Chapitre 4 : L'incendie
(Arthur)
Un mois. Trente jours passés à vérifier le moindre tremblement, la moindre sensation étrange. Et rien. La terreur des premières heures s'était évanouie dans la routine du quotidien. Je ne testais plus la résistance des verres d'eau au réveil. Le parquet ne grinçait plus sous mes pas. La gravité était redevenue la constante que j'avais toujours connue.
Nous étions vendredi soir.
J'étais assis à mon bureau, occupé à surligner mes fiches de chimie organique.
Sur le canapé, Léo était à moitié endormi devant un film quand il se redressa sans raison apparente.
Il arracha ses boules Quies, les yeux écarquillés, dirigés vers le sol.
— Qu'est-ce que t'as ?
— T'as rien entendu ? En bas. Ça a craqué !
Je tendis l'oreille. Rien. Juste la rumeur habituelle de la ville et les sirènes lointaines qui accompagnaient la grève des ouvriers aux Forges depuis 18h00.
— T'es parano, Léo. Rendors-toi.
Il se leva, fébrile. Il reniflait l'air.
— Arthur. On se casse !
Mon poing lâcha le Stabilo, prêt à m'énerver, quand la fenêtre du salon implosa.
Un souffle nous terrassa. Une onde projeta les éclats de verre à travers la pièce avant même que le bruit se fasse entendre. Dans un réflexe, mon bras se leva par-dessus ma tête pour me protéger. Une chaleur étouffante envahit l'espace en un instant, le plafond était léché par une lueur rouge-orangé.
Je courus jusqu'au balcon.
L'appartement du dessous n'était plus qu'une torche. Une ruée d'émeutiers avec des cocktails Molotov se dirigeait vers un cordon de CRS. Les flammes montaient déjà, agrippant nos rideaux.
— Vite, vers l'escalier ! hurlai-je.
Je poussai Léo vers la sortie. Il ne semblait pas m'entendre, les mains plaquées sur ses oreilles et le visage déformé par une grimace de supplication.
On déboula dans le couloir. Un mur de fumée noire, grasse. Je toussai immédiatement, les yeux brûlés. Au deuxième étage, une barricade de vieux meubles flambait sur le palier, nous coupant toute retraite.
— La cour arrière ! Les poubelles !
On remonta vers l'entresol. Je frappai la barre de la porte de service. Elle s'ouvrit. Je me sentais fragile, vulnérable. On déboucha dans la ruelle.
Le chaos. Une horde de manifestants fuyait la charge des CRS et s'engouffrait dans notre impasse.
— Reste avec moi !
La marée humaine nous percuta de plein fouet. Je fus écrasé, ballotté quand un coup de bouclier heurta mes côtes. Je perdis l'équilibre. Je vis Léo disparaître dans la houle, emporté vers le fond de l'impasse.
— Léo !
Une détonation sèche claqua à mes pieds. Une grenade lacrymogène. Le gaz blanc se libéra dans un sifflement aigu. Je reculai, à l'aveugle, le dos percutant la paroi de briques de l'entrepôt voisin. Je ne respirais plus que de l'acide.
Puis, une vibration. Le mur dans mon dos trembla. Je levai les yeux, les larmes ruisselant sur mes joues. À travers la fumée, une ombre immense apparaissait. La façade, rongée par l'incendie, se détachait. Elle basculait, droit sur moi.
La foule était déjà loin. Mon cœur frappa un coup unique dans ma poitrine.
Et la lourdeur revint.
Ma conscience recula. Je n'étais plus aux commandes, un simple passager terrifié derrière mes propres yeux.
Une densification insoutenable. Sous mes yeux, mes os s'effondraient sur eux-mêmes, multipliant leur masse dans un craquement de charpente. Mes fibres musculaires se réorganisèrent pour soutenir cette nouvelle géologie. Mes vêtements explosèrent, pulvérisés par l'expansion de la roche qui jaillissait de mon organisme.
L'édifice s'effondra. Mes membres se levèrent d'eux-mêmes, sans que j'aie à prendre une décision.
L'impact.
Aucune douleur, un simple choc rocailleux. Des tonnes de briques et de béton s'écrasèrent. Mes épaules manquèrent de se disloquer sous la pression, les tendons hurlant à tout rompre, mais la structure tint bon.
Le bloc entier se brisa sur moi.
La poussière retomba. J'étais à genoux, enfoncé dans le bitume fissuré. Je contemplai ce qui faisait office de mes mains. Une croûte de cendre pétrifiée s'était formée.
Une femme, tombée à côté de moi, me fixait, les yeux exorbités. Elle ouvrit la bouche pour hurler, horrifiée par le monstre qu'elle voyait.
Dans la panique, je tendis la main vers elle, maladroitement, pour la faire taire, pour la rassurer.
Mes doigts frôlèrent son épaule.
Un flux écœurant s'ouvrit depuis ma paume. Une onde brutale, physique.
La femme se figea. Son cri s'étrangla dans sa gorge. Ses yeux se révulsèrent, un filet de sang sombre coula de sa narine, et elle s'effondra, secouée de spasmes.
Je reculai.
La croûte grise s'effrita de ma peau qui se reformait.
La femme respirait encore, mais son visage était atone. Vide.
Je restai à genoux sur le goudron. Autour de moi, l'émeute hurlait, les flammes crépitaient, mais je n'entendais plus rien. Je fixais le filet de sang noir qui coulait sur le menton de cette inconnue. Je voulais la toucher à nouveau pour la réveiller, m'excuser, mais je n'osais plus bouger le moindre doigt.
La femme remua. Elle se redressa lentement, les paumes à plat sur le goudron, hébétée. Son regard passa sur moi. Pas de recul. Pas de cri. Elle chercha ses repères, étrangère à la scène à laquelle elle avait été victime. Mes mains tremblaient. Je l'avais effacée.
****
(Léo)
Au moment même où la marée humaine m'arrachait à Arthur, je n'avais pas cherché à lutter.
Je ne fuyais pas le feu. Je fuyais le bruit.
L'explosion avait agi comme un coup de piolet dans mon tympan. Depuis, le monde n'était qu'une cacophonie. Chaque cri me lacérait le crâne. Perdu dans la cohue, je courus vers la zone en friche.
Je devais m'isoler. Me boucher les oreilles. Attendre que ça passe.
Je m'engouffrai dans un hangar sombre par une porte latérale. Le silence relatif me fit l'effet d'un antalgique. Une lumière crue m'aveugla.
— Dégage !
Deux hommes. Des pillards qui chargeaient du matériel dans une camionnette.
Le plus proche braqua un pistolet automatique sur moi. Le canon, noir. Le doigt, blanc, sur la détente. La peur vrilla mon estomac. Et le bourdonnement éclata dans mon crâne.
Pur. Cristallin. Parfait.
Le coup partit. Le temps s'arrêta.
L'alarme, au loin, s'étira en un râle sourd, continu.
Le chien percuta l'amorce. Une étincelle rampa hors du métal avec une lenteur obscène. La balle s'arracha de la douille, cisaillant l'air.
C'est là qu'Il prit les commandes pour la première fois. Mes membres s'allongèrent, blafards. Mvêtements se consumèrent en une fraction de seconde, réduits en cendres dans une combustion spontanée. Je devins le spectateur absolu de ma propre survie.
Mon corps glissa dans l'interstice avant même que je n'en donne l'ordre. L'atmosphère devint visqueuse contre mon visage. Un pas sur la droite. Le projectile frappa la tôle de la caisse derrière moi dans un éclat étouffé, infiniment lent.
Le tireur cligna des paupières. Le deuxième homme sortit un couteau.
Je ne voulais pas fuir. La soif de vaincre pulsait dans mes tempes. Mon organisme se préparait à frapper tout seul, et l'envie de le regarder briser cet individu m'appartenait totalement.
Je bondis sur le capot de la camionnette. Je passai au-dessus de mon opposant. Ma paume s'abattit sur son poignet armé. À cette vitesse, la chair était molle. Mes doigts, des barres de fer.
Un claquement sec, écœurant.
L'avant-bras du type plia à angle droit. L'os traversa la peau, repoussant les chairs. Le sang gicla en gouttelettes suspendues.
Je retombai derrière lui, sur le béton. Le temps reprit sa course. Le son m'explosa à la figure.
Le hurlement atroce du blessé me parvint. Le cliquetis métallique du couteau qui tombait au sol.
Le tireur recula, décomposé. Il regarda son complice hurler à la mort, lâcha son arme et s'enfuit.
Je restai là, au milieu du hangar, nu, la peau rougie et fumante.
La nausée me rattrapa. Le vertige du retour à la normale. Je vomis bile et acide sur le sol.
Je m'essuyai la bouche du revers de la main, haletant. Je devais retourner dehors, chercher Arthur, fuir l'émeute. Mais mes jambes refusaient de bouger. Je fixais l'homme qui pleurait de douleur à mes pieds. La terreur de ce que je venais de lui infliger était là, brûlante. Mais sous cette horreur, pulsant avec la régularité d'un métronome, il y avait cette joie malsaine. L'extase absolue d'avoir été un dieu pendant une seconde.
Je me détestai pour ça. Et j'en redemandai.

Annotations