Chapitre 6 : Façades
Arthur
Deux ans que la Bête n’avait pas refait surface. L’open-space de la tour Horizon était devenu mon deuxième chez moi. Perché au sixième étage, tout y était lisse et prévisible. Je fixais mon écran d’ordinateur et ses milliers de lignes de sinistres à analyser, au calme, loin de tout danger immédiat.
— Arthur ? On va boire un verre avec l’équipe pour l’anniversaire de Paul. Tu veux te joindre à nous ?
C’était Sophie, une collègue de la compta qui tentait régulièrement de me sortir de ma bulle. Je ne levai pas les yeux, feignant d’être absorbé par une formule Excel.
— J’ai déjà prévu de rejoindre un pote aux Forges dans la soirée. Je dois aussi rendre mon rapport à Louis aujourd’hui sans faute. C’est gentil de proposer, mais une autre fois peut-être ?
Elle posa sa main sur le rebord de mon box pour insister. Ses doigts étaient fins, fragiles. Et si elle me touchait l’épaule ? Et si, par réflexe, ma peau se changeait en roche à son contact ? Un frisson d’horreur me parcoura l’échine.
— Tu bosses trop ! Tu vas finir par te transformer en statue derrière cet écran.
Elle plaisantait et ne savait pas à quel point elle visait juste. Je restai de marbre jusqu’à ce qu’elle s’éloigne, ne pouvant réprimer un soupir d’aise quand je la vis quitter mon espace vital.
À 18 h 07, je quittai le boulot. Bien que les locaux soient déjà vides, j’évitai l’ascenseur. Le silence de l’escalier de secours était rassurant. Je descendis chaque marche avec une attention maniaque. Un, deux, trois, quatre... Aucune marche ne manquait à l’appel quand j’arrivais dans le parking souterrain.
Le Bar des Forges était l’antithèse de la tour d’Horizon. Un trou à rats entre deux entrepôts désaffectés où régnait l’odeur de friture et de tabac froid. Léo aimait cet endroit. Il disait que ça lui rappelait qu’il n'était pas qu’un matricule.
Je le retrouvai au comptoir, une pinte de blonde à demi vidée. Il portait un blouson de cuir râpé et ses yeux brillaient d’excitation. Il venait d'intégrer sa nouvelle unité.
— Ah ! Voilà enfin notre analyste de données ! Tu devrais lâcher tes tableurs, Art’, lança-t-il en faisant signe au patron de me servir un verre. Ça te rend rigide et ennuyeux. Regarde-moi, je respire la vie !
— Je suis très bien au calme dans mon bureau.
Il me raconta ses premières patrouilles. Des histoires de bagarres de rue, de courses-poursuites dans les Forges et les cités. Il aimait le conflit et cherchait l'impact. Je voyais mon frère de cœur se jeter dans la gueule du loup alors que je passais mes journées à me barricader.
— J'en ai marre d'aligner les procédures pour des broutilles. Je veux de l'action, de la vraie. Dès que je peux, je tente les tests pour rentrer à la BAC.
Un type ivre qui tentait de rejoindre le flipper trébucha. Il s'affala lourdement contre le comptoir.
Le choc fut minime, mais mon instinct de survie ne connaissait pas la nuance.
Mon échine se mit à vibrer, mes doigts se serrèrent sur le zinc, suffisant à me tétaniser. À côté de moi, Léo eut un sursaut. Il tenta de rattraper son verre qui glissait d’un geste vif, mais il fut trop hésitant. Sa main percuta la pinte au lieu de la saisir, et le verre s'écrasa au sol dans un fracas.
Le silence qui suivit le bris de glace me parut durer une éternité. Je relâchai doucement la pression sur le comptoir, le cœur battant, remerciant silencieusement le Seigneur que la Bête ne se soit pas manifestée.
— Putain ! marmonna Léo en fixant les débris à ses pieds. J’ai même plus de réflexes.
Il avait l'air sincèrement dépité, presque honteux de sa maladresse. Je le regardai ramasser les morceaux, et un sentiment de culpabilité me tordit les boyaux. Léo était là, avec ses problèmes d'homme normal, sa fatigue de flic débutant, sa vulnérabilité... et moi, je lui mentais sur qui j’étais.
— J’suis KO avec ces vacations, Art', reprit-il en se relevant. J’crois que j’ai besoin de dormir.
Je hochai la tête, incapable de décrocher un mot.
Je rentrai chez moi sous une pluie fine. Le silence froid de mon studio au Plateau m’accueillit. J’enlevai mes chaussures et notai avec une lassitude amère que le cuir de mes talons était marqué, écrasé par la pression de mon épisode au bar.
Je m’assis sur mon lit, les mains sur les genoux. Je m'étais promis de ne jamais laisser personne entrer ici. Pas de femme, pas d'attaches. Rien qui puisse se briser contre moi.

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