laissez-moi sortir, par le Christ !
— Pas tant que vous n’aurez pas entendu toute ma confession. Je ne peux pas dormir si je ne me confesse pas.
Les yeux du prêtre ressemblent à ceux d’un cochon à l’abattoir.
— Vous êtes cinglé…
— Je ne ressentais plus rien depuis la mort de ma femme. Mon cœur est mort avec elle, d’autant plus que je suis responsable de sa damnation : c’est à cause de moi qu’elle s’est suicidée. Mais dernièrement, j’ai rencontré une jeune femme qui a, en quelque sorte, dégelé ce vieux cœur qui avait cessé de battre. J’ai détesté les sentiments que j’ai ressenti pour elle. Admiration, désir, tendresse, même… J’ai décidé de la tuer, après avoir fait d’elle ma chose pendant des mois. Tenté de la briser, de la rabaisser au maximum pour éviter de l’aimer. Le problème, c’est que mon fils cadet – celui qui me ressemble tant, qui s’est fait enlever petit et que sa mère a essayé de tuer – est tombé lui aussi amoureux de cette jeune femme. Cela l’a détruit de me voir user d’elle jour après jour, et maintenant, il me hait. Pour ma part, je ressentais une forme de jalousie mal placée envers lui, tout ça parce qu’il avait le même âge qu’elle et qu’elle le voyait comme son sauveur. Je ne sais pas comment l’expliquer… j’ai du mal à démêler mes sentiments. J’ai tenté de tuer cette fille pour mettre fin à cette situation embarrassante, mais mon fils l’a faite échapper. Je l’ai recherchée pendant des années… et là, je suis enfin sur le point de la retrouver. J’ai décidé de l’épargner, et de l’emmener vivre avec nous sur l’île, en Grèce, mais aussi de permettre à mon fils de la partager avec moi. Je sais que la polygamie, et encore plus le partage d’une femme par un père et son fils, est réprimé par l’Église… mais chez les Anciens et même dans certaines cultures, c’était autorisé. Qu’en pensez-vous ?
— À l’aide ! beugle le moine. Quelqu’un !
Ce moine obtus refuse de m’aider. Tant pis.
Mon poing ganté de cuir passe à travers la fine grille en bois, et je mets fin à ses hurlements d’un coup de surin bien placé. Il s’étrangle dans son propre sang, ses yeux écarquillés fixés sur les miens.
— J’aurais voulu avoir un avis un peu moins convenu que des accusation de possession, dis-je en me levant. Mais tous les saints hommes du Pantocrator ne se valent pas.
Son corps s’affale, et la lueur de vie dans ses yeux s’éteint. Je regarde jusqu’au bout : il y a quelque chose de fascinant à voir l’étincelle divine s’effacer du visage de quelqu’un.
Je rajuste ma veste – je ne porte que du noir à cause du sang -, et sors du confessionnal. L’Église est calme, fraîche, et aussi vide que quand j’y suis entré. À l’extérieur, un prêtre sale et débraillé me tend sa sébile : j’y laisse quelques pièces, pour les bonnes œuvres.
Je me confesse une fois par an, comme je l’ai dit à l’higoumène. Je change régulièrement de lieu et ne laisse jamais aucun témoin : le mont Athos est grand, et peut-être qu’un jour, j’aurais débarrassé la Grèce tous ses foutus religieux allergiques aux femmes.
Je redescends la colline, récupère ma voiture. J’ai un message de mon fils aîné, Michail.
— Alors ? Ton frère l’avait bien localisée ?
— Oui, soupire Michail. Elle est à Toulouse, dans le sud de la France.
Megane. Elle pensait m’échapper… mais peut-on échapper à son destin ? Moi aussi, j’ai souvent souhaité qu’elle soit morte. Cela aurait été plus facile.
Je vais devoir la partager avec Damian. Il souffrira trop, si je le prive de sa chérie. Sauf que le lien qui m’unit à elle est puissant, et qu’elle a besoin d’un Maître expérimenté pour la guider. Damian n’en bénéficiera que plus. Il me remerciera, plus tard, quand il aura sa petite femme bien dressée, amoureusement blottie sur sa poitrine.
Je ferme les yeux, savourant l’image de ma perle agenouillée face à moi. De ses lèvres pulpeuses, sa bouche et son petit œillet gonflés, rougis par la pression de ma queue. De ses grand yeux verts et innocents, de son petit nez mutin.
Maître Hadès, gémit-elle, le désir et la peur entremêlées dans sa voix. Je suis prête à vous servir.
Comment me refuser à une telle femme ? Je pensais toutes les haïr de la même façon, depuis la mort de Kat. Mais elle… elle a réussi à ranimer mon âme. À raviver cette flamme que je croyais définitivement éteinte.
Elle est à moi pour l’éternité, et je vais la retrouver.

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