Chp 36 - La Furie
Amour, sois invincible dans le combat.
C’est le premier vers d’Antigone, la tragédie de Sophocle. Tout à fait adapté à ce que je vis.
Ce salopard de mafieux blond me colle au train. Et il me rattrape sur la plage, alors que mes pieds nus frappent le sable mouillé, me taclant comme au rugby.
— Arrête ! hurle-t-il dans un mauvais anglais. Je veux juste t’aider.
M’aider… il m’a plaquée lourdement au sol. Et maintenant, il m’immobilise, assis sur moi, cherchant à me tenir les poignets.
— Je veux pas de ton aide ! craché-je en grec. Lâche-moi !
— Viens avec moi. Je te traiterais mieux que Damian. Je suis plus riche que lui, aussi. Et célibataire. Je peux t’épouser, te donner un vrai statut !
Je me débats comme une furie, sourde à ses ruminations. Mais il pèse aussi lourd qu’une dalle de tombe.
— Je m’en fous de ton fric ! Je veux être libre, tu entends, libre ! Je n’appartiens à personne, ni à toi, ni même à Damian !
Une claque brutale me colle la joue opposée contre le sable.
— T’es une biche dressée par Hadès, vouée à donner du plaisir aux hommes, gronde-t-il. Alors tu vas la fermer, et te laisser faire bien gentiment !
Je vois la folie dans son regard, alors qu’il arrache la toge que j’ai réussi à replacer sur mon corps pendant que ces sales types baragouinaient sur mon sort. Je le vois soulever la sienne, et sortir sa queue en érection. L’effet du produit, mêlé aux hallucinogènes… je me sens plus lucide maintenant que je suis dehors, mais ils ont fait effet sur moi, tout à l’heure. Si j’avais bu cette potion, je me serais sans doute laissé faire, hébétée. Et Damian serait mort.
Il n’avait pas vraiment l’air sous l’effet du mélange, lui, songé-je alors que mon agresseur tente en vain d’ouvrir mes cuisses.
Je l’entends jurer dans une langue inconnue. Je lui mets un coup de genou dans l’entrejambe, et il hurle, avant d’être brutalement tiré en arrière.
Damian. Il lui plante son petit couteau dans le ventre comme un forcené, les dents serrées, les yeux fous. Mais l’autre ne se laisse pas faire. Il essaie d’arracher à Damian sa chevalière, au lieu de sauver sa vie… Et Damian a lâché son couteau pour l’en empêcher, comme si c’était ça, le plus important.
Je suis obligée de me jeter dans la bagarre. C’est brutal, salissant, et bizarrement silencieux. Râles sourds, grognements étouffés, bruits de friction et de lutte dans le sable. Je me prends un coup, recule. J’entends le hurlement rauque de Damian. Est-ce qu’il est blessé ? Sa main est en sang… Je vois le type brandir la bague, la regarder comme un genre de Gollum maléfique, les flammes derrière se reflétant sur l’or terni. Il la passe à son doigt.
J’espère qu’il ne va pas se volatiliser…
Un coup de feu résonne. Damian l’a abattu. Le type s’écroule sans un mot. Damian aussi, sur les genoux.
— Damian, murmuré-je en rampant vers lui.
Il a l’air épuisé. Son bras est couvert de sang, coulant de sa blessure à l’épaule, mais aussi de sa main, la seule valide.
— Il m’a arraché la dernière phalange du petit doigt, putain… grince-t-il en serrant sa main dans sa toge. Avec ses dents, comme un cannibale ! Ramasse la bague, Megane. Faut la récupérer.
Damian a l’air d’avoir sacrément mal. Mais il me sourit, de sa bouche aussi rouge que sa toge. Avec les flammes grondantes qui montent derrière, j’ai l’impression que sa couronne dorée est en fusion. Cet incendie donne un air de fête incongru à la petite plage.
— Faut qu’on se tire d’ici, observé-je en voyant le feu gagner les parasols de la terrasse et le toit en paille du cabanon. On peut sans doute échapper au feu et à la fumée en se mettant dans la mer, mais de toute façon, il faudra bien se barrer avant que la police, ou d’autres personnes arrivent. On peut contourner ce rocher à la nage, et gagner la crique où se trouve le cabanon des chiens. Il y a une vieille barque, amarrée. On peut la prendre et se tirer sans prendre le risque de revenir sur le petit port !
Damian secoue la tête.
— Vas-y, toi. Moi, je pourrais pas nager, avec mon bras. Et il est hors de question que je foute un pied dans cette eau. Pas tant qu’elle est là.
— Damian, ne fais pas de caprices… c’est l’affaire de quelques mètres !
— La mer est déchainée. Et t’as vu mon état ? Je suis complètement défoncé, en plus. Je t’attends ici.
— Je ne pourrais pas revenir te chercher, Damian, dis-je sombrement. Je sais pas naviguer, encore moins la nuit, et y a même pas de moteur dans cette barque… Faut se tirer. Tout de suite.
— On pourrait aussi s’allonger, attendre à deux, propose-t-il, une terrible résignation dans le regard. On est bien, là, ensemble. Après la déclaration que tu m’as faite, je peux t’assurer que c’est le plus beau jour de ma vie.
Je ne me laisse pas attendrir, ni même gagner par sa folie.
— Attendre quoi ? dis-je durement.
Il ne répond pas.
La mort. Il veut attendre la mort.
— Tu veux crever ici, c’est ça ? m’énervé-je. Pas moi ! Des innocents comptent sur nous : les quatre chiens enfermés dans le cabanon, et notre fils ? NOTRE fils, Damian, tu entends ? À tous les deux !
Les yeux dilatés, presqu’entièrement noirs de Damian, se posent sur les miens.
— Tu comptes lui dire que je suis son père ?
— Je compte surtout sur toi pour assumer, oui, si tu m’aimes tant ! Mais je veux pas reproduire les mêmes erreurs que tes parents. Alors cette putain de bague, tu la laisses ici, avec toute la mythologie sinistre qui l’entoure. Et tu prends sur toi et tu contournes ce rocher à la nage, maintenant !
Damian laisse ses yeux trainer sur le corps à moitié immergé, battu par les vagues. Pour lui ôter toute tentation, je me penche dessus, enlève la bague du doigt du mort, et la jette dans la mer, très loin.
— Si tu la veux, vas la chercher !
Damian se précipite à l’eau.
Je fais comme lui. Il tente de plonger une première fois, puis remonte, luttant contre les vagues.
— Merde… putain… gronde-t-il.
Il ne l’a pas retrouvée. Évidemment.
— On s’en fout de la bague. Continue à nager, Damian.
J’essaie de l’orienter vers la barre rocheuse. Mais il continue à faire du surplace, comme un petit chien.
— Je peux pas, Meg, souffle-t-il, un éclat fou dans le regard. Elle me tire vers le fond !
Sa voix, et surtout l’effroi dans ses yeux, fait courir un long frisson sur ma peau déjà refroidie par l’eau.
— Qui ça, elle ? La mer ? Y a des vagues, c’est sûr. Mais tu peux y arriver. Le passage est tout près.
Mais Damian ne m’écoute pas.
— Ma mère. Elle est toujours là-dessous, accrochée au mat par la cheville… elle essaie de m’attraper, de m’entraîner avec elle ! Et papa n’est plus là, maintenant.
J’ai l’impression que ce n’est plus un homme qui parle, mais un petit garçon. Damian a l’air en panique totale : il boit la tasse, se débat contre les vagues, perd son énergie. Ses pupilles ont mangé presque toute sa sclère.
Il va se noyer, s’il continue.
— C’est une hallucination, Damian. Calme-toi, respire. Ta mère est morte, elle ne peut pas te tirer vers le fond…
— Non ! Elle est là ! Je l’ai vue ! Mon père plongeait souvent pour aller la voir. Il me décrivait son état à chaque fois qu’il revenait : ta mère a encore ses cheveux.
Putain. Vassili. Ce grand malade mental aura traumatisé Damian.
Je pose ma main sur son épaule, prenant le risque de le couler encore plus. Il faut qu’il se calme.
— Damian, je ne laisserai ni ton père ni ta mère ni personne t’arracher à moi, d’accord ? Je vais me battre contre le fantôme de ta mère s’il le faut, et le monde entier. On va passer la barre ensemble. Le quai est juste de l’autre côté. Tu peux y arriver !
Je dis ça, mais la peur est en train de distiller son poison insidieux en moi également. Savoir qu’il y a un corps décomposé en dessous, quelque part, en train de flotter au bout d’une chaîne…
Et ce taré de Vassili qui venait le contempler régulièrement.
Damian plonge ses yeux dans les miens. Une vague nausée me prend alors que je fixe ces prunelles noires et immenses, au fond duquel luit une petite flamme, comme une porte vers les abysses de sa conscience. Je ne dois pas passer cette porte. Rester concentrée. Damian a besoin de moi. Sauf que c’est de plus en plus dur de lutter contre la mer déchainée. Il a raison, quelque part, sa mère essaie bel et bien de nous couler vers le fond…
Cette île. Jamais de ma vie je n’y remettrai les pieds. C’est une promesse.
J’arrive à me maintenir suffisamment à flot pour passer ma main sur le front de Damian. Il est brûlant, en dépit de la température de l’eau.
— Pense à moi, Damian. À Alexandre. Aux chiens qui nous attendent. Tu ne peux pas mourir ici. Moi non plus. S’il te plaît.
Je vois ses pupilles se resserrer. Il a l’air de reprendre un peu le dessus… du moins, je l’espère.
Mais une vague plus forte que les autres que les autres nous submerge. Il passe dessous, et moi aussi.
Je suis tirée vers le bas par Damian qui s’agrippe à moi. Quelque chose le fait paniquer. J’essaie de me débattre, essaie d’ouvrir les yeux sous l’eau salée. C’est là que je crois la voir… sa mère, qui flotte au bout de sa chaîne, ses longs cheveux déployés comme des algues, la main tendue vers nous. Mais je sais que c’est impossible. Elle ne s’est pas échouée ici. En outre, il fait nuit. Je ne peux rien voir sous l’eau. C’est Damian qui m’a transmis sa paranoïa, en m’hypnotisant sans le savoir tout à l’heure. Sans compter les effets des fumigations hallucinogènes… une vraie saloperie.
Reste que Damian coule. Je n’arrive plus à le maintenir, il est trop lourd, et trop peu coopératif. Lui, je le vois vraiment dériver, ce n’est pas une hallucination. Je hurle son nom, ma voix couverte par les vagues déchaînées.
— Damian ! Bats-toi, putain ! DAMIAN !
Mais il ne m’entend plus.
Finalement, l’île l’aura avalé, lui aussi.

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