Chapitre 5 : Silences

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(Arthur)

Le froid fut la première sensation humaine qui m’assaillit. Une morsure sur ma chair à vif. La croûte de cendre avait totalement disparu, me laissant nu parmi les décombres, secoué de tremblements convulsifs. La femme commença à s’affoler. Je paniquai. Avait-elle reconnu le monstre ? Elle me dit de ne pas m’inquiéter, qu’elle reviendrait vite, accompagnée des secours. Elle ne vit là qu’un blessé.

Je devais fuir.

Je me relevai, chancelant, les muscles endoloris par la mémoire d'un poids qui n'existait plus. L'impasse était jonchée des restes de l'émeute. Je marchai pieds nus sur des bris de verre, des pierres et des douilles de lacrymogènes, titubant dans la fumée.

Près d'une poubelle renversée, un sac à dos éventré vomissait son contenu. Je m'accroupis et tirai un sweat à capuche noir et un pantalon de jogging hors du tas. Le tissu était rêche, imprégné d'une odeur de sueur, écœurante. J'enfilai le pantalon. Le contact du coton contre ma peau me fit frissonner. J'étais redevenu fragile. Vulnérable.


Avant de passer le sweat, je m'arrêtai. Mes mains. Je regardai mes paumes, terrifié à l'idée qu'elles puissent encore vider un esprit. Je les frottai l'une contre l'autre. Rien. Juste de la chair froide. Aucune énergie inconnue. Je les examinai à la recherche d’un indice : une brûlure, une cicatrice, une marque pour me confirmer que je n’étais pas devenu fou.

Un hurlement de sirène déchira soudain la rue adjacente. Un fourgon du SAMU freina brutalement à l'entrée de l'impasse, balayant les murs noircis de ses gyrophares bleus. Deux secouristes en gilets fluorescents en jaillirent.

La panique me vrilla le ventre. Des médecins. S'ils m'examinaient... Que découvriraient-ils ? J’essuyai instinctivement mes mains sur le jogging, pour effacer un indice qui n’existait pourtant pas. Je rabattis la capuche sur ma tête et reculai vivement dans l'ombre crasseuse des poubelles. Je retins mon souffle, le dos collé à la brique, jusqu'à ce qu'ils s'éloignent en courant vers le brasier principal.

Quand je repris ma route, une silhouette avait émergé du brouillard âcre.

Léo.

Il avançait d'une démarche raide, engoncé dans un bleu de travail de mécanicien beaucoup trop grand pour lui. Des chaussures de sécurité raclaient le bitume.

Je courus vers lui. Il empestait la graisse mécanique et le brûlé.

— Léo !

Je me jetai sur lui, l'agrippant par les épaules, palpant ses bras à travers le tissu épais qu'il portait.

— T'es blessé ? Brûlé ? haletai-je. Dis-moi que t'as rien !

Sous mes mains, ses épaules étaient dures comme du bois. Ses pupilles étaient dilatées à l'extrême. Noires. Et soudain, l'image de la femme évanouie me frappa. Mes mains. J'étais en train de toucher mon frère de coeur avec ces mêmes mains.
Je le relâchai brusquement, terrifié par ma propre chair, et enfouis mes poings écorchés dans la poche de mon sweat. Je les serrai à m'en faire mal.

Léo cligna des yeux, surpris par mon recul.

Il baissa le regard vers mon jogging crasseux. Il regarda mes pieds nus sur le bitume gelé. Je retins mon souffle. J’anticipai sa question, je préparai mon mensonge.

Léo entrouvrit les lèvres. Ses yeux fuirent les miens pour se poser sur le mur de briques à côté de moi. Il passa la langue sur ses lèvres gercées, et avala sa salive.

— Non, lâcha-t-il, la voix fêlée. J'ai rien. Et toi ?

— Rien.

Le mot sortit tout seul. Sec. Définitif.

Un silence tomba, effaçant les bruits lointains de l'émeute. Il fixait l'obscurité, les mâchoires serrées. Immobile. Je regardai son visage noir de suie se murer dans le mutisme, et baissai les yeux vers mes propres mains enfouies dans mes poches. Les mots hurlèrent dans mon esprit, mais restèrent coincés en travers de ma gorge.

Au-dessus de nous, le ciel était orange. L'incendie dévorait maintenant le troisième étage de notre immeuble. Une pluie de cendres incandescentes tombait doucement sur nos épaules.

— Le loft... murmurai-je, le regard fixé sur les flammes.

— C'est mort, trancha Léo en enfonçant ses mains dans ses poches. Y a plus rien. Viens.

Je lui tournai le dos et suivis le bruit de ses chaussures de sécurité sur le goudron.

La cendre retombait doucement autour de nous.

Mon corps avait retrouvé sa normalité, mais ce silence... Ce silence était bien plus dense.

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