Chapitre 22 — un amour à partager
Les jours passaient. Une nouvelle forme de routine s’était installée, chaque jour, Nath fuyait son foyer pour laisser les alphas en paix. Il travaillait à l’extérieur et il rentrait quand Kavri était de nouveau enfermé. Néanmoins, la situation ne lui convenait pas. Ce n’était pas ça, la vie qu’il voulait. Et s’il voulait que les choses changent, l’évolution devait venir de lui. Ses alphas n’avaient pas vraiment de marges de manœuvre.
Il avait parlé plusieurs fois de faire des activités avec un seul d’entre eux, à l’extérieur, mais le manque d’enthousiasme et le quotidien -il travaillait beaucoup- l’avait le plus souvent rattrapé. Depuis qu’il était là, Kavri était sorti une seule fois. Une sortie décevante où Nath avait eu l’impression de transporter un zombie. Les échanges n’avaient simplement pas eu lieu. Kavri semblait absent, peut-être replié dans son monde intérieur ou peut-être totalement anesthésié.
En lançant le « projet des vœux », Nath s’était sincèrement demandé ce que Lidseï et Kavri pourraient réclamer. Le plus simple était encore de leur demander. Alors ce soir-là, en rentrant, il avait plein de bonnes résolutions dans sa besace. Il ouvrit la porte, joyeusement, et s’exclama :
- Bonsoir ! Les plateaux ont l’air délicieux aujourd’hui ! On va se régaler !
Comme d’habitude, la porte de la chambre de Kavri était fermée à clé. Lidseï était au niveau de la fenêtre, il observait l’extérieur. Il se retourna en souriant, avisant ce que portait son oméga. Les plateaux furent posés sur la table et sans attendre, il alla en porter un à Kavri. C’était le même rituel, chaque soir, leur petite routine.
Dans la chambre, Kavri attendait sagement. Lidseï le gratifia d’une caresse tendre sur la joue et d’un baiser avant de l’abandonner avec son propre plateau-repas. C’était triste de le laisser manger seul, mais il avait peu de temps qu’il pouvait passer avec Nath, il fallait en profiter. Quand il revint, l’oméga lui demanda gentiment s’ils avaient passé une bonne journée.
- Oui, il y avait beaucoup d’animations dehors…
- Oh oui ! Le chantier résidentiel a débuté. Si tu veux, on pourrait aller le voir d’un peu plus près dans les prochains jours…
Tout en parlant, Nath avait ouvert les boites, laissant une douce odeur se répandre. Ça sentait le curry. En souriant, il déposa les couverts et s’installa.
- Et vous… vous avez passé une bonne journée ? osa demander Lidseï.
- Plutôt oui. Erkay est un très gros travailleur ! J’ai toujours l’impression d’être à la traîne… mais les travaux avancent et on teste des choses. D’ailleurs j’ai une question pour toi.
- Pour moi ? répondit Lidseï, de plus en plus hésitant.
- Oui. C’est une histoire de vœu. Si tu pouvais en faire un, qu’est-ce que ce serait ? Quelque chose de réalisable, hein.
L’alpha baissa la tête, observant son repas, silencieusement. Un vœu ? Quelle étrange demande ! Il y avait beaucoup de choses à désirer, beaucoup à souhaiter, mais avoir la possibilité d’en faire la demande, c’était tout autre chose. Peut-être pourrait-il obtenir quelque chose pour Kavri ? Quelque chose qui amène son ami à changer de regard sur Nath ? Il passa en revue différente possibilité. Demander à ce que Kavri et lui puissent s’occuper ensemble des prochaines chaleurs de Nath lui revenait sans cesse à l’esprit. Nath serait forcé de s’abandonner dans un tel moment… et si tout allait bien au bout du compte, il aurait toutes les raisons de faire confiance à Kavri. Seulement… Si Kavri pouvait rentrer dans la pièce, gagner cette liberté sur Nath, alors il l’attaquerait sans doute. Il aurait fallu que ce soit l’autre alpha qui lui offre une faveur.
- J’aimerais que vous nous gardiez… Kavri et moi, même si…
- Même s’il m’attaque à nouveau.
Lidseï baissa la tête. Il ne voulait pas confirmer, mais c’était exactement ça. C’était ce risque qu’il voulait couvrir. Nath n’avait soudainement plus du tout faim. Il se sentait étrangement amer et en même temps, il en apprenait beaucoup.
- Tu l’aimes vraiment, hein ?
- Je vous aime tout les deux, souffla Lidseï dans une confession qu’il n’avait pas prévu d’offrir.
Aussitôt, il se tut. Ce n’était pas la bonne chose à dire. Il devait se reprendre, réfléchir et formuler un autre vœu, quelque chose d’acceptable, qui ferait plaisir à Nath comme aller se promener ensemble ou descendre utiliser les salles natures en bas pour ses prochaines chaleurs. Il serait content de ça ! Il allait parler quand Nath l’interrompit.
- Chut. Non. Ça va. Tu as bien fait de demander ce que tu voulais. C’est tout l’intérêt d’un vœu.
Tout en observant sa nourriture, Nath ne savait vraiment pas quoi faire de cette demande. Pouvait-il y répondre favorablement ? Ce n’était pas sûr. C’était même assez difficile ! Enfin, son but devrait être de ne surtout plus jamais vivre la moindre attaque, pas de prévoir ce qu’il ferait après.
- Et vous ? chuchota Lidseï.
- Moi ?
- Vous avez un vœu ?
Nath n’y avait même pas pensé et l’idée le fit sourire. Les omégas avaient ce qu’ils voulaient dans une certaine mesure.
- Là, comme ça… Je dirais bien ne pas être à nouveau attaqué…
- Je ferais tout pour vous protéger.
Le regard de Lidseï était franc et tranquille. Ce n’était pas un mensonge ni une vérité qu’il n’avait pas envie d’offrir. Protéger Nath, c’était protéger leur avenir à tous les trois après tout, alors ça en valait vraiment la peine.
- Alors, disons que nous avons le même souhait… J’aimerais vous garder.
Lidseï lui répondit par un sourire qui acheva de faire chavirer le cœur de Nath. Il comprit alors qu’il pourrait vraiment l’aimer.
***
Sandro était un alpha assez âgé pour la zone. Ses tempes étaient blanches depuis longtemps et ses cheveux, poivre et sel. Il ne bougeait quasiment pas dans sa chambre. C’était étrange. Il y avait un matelas qui soulageait fortement sa hanche gauche qui l’avait toujours ennuyé sur les plans de bois. Il y avait une couverture, ce qui n’était même plus tant utile, maintenant qu’il était dans une pièce moins humide. Il était concrètement mieux, mais ça ne changeait rien au fond. L’attente était toujours là. Le sport et le service sexuel également. Alors Sandro se sentait fatigué dans sa tête.
En entendant les bruits de pas, à l’extérieur, il se tendit. C’était un bêta et son horloge interne lui disait que ce n’était pas normal. Ce n’était pas du tout les horaires classiques. On lui avait déjà apporté la première collation et ce n’était pas encore l’heure de la seconde. Il se tendit complètement en entendant les pas qui s’arrêtaient devant sa porte. La petite trappe qui permettait d’observer sa chambre s’ouvrit. Sandro resta immobile, évitant de fixer le bêta ou de faire quoique ce soit pour indiquer son intérêt.
- Bonjour Sandro.
Théoriquement, Sandro était là depuis assez longtemps pour connaître le nom de chaque bêta, mais il n’avait jamais voulu les retenir. S’il n’était personne pour eux, alors il leur rendrait la pareille, tout simplement. Alors certes, on l’appelait par son nom, mais ça ne changeait pas le fond du problème. Le bêta ne prit pas son absence de réponse comme un problème et reprit :
— J’ai une proposition pour toi. Si tu avais le droit de formuler plusieurs vœux… que me dirais-tu ? Attention… si tu les formules bien, alors ils pourraient être réalisés.
Les phrases semblaient récitées, remarqua Sandro. Il avait dû être ajouté à un nouveau programme bizarre — ou au moins nouveau pour lui. Le bêta attendait silencieusement. Était-il censé donner une réponse immédiatement ? Il était rarissime qu’il leur parle. Ce serait même étrange à faire.
— Je veux être présenté, lâcha-t-il sombrement.
Le sursaut du bêta lui indiqua qu’aucune réponse n’était vraiment attendue.
— À de jeunes omégas ?
Sandro pencha la tête sur le côté. Il ne rêvait pas de toucher de jeunes corps et il le faisait malgré tout, presque tous les jours. Ses préférences n’avaient aucun intérêt pour eux. Néanmoins, il répondit :
— À des veufs.
— Très bien, je note ça. Merci Sandro.
Sandro dévoila ses dents dans un geste de pur dégoût. Il détestait les félicitations et tout ce qui pouvait s’en approchait. Le bêta ne dit rien face à cette agressivité affichée et referma tranquillement la trappe.
L’alpha de son côté ne pouvait pas partir. Alors il resta là, avec pour seule compagnie ses pensées. Être présenté, c’était sa seule échappatoire. Ses chances étaient très maigres. Son corps était rempli de cicatrices, clairement visibles. Son dossier devait être terrifiant. Et puis… Et puis, il y avait plus jeune que lui, fatalement. Alors, il comprenait très bien pourquoi on ne le présentait plus…
***
Erkay observait les résultats des vœux avec perplexité. Il s’attendait à des demandes plus légères comme de meilleurs repas ou au contraire, des demandes insensées comme la liberté la plus totale. Nathsinka avait raison au bout du compte, ils les connaissaient très mal.
Satholin avait demandé des nouvelles d’un certain Visno. Ça n’avait pas été évident sans plus d’information, mais en consultant son dossier, ils avaient découvert qu’il avait un petit frère. C’était un alpha lui aussi. À ses dix-huit ans, il avait été présenté et choisi. De là, il avait vécu une vie des plus tranquilles avec son oméga. Depuis deux ans, il était employé dans des chantiers « pour le défouler ». Bref, un dossier classique et sans tâche. Seulement, la demande de Satholin montrait un attachement à sa famille relativement étonnant. Ce n’était pas une chose attendue de la part de ce qui passait pour être une brute épaisse.
— Qu’est-ce que tu veux faire ? demanda Nathsinka doucement.
— Je pense qu’on devrait lui donner toutes les informations que l’on a et peut-être un cadre photo avec son frère. Puis on laisse passer une bonne semaine et on lui repropose de faire un vœu. Sandro a fait un vœu qui nous arrange vraiment… on pourrait peut-être obtenir quelque chose de similaire de sa part ? En tout cas, s’ils ne sont pas motivés, on ne peut rien en faire.
Nathsinka acquiesça doucement, les lèvres pincées.
— Le vœu de Sandro t’angoisse ? demanda Erkay.
— Ouais… Je pensais qu’il accepterait de faire un vœu, mais… Je ne suis pas sûr d’avoir envie de prendre un tel risque ! Il est connu pour ses crises de colère.
— Écoute, on va réfléchir ensemble. On peut sans doute prévoir un cadre qui évitera qu’il n’attaque qui que ce soit. Pour le moment, on y arrive. Il faut juste que l’on continue et tu avais raison, on doit trouver un moyen pour les réévaluer.
Ils avaient organisé beaucoup de choses ensemble, mais pas vraiment de présentations en direct. Nath touchait là du bout des doigts la responsabilité dont parlait Atkins.
— Il faudrait qu’on contacte d’autres personnes pour avoir une liste de veufs potentiels.
— Ce n’est pas le plus simple à trouver, non ? demanda Nath.
— Ça dépend… Beaucoup de jeunes alphas bossent sur des chantiers… les accidents, les bagarres… Ça arrive malheureusement. Les omégas sont plus prudents aussi. Par contre, trouver un veuf qui aura le bon profil, ça… ça va être compliqué.
Machinalement Nath massa l’un des hématomes profonds qui étaient cachés sous ses vêtements. Ne mettre personne en danger… Essayer malgré tout… Trouver des solutions… Ce n’était pas quelque chose de facile. Erkay l’observa faire sans comprendre où le menaient ses pensées.

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