Chp 35 - Le Démon

8 minutes de lecture

Megane. Ils l’ont eu.

Mes yeux se verrouillent dans ceux de Grigorij. Depuis le début, il la visait. Il veut sans doute la garder pour lui, en faire sa pute. Sans se douter quelle furie il a réveillé.

— C’est fini, Damian, dit-il de sa voix mélodieuse. Tu as eu ta vengeance, d’accord. Mais tu dois passer la main, maintenant. Sur ce point, Mehmet avait raison.

Qamil Kelmendi intervient alors.

— Ce fils de chien a tué mon père ! beugle-t-il. Il faut qu’il paye ! Sa mort ne suffit pas !

Grigorij soupire, et sa main, doucement, caresse le flanc nu de Megane.

Mes ongles rentrent dans mes paumes. Comment ose-t-il la toucher…

— Je comprends. Cette requête est légitime… Damian, j’imagine que tu es prêt à souffrir ? Tu as souvent assisté aux mises à mort des proies de Hadès. Il ne faisait pas dans la dentelle…

— Les Kyanos ne sont pas comme nous : ils ne ressentent pas la douleur, objecte Bektash. Ils s’y complaisent, même. J’ai entendu dire que Vassili a été torturé pendant toute une nuit par la mafia du Pirée au tous débuts de son business, et ils ont fini par le relâcher car plus ils le faisaient saigner, plus il riait comme un dément. Tout le monde connait cette histoire. Ils ne sont qu’à moitié humains… mais il y a une chose qui le brisera, avant que je le décapite et lui arrache le cœur : la dégradation collective de sa chienne rousse, ici même, par tous, devant lui. Et la certitude qu’elle servira encore et encore après sa mort, jusqu’à ce qu’elle en crève.

Qamil. Digne fils de son père.

Il mourra comme lui.

De nouveau, mes yeux se posent sur Meg. Elle a retiré son masque pendant la fusillade – sans doute pour y voir plus clair -, mais son visage reste impassible. Elle ne montre rien, ni à eux, ni à moi. Mon cœur se serre en songeant que pour elle, ce ne serait qu’un viol de plus, probablement. Tout ce qu’elle a subi au Manoir… mais – et c’est là que je me rends compte à quel point mon père a étendu son emprise sur moi, également, et répandu dans mon cerveau sa philosophie tordue -, cela me révolte plus de la savoir prise par un autre homme que lui. Tant que ça restait dans la famille, c’était différent. Là… c’est une dizaine de porcs qui proposent de la souiller de leur queue. Et c’est inacceptable.

— Megane n’était pas censée être sacrifiée, dis-je sombrement. Elle était la vestale de Dionysos, ce soir. Si vous faites ça, le dieu vous maudira, pour avoir souiller son sanctuaire.

— Tuer mon père, ce n’était pas une souillure, sale chien ? s’énerve Qamil.

Je secoue la tête.

— Non. Je suis l’archonte, et j’avais l’intention de le sacrifier depuis le début. Comme vous tous, d’ailleurs. Megane n’a jamais été l’offrande.

Un murmure indigné se répand dans l’assemblée. Qu’ils sont naïfs…

— Vous n’avez aucun pouvoir, tous autant que vous êtes, clamé-je en me relevant. C’est mon père qui a mis au point ce rituel. Et cela ne fonctionnait que parce que c’était lui.

— Pour ma part, je n’y ai jamais cru, intervient Grigorij Angelov. Mais j’acceptais ce decorum comme les rites nécessaires d’une société secrète. Je sais que certains patriarches parmi les plus anciens y prenaient plaisir, surtout avec la consommation des prostituées que Vassili préparait et mettait ensuite à disposition des participants… Mais je ne crois pas au pouvoir des Solomonari. Je pense que ce roublard de Hadès vous a bien eu avec ça, et que cela lui a permis de vous tenir tous sous sa coupe pendant des années, en nous faisant croire qu’on avait besoin de lui pour prospérer. Qu’en penses-tu, Qamil ? Toi aussi, en tant que fils, n’a jamais vraiment assisté à ces cérémonies. C’était ta première aujourd’hui, je me trompe ?

Qamil hoche la tête, troublé.

— Oui. Je ne comptais pas toucher aux putains. Mon père m’a toujours conseillé de m’en tenir loin. Il parait que c’est une saveur toxique et vénéneuse, un avant-goût de l’Enfer… pour ma part, je ne mettrais pas ma queue dans le con de la prostituée rousse. Je me contenterai de l’arroser de mon sperme, sans la toucher !

— Quel marque de contrôle vertueux, et quelle grandeur d’âme, ironisé-je.

Je fais le malin parce qu’il ne me reste plus que ça, mais à l’intérieur, je bouts. Sauf qu’il faut que je garde ma rage sous le coude pour le bon moment.

Qamil se tourne vers moi.

— Je n’ai pas de leçon à recevoir de toi, Kyanos ! Tu es un pécheur, comme l’était Hadès. Grigorij a raison : c’est lui qui a introduit ces perversités parmi nous ! Avant, le Cercle n’était qu’une association commerciale, un groupe d’intérêt.

— Mais bien sûr, souris-je. Ce n’est pas ce que la vieille Aliona m’a raconté, avant de m’arracher les dents… Demande aux plus vieux, qui se taisent depuis tout à l’heure. Demande-leur ce qu’ils faisaient des jeunes filles que leurs hommes de main leur amenaient des quatre coins des Balkans juste pour leurs petites réunions commerciales. Et de leurs serments sur un vieux bouquin, soi-disant écrit par le Diable. Mon père n’a rien inventé… C’était un génie du Mal, certes, mais il s’inspirait avant tout des autres, pour imaginer ses perversions. Il avait besoin de vos idées, et il en a trouvé de bien bonnes en vous rencontrant ! Je vous rappelle que c’est vous qui êtes venus le chercher, pas le contraire.

— Faites taire ce démon, grince Qamil sans me regarder. Je ne veux plus le voir, ni l’entendre.

Le patriarche de la famille Vasoranémy, Miklos, s’avance alors.

— Qu’on exécute Damian dehors, sur la terrasse, décide alors, s’érigeant en nouveau chef. Par égard pour le rôle qu’a tenu son père, il ne sera pas torturé. La fille ne sera pas violée devant lui. Mais elle sera offerte à Grigorij, qui la gardera chez lui pour assouvir ses envies et se porter garant de la bonne santé de l’enfant, qu’on lui amènera. Qamil, ton père t’avait dit où trouver ce bébé ? Tu iras le chercher après la cérémonie, et l’amener à sa mère. En échange, Damian, tu promets de ne pas résister, et d’accepter docilement ta mise à mort bien méritée. On te tuera avant la décapitation.

Nouvel échange de regard avec Megane. Finalement, seul Grigorij lui passera dessus… c’est mieux que rien. Et je suis sûr qu’elle lui en fera baver. Il est déjà hypnotisé par elle.

— Ça me va, acquiescé-je. Qu’on en finisse.

Je les suis sur la terrasse.

— Attendez, intervient Megane d’une voix bizarrement étouffée. Est-ce que je peux lui dire au revoir, avant ?

Les hommes échangent un regard légèrement étonné. Ils ne s’attendaient probablement pas à ce que Megane soit ma biche consentante. Ni même qu’elle parle.

— C’est le père de mon enfant, insiste-t-elle. Et l’homme que je considérais comme mon époux.

Son époux. Pas son ravisseur, son cauchemar, son bourreau. Mais son époux.

Je baisse les yeux par terre, les sentant devenir trop lourds. Je veux pas que ces types me voient chialer.

— Vas-y, grogne le vieux Miklos. Mais sois brève.

Megane me suit sur la terrasse, face à la mer, sous la nuit étoilée. Grigorij se tient non loin, bouillonnant de jalousie, pour nous surveiller. Je lui lance un sourire, puis me tourne vers ma femme, prenant sa main de mon bras valide.

— Je t’aime, Megane, lui dis-je en français. Je sais que je te l’ai déjà dit cent fois, mais je crois que c’est le moment de te le redire. Sois forte.

— Je t’aime aussi, Damian, répond-elle sans gémir. Embrasse-moi une dernière fois.

Je pose ma main sur sa taille, et l’attire à moi. Megane presse ses lèvres chaudes sur les miennes, m’ouvre sa bouche. Lorsque sa langue touche la mienne, je sens un goût métallique, comme du sang. Et quelque chose de dur et coupant passe dans la mienne.

Les yeux verts de Megane se verrouillent sur moi, et ses ongles, dans mon dos, s’enfoncent dans ma peau.

Ne bouge pas, ne dis rien. Prends-le.

Je laisse l’objet venir dans ma bouche, le poussant délicatement pour ne pas qu’il me coupe plus la langue. Je crois deviner ce que c’est : un mini-scalpel de Michail. L’un de ceux qui lui permettaient de réaliser des opérations buccales, précisément. Où et comment Megane a-t-elle trouvé ça ? Elle a dû le cacher dans sa bouche tout ce temps, sous le masque…

Je me sépare d’elle, et elle recule derrière moi, sur le bord extérieur de la terrasse. Grigorij fait un geste pour la récupérer, mais je me suis déjà planté face à Qamil, qui attend, son flingue à la main. La fenêtre de manœuvre est étroite, mais c’est la seule que j’ai, et je peux compter sur l’assurance calme de l’aîné des Kelmendi, qui ne me craint pas, ne me prends pas pour un vampire doté de pouvoirs surnaturels comme, par exemple, la suggestion, qui, je le sais, ne marchera pas sur lui. En me mettant aussi près de lui, je l’oblige à ajuster sa position, et profite de ce moment pour faire mine de me gratter la bouche. Il fronce les sourcils en apercevant le sang qui sort du coin de mes lèvres.

— Que…

Mon bras fuse. Ses yeux s’écarquillent, comme ceux de son père tout à l’heure.

— Il valait sans doute mieux y croire, au pouvoir de la bague, murmuré-je alors qu’il porte la main à sa gorge, vainement.

Je lui arrache son flingue, qui pend, inutile, le long de son bras ballant. Et tire sur Miklos juste derrière.

Du coin de l’œil, je vois Grigorij se précipiter sur Megane. Mais a déjà filé dans l’escalier qui mène à la plage, sans demander son reste. Tous massés derrière, un peu en retrait dans le temple, les autres réagissent trop tard. Lorsqu’ils ouvrent enfin le feu, j’ai eu le temps de tirer trois fois, et de m’abriter derrière le muret de l’escalier. Je ne crois pas les toucher, mais l’un des balles touche un brasero rempli d’huile parfumée, qui se répand sur la tenture blanche enduite de cire qui sert à fermer l’ouverture de la terrasse. Puis j’appuie sur le bouton du volet roulant, et ils se retrouvent prisonniers à l’intérieur.

Le dernier sacrifice. L’holocauste final.

Leurs hurlements, de rage d’abord, puis de peur, emplissent la nuit comme un opéra délicat.

Reste Grigorij.

Je me précipite dans l’escalier. C’est la seule issue, avec la crique, la petite plage entourée de falaises. Il ne peut plus s’échapper. Nous non plus… mais on avisera plus tard.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0