Chapitre 1 - Le trophée
Huit mois plus tard.
Le métal froid du garde-fou vibrait dans ma main. La basse résonnait dans ma poitrine. Une onde de choc rythmée qui remontait du sol. Accoudé à la balustrade du premier étage, je regardais la fosse. Des centaines d’étudiants agglutinés dansaient dans le grand hall de l’université pour ne plus penser à demain. Une étuve. De mon poste d’observation, ils ne ressemblaient pas à des individus mais à une masse organique difforme qui se débattait contre une lumière stroboscopique. Les vapeurs d’alcool mêlées aux odeurs de sueur m’agressaient.
Arthur fixait le vide. Il tenait un verre de punch qu’il n’avait pas encore entamé, trop occupé à préparer son plan d’évasion.
— Tu fais chier Art’. T’es né vieux. Profite un peu.
— C’est nul, on se casse
Son immobilité trahissait ses mots. Il ne partirait que si je partais.
— T’as la même gueule que devant les résultats du bac au lycée. Tu flippes qu’on soit séparés ?
— C’était le pacte.
— On y est Art’. Je l’ai cette putain de licence, arrête de penser à la prochaine tuile.
Ses doigts blanchissaient, resserrant son gobelet. Des gouttes en tombèrent, rejoignant un sol déjà poisseux et collant. Je détournai le regard. La foule me donnait le vertige. La présence d’Arthur me rappelait qu’on ne fêtait pas un objectif. Ce n’était qu’une étape. Et après ? Une vie bien rangée ?
Une silhouette détonnait dans le paysage. Le Professeur Lambert. Il rasait les murs, les épaules affaissées. Un projecteur accrocha son visage, livide. Le front couvert d’une pellicule grasse. Il semblait fuir, le pas mal assuré. L’antithèse du Lambert que je connaissais.
— J’reviens Art’. Ce punch est dégueu.
— Léo, attends…
Je n’écoutais plus. Je descendis l’escalier, mes sneakers neuves couinaient sur les marches collantes.
Le couloir menant vers l’aile des Sciences agissait comme un sas. La musique impuissante face à la porte coupe-feu. Une atmosphère stérile me saisit. Lambert se tenait au mur. Il sortit son badge et lutta pour faire lire la piste magnétique. Un bip, une lumière verte. Le grincement sonore accompagnait l’ouverture de la porte. Lambert disparut et le vérin hydraulique commença son action. Je pressais le pas, bloquant le battant du pied avant qu’il ne se referme. L’interstice offrait une vue directe sur le fond de la pièce. Je ne voyais pas Lambert. Six bips successifs suivi d’un bruit de métal. Mon pouls s’accéléra et une chaleur désagréable m’envahit.
Des pas résonnèrent dans le couloir. Je me fondis dans l’alcôve voisine.
Julie, son assistante. Elle portait une robe de soirée rouge. Ses joues empourprées. Elle frappa.
— Professeur ? Je vous ai vu quitter le hall... Vous sembliez souffrant, est-ce que tout va bien ?
Un lourd silence lui répondit.
— Professeur ?
D’un geste souple elle passa son badge. La porte s’ouvrit sur un Lambert métamorphosé. Droit comme un I. La pellicule grasse sur son front avait disparu. Sa peau blafarde avait repris vie. Il l’invita d’un geste de la main.
Julie s’avança jusqu’à son bureau. L’homme qui se tenait devant elle dégageait l’aura qu’il avait toujours eu. Elle réduisit à nouveau la distance. Elle s’arrêta face à lui.
Lambert ne recula pas. Il la laissait s’approcher, le regard froid.
— Tachycardie.
— Pardon ?
Deux doigts vinrent se poser sur sa carotide. Julie offrait sa nuque. Je fondis sur la porte qui se refermait.
— Quatre-vingt-cinq battements par minute.
Lambert l’inspecta. Sans passion. Clinique. Comme un entomologiste qui observait une nouvelle espèce de papillon. Il inspira lentement, captant la chaleur de sa peau. Il retira ses doigts, fit volte-face et disparut vers l’obscurité de la réserve attenante. Le souffle de son assistante se fit court. Elle le rejoignit, hypnotisée.
La voie était libre. Je glissai un regard dans le laboratoire. Vide. J’entrai, le cœur battant à tout rompre. Je retins la porte avant qu’elle n’émette le moindre son. Je ne savais pas quoi chercher. A trois mètres de moi, dans la réserve, la rumeur du couple se fit plus forte. Le coffre fort de Lambert était ouvert sous son bureau. Mon esprit se tournait vers le couple. Mon corps vers le trophée. Un boitier en métal. Deux emplacements vides. Huit pilules d’un noir mat. Aucune marque. Aucune distinction. J’en pris deux. Un froid métallique me surprit à leur contact. Un gémissement me sortit de mon inconscience. Vite. Partir.
Mes mains tremblaient. Je remis la boîte. Je me précipitai vers la sortie. Un fantôme. Du moins, c’est ce que j’espérais.
Le trajet du retour se fit dans un silence de cathédrale. Art’ conduisait. Ses poings serraient trop fort son volant. Il se doutait que j’avais fait une connerie en suivant Lambert. Il refusait de parler le premier, comme toujours.
La ville défilait sous nos yeux. On rejoignait le quartier des forges. Les rues étaient crasseuses. Les usines recrachaient leurs immondices dans le canal. Art’ n’avait jamais voulu y habiter. Comme si des étudiants fauchés avaient le luxe de choisir. Mes yeux se fermèrent un instant. Je sentais les capsules métalliques à travers le tissu.
Le loft des Forges nous accueillit dans l’atmosphère brute qui le caractérisait. Art’ posa sa veste sur le canapé. Je saisis mon larcin. Le cliquetis des gélules sur la table basse brisa le silence.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le secret de Lambert.
— Putain qu’est-ce que t’as foutu ?
Je lui dévoilai toute la scène, la métamorphose de Lambert. Son emprise sur Julie. Il m’écoutait sans m’interrompre, inspectant méticuleusement ce que je lui avais dégoté.
— Aucun marquage Léo. C'est pas du pharmaceutique ça. Qu’est-ce que tu compte en faire ?
— Bordel Art’, tu m’écoutes ? C’est un putain de booster. Lambert tenait plus debout ! Et comme par magie...
— Me dis pas que tu comptes prendre ça Léo ? J’te savais casse cou mais là c’est de la pure folie !
Il reposa la pilule sur la table, exaspéré. Un peu trop fort. Elle roula et tomba au sol.
— On ne peut pas faire ça Léo. Soit mature un peu. On passe le master, ensemble. C’est le pacte.
Je m’approchai de la baie vitrée. La rue me paraissait morne, éteinte.
— Le Master ? Super ! Et après ? La blouse blanche, le crédit d’une maison à rembourser. Les obligations ! La vie va nous poncer jusqu’à ce qu’il ne reste aucune aspérité. Je refuse de disparaitre sans vivre.
Il ne répondit pas. Son reflet dans la vitre le montrait crispé.
— Moi je la prends, dis-je. Avec ou sans toi.
Nos regards s'accrochèrent. Il savait que je sauterais seul. Je vis sa pomme d'Adam tressauter. Il prit son téléphone machinalement. Comme pour s’accrocher à quelque chose de tangible. Il laissa échapper un long soupir de désespoir.
— T’es qu’un putain d’égoïste Léo.
— Je sais.
J’avalai. A sec. Mauvaise idée. Une acidité brûla mon œsophage. L’impression d’une pile électrique fissurée qui se déversait dans ma gorge. Je déglutis. Arthur posa ses mains sur ses genoux. Une grimace déformait sa bouche.
— Quoique ça nous fasse, on n’en dira jamais rien.
— Jamais.
Je regardais la rue par la fenêtre. J’attendais une chaleur. Une explosion dans la poitrine. Une révélation dans la tête.
Rien ne vint.
Juste le battement de mon cœur, régulier. Et un simple frisson le long de mon échine. Une bombe à retardement.
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Note de l'auteur :
Fin à retravailler. Arthur cède trop facilement. Explorer la possibilité que Léo mente à Arthur sur la provenance des pilules et minimiser les risques à ses yeux ("c'est une drogue expérimentale qu'on ma conseillé" par exemple)

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