Chapitre 7 : L’angle mort
(Élise)
Le claquement de mes talons résonnait beaucoup trop fort dans le parking souterrain du tribunal. Il était vingt-trois heures passées. L'air était chargé de gaz d'échappement. J’envoyais un SMS à Papa : “Gagné, je rentre. Je suis crevée. Je t’aime”.
J'appuyai sur le bouton de ma clé électronique. Les clignotants de ma Classe A s’allumèrent à une vingtaine de mètres, de l'autre côté de l'allée centrale.
Je fis un pas, et une ombre se détacha du pilier en béton le plus proche.
— Maître.
Je me figeai. L'homme portait une veste de survêtement sombre. Ses traits étaient tirés, bouffis par l'alcool ou le manque de sommeil. La lumière du néon au-dessus de lui grésillait, intermittente. Son visage restait dans l'ombre.
Il réduisit la distance. Un objet métallique longiligne se mit à briller au rythme du néon. Un démonte-pneu qu’il tenait à la main.
— Vous m'avez tout pris, cracha-t-il, la voix pâteuse, tremblante de rage. La garde, l'appart. Tout.
C’était Franck Delerue. L'ex-mari de ma cliente dans le dossier de violences conjugales qui s'était clôturé la veille.
Mon instinct de survie me hurla de courir mais mes jambes refusèrent d'obéir. Je reculai d'un pas, ne lâchant pas des yeux son arme, et heurtai la carrosserie d'un 4x4 stationné derrière moi.
Il leva le bras.
Je levai les mains pour me protéger le visage, fermant les yeux, les muscles tétanisés en anticipant l'impact de l'acier contre mon crâne.
******
Le bip régulier d'un moniteur cardiaque trouait le silence.
Une lumière blanche filtrait à travers mes paupières. L'odeur d'antiseptique m'envahit les narines.
J'ouvris les yeux avec difficulté, la bouche pâteuse. La pièce était plongée dans la pénombre, à l'exception d'un halo jaunâtre au-dessus de mon lit. Rien n’était familier autour de moi. Un léger mouvement de panique m’envahit.
Une jeune femme en blouse blanche notait quelque chose sur un dossier métallique posé sur les barreaux au bout de mon lit. Elle avait des traits fatigués mais un regard d'une tranquillité absolue.
Elle capta mon mouvement et s'approcha.
— Doucement, dit-elle d'une voix posée. Je suis Marion, l'interne de garde. Vous êtes aux urgences de l’hôpital Cochin, à Vallemont.
J'essayai de m'asseoir, mais une douleur sourde se déclencha à la base de mon crâne. Un flash blanc m’aveugla et les souvenirs se projetèrent dans mon esprit.
L’audience qui s’était terminée tard. Le parking. Delerue. Le démonte-pneu.
Puis... rien. Un gouffre noir. Une page arrachée.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? bredouillai-je, la gorge sèche, portant la main à la tête pour vérifier mes blessures. Je ne me souviens de rien. Il a... il m'a frappée ?
— Non, vous n'avez rien, rassura immédiatement Marion en vérifiant ma tension. Un choc vagal. La peur, l'adrénaline. Votre cerveau a disjoncté pour se protéger, vous vous êtes effondrée.
— Et Delerue... l'homme dans le parking ?
— Il a été maîtrisé par un membre de la brigade anti-criminalité qui quittait le tribunal au même moment.
Marion s'écarta légèrement, dégageant mon champ de vision vers le fond de la chambre.
— C'est l'officier qui vous a sauvée et qui vous a amenée ici. Il a refusé de bouger depuis trois heures.
Il était assis sur la petite chaise en plastique près de la fenêtre.
Son blouson en cuir était posé sur ses genoux. Ses épaules massives semblaient voûtées, écrasées par un poids invisible. Ses jointures étaient écorchées, maculées de sang séché.
Mais ce n'était pas ça qui retint mon attention.
C'était ses mains.
Ce flic immense, qui avait visiblement désossé un homme armé, tenait le bord de son blouson entre ses doigts. Et ses mains tremblaient.
Ce type massif était assis dans ma chambre à trois heures du matin, mort de peur en attendant que je me réveille.
Mon regard remonta sur son visage et de nouvelles images s’imposèrent à mon esprit. Le couloir du tribunal. Les deux flics. Moretti que j’interrogeais à la barre. Vasseur, son regard qui écoutait religieusement mes questions.
— Je m'appelle Élise, murmurai-je dans le silence de la chambre.
Il avala sa salive, relâchant lentement la pression sur son blouson. Un sourire incertain, presque timide, apparut sur son visage fatigué.
— Léo.
******
(Arthur)
J’en étais à mon quatrième café quand l’infirmière sortit de la chambre. Ma jambe tressautait toute seule. Je n’avais eu aucune nouvelle de Léo et du personnel depuis au moins deux heures.
— Elle s’est réveillée. Tout semble aller bien. Je repasserai dans deux heures vérifier ses constantes.
Elle s’arrêta et me regarda avec cette attention particulière que certaines personnes développent quand elles passent leurs nuits à réparer les autres.
— Vous devriez rentrer dormir. Tout est sous contrôle désormais. Si vous souhaitez rester il y a des chaises plus confortables au fond du couloir.
Je ne répondis pas. Je ne voyais aucune réponse à donner.
Elle ne bougea pas non plus. Elle resta là, à deux mètres, son dossier contre sa poitrine. Elle attendit quelques secondes dans le silence et comprit que je ne partirais pas.
— Prenez soin de vous Monsieur.
Elle n’ajouta rien et reprit son service le plus naturellement du monde.
— Arthur. Je m’appelle Arthur.

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