Chapitre 23 — des décisions capitales

8 minutes de lecture

Dans l’appartement, tout était silencieux. Nath observait le vide, quelque part, loin entre Kavri et Lidseï. Son esprit n’arrivait à se focaliser sur rien et pourtant, il était censé contempler la proposition qu’on venait de lui faire. Lidseï avait simplement « mis les pieds dans le plat ». Il avait dit :

— J’aimerais vous demander quelque chose… J’aimerais que nous passions les prochaines chaleurs ensemble, tous les trois.

Il avait dit ça sur le ton tranquille que peuvent parfois prendre les alphas, dans un excès d’assurance qui mettait toujours les omégas un peu mal à l’aise. Il avait dit « demander », mais c’était un ton d’exigence. Nath était maintenant censé faire quelque chose de ce « vœu » non sollicité. La réponse évidente était : « NON ! ». Après tout, un seul oméga en chaleur avec deux alphas, c’était la bagarre assurée et l’oméga n’avait que peu de chance de survie dans une telle situation. Mais ce savoir rendait la demande en elle-même étrange. Pourquoi Lidseï voudrait-il une telle chose ?

En observant le visage confiant de son alpha, Nath comprit soudain. Il avait confiance en Kavri. Il était sûr et certain que Kavri ne l’agresserait pas. Il pensait pouvoir partager. Seulement, ça n’arrivait jamais à la connaissance de Nath. Il observa Kavri qui était attaché, au bout de sa laisse et qui n’avait pas du tout réagit à la demande étrange.

— Il n’acceptera pas, fit remarquer Nath tout en désignant l’alpha éteint.
— Il a déjà accepté. Il ne vous touchera que pour vous donner du plaisir.
— Ou alors, il me frappera à mort… souligna doucement Nath.

Un silence glaçant se répandit dans la pièce. Kavri leva lentement les yeux pour fixer le regard de l’oméga et très doucement il répondit :

— J’ai promis…

C’était la première fois qu’il avait l’air aussi lucide en sa présence et Nath vit uniquement le danger qui courrait dans ses yeux. Il se souvient des contentions lourdes sur son corps, des machines qui étaient couramment utilisées pour le briser et de la dureté de son oméga. Une pensée glaçante lui traversa l’esprit : et si Atkins le lui avait confié pour lui donner la pire des leçons ? Et si son but était simplement de lui apprendre qu’il fallait briser les alphas ?

À côté de Kavri, Lidseï s’agita. Nath l’observa. Est-ce qu’ils voyaient tous les deux la même chose ? Ou est-ce que Lidseï avait un plan sur le long terme pour l’assassiner ? Ça n’aurait pas de sens ! Ils dormaient ensemble. Il pouvait l’offrir en pâture à Kavri à n’importe quel instant.

— Écoutez-nous, s’il vous plaît… je sais que c’est étrange… Mais je suis sûr que ça se passerait bien ! plaida Lidseï.

Nath serra les dents, hésita un instant, puis retira son haut, dévoilant les meurtrissures sur son corps. Il attendit immobile et observa le choc dans le regard de Lidseï et la froide appréciation dans les yeux de Kavri.

— Je ne pourrais plus jamais avoir confiance en toi, Kavri, asséna finalement l’oméga avant de se rhabiller et de partir, sans un mot de plus.

***

Satholin ne criait pas. Il ne ruait pas dans les murs. Ses mains, couvertes de bandages mal fait et ensanglanté, restaient détendues sur le cadre photo. Dessus, il n’y avait pas une image de la famille idéale, mais presque. Il y avait son frère qui avait vieilli, mais qu’il reconnaissait toujours. Il y avait un oméga, un peu plus jeune et visiblement aimant envers les deux enfants qui jouaient devant eux. Visno paraissait un peu absent, mais détendu. Il portait un collier tout simple et n’avait pas de laisse. Il était un peu à part, mais il semblait en bonne santé. Depuis que Satholin avait reçu la photo, près d’une heure avant, il n’avait rien dit. Il le contemplait simplement.

Au bout d’un long, d’un très long moment, il déposa le cadre sur une petite table tout près du lit et l’observa encore, respectueusement. On lui avait accordé son vœu et il se sentait étrangement redevable envers Osin, mais également envers les omégas qui avaient permis une telle chose. Il ne savait pas ce qu’on lui réclamerait en paiement, mais il était prêt à accepter. Cependant, on ne lui demanda rien. Durant des jours, le quotidien se déroula de manière tout à fait classique, quoique plus calme. Satholin essayait de ne plus hurler. Il essayait de rester silencieux à défaut d’être réellement apaisé. Et puis, un jour semblable aux autres, Osin revient. À travers la porte close dont il n’osait même pas ouvrir la petite trappe, il reposa sa question. Il lui demanda une nouvelle fois s’il avait un vœu. C’était inattendu et Satholin ne sut même pas quoi répondre. Un vœu ? Non… Il avait des nouvelles, c’était tout ce qu’il voulait vraiment. Demander à voir Visno ne serait jamais accepté et ce serait trop dangereux pour son frère. Il n’approcherait jamais de son petit bonheur, tout aussi imparfait soit-il, de crainte de le briser.

— Je peux te laisser du temps pour réfléchir, expliqua tranquillement Osin.

Satholin ne répondit rien cette fois-ci, même si ses muscles frémirent de colère. Il se contenait. Et ce fut exactement ce que souligna Erkay lors de la réunion suivante. Proposer des vœux et les accomplir avait un effet sur le court terme, bien entendu, mais également sur le long terme. Les alphas semblaient changer d’état d’esprit. Il ne savait pas exactement ce que cela supposait. Où est-ce que cela les mènerait ? Il n’en avait aucune idée, mais le changement était notable.

— Satholin est à l’isolement complet depuis qu’on a repris les rênes. S’il ne formule pas de vœux dans les prochains jours, on devrait lui proposer une sortie ludique de son choix. On verra bien ce qu’il demande, glissa Nath.
— On fait pareil pour Sandro ?
— Il faudrait surtout qu’on puisse répondre à son premier vœu…

Ce dossier n’était pas le plus simple, mais les omégas avaient décidé de pousser l’exploration des vœux en proposant aux autres d’en former. Ils avaient encore une quinzaine d’alpha sous leur gestion. C’était énorme et difficile à réduire.

Chaque jour, Nath réfléchissait aux possibilités d’en prendre certains dans sa propre zone, mais la manœuvre serait dangereuse et facilement maladroite. Parce qu’il ne fallait pas simplement en prendre un, il fallait aussi et surtout faire venir quelqu’un qui s’épanouirait chez eux…

Presque aussitôt ses pensées le ramenaient à Kavri, à sa promesse qu’il ne pouvait pas croire et au vœu de Lidseï. Cet alpha était magnifique. Nath aimait ses bras, sa peau chaude, la douceur de ses cheveux et même le bruit sourd de son cœur dans sa poitrine. Il aimait son contact et il voulait, désespérément, pouvoir lui faire entièrement confiance. Et cet alpha qui s’avérait merveilleux au quotidien n’aimait pas que lui. Il aimait également un autre alpha, compliqué et dangereux. Il l’aimait avec une tendresse évidente, qui ne faisait que lui ajouter des qualités aux yeux de Nath, mais qui le rendait aussi dangereux par certains côtés. Lidseï ne pouvait pas évaluer la dangerosité de Kavri, il en était simplement incapable ! Alors Nath ne pouvait pas avoir confiance en son jugement… et il devait se méfier. Au bout du bout, il allait les perdre tous les deux. L’absence de confiance allait les ravager. Mais il ne pouvait pas faire un pari fou sur Kavri avec les risques qui allaient avec ! C’était une idée insensée… et pourtant, il y pensait tous les jours. Il pensait aux mots de Kavri, à ceux de Lidseï, et cet amour qui les unissait et dont il n’était même pas jaloux. Il pensait à tout ça et arrivait à la froide constatation qu’il manquait de choix. Ne pas accepter ne l’amènerait à rien de bon… Accepter… Accepter serait de la folie.

En rentrant chez lui ce soir-là, Nath avait pris une décision : il refuserait de passer ses chaleurs avec Kavri.

***

Brane avait lu attentivement le dossier qu’on lui proposait et il n’arrivait toujours pas à comprendre pourquoi on l’avait choisi. Certes, il était veuf et d’un âge similaire à celui de cet affreux alpha. Mais au-delà de ça ? Ils n’avaient rien en commun. Pas qu’un seul oméga aurait pu avoir quoique ce soit de ressemblant avec ce terrible personnage. C’était un alpha violent, en proie à des crises de colère qui avaient laissé de nombreux blessés derrière lui. Ce n’était même pas un alpha normal, plutôt une bombe à retardement qui exploserait quand il ne s’y attendrait pas. Pourquoi se mettrait-il en danger pour un tel monstre ?

Il avait choisi Amyr, son premier alpha, pour la douceur de ses traits et pour son attrait pour la musique. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était plus qu’il n’avait espéré lors de sa première présentation. Lorsque son alpha était tombé malade, il s’était senti étrangement dévasté. Amyr ne lui avait pas fait d’enfant et il découvrirait plus tard sa propre stérilité. Souffrant de la solitude, il avait cherché un nouvel alpha et on lui avait proposé Dyela, un alpha sublime qui aurait pu lui servir de muse s’il avait été un peu moins rustre. Les choses n’avaient pas été aussi douces qu’avec Amyr, il souffrait clairement de la comparaison, mais c’était ainsi. Dyela s’était retrouvé pris dans un incident affreux, une bagarre entre alpha, il avait été lourdement blessé, mais surtout Brane avait perdu toute confiance en lui. C’était peut-être pour ça… ou peut-être pour autre chose ? Brane ne voulait pas y penser, mais la vérité, c’était que son second alpha avait fait un choix définitif. Il l’avait perdu.

Brane n’aurait jamais confiance de celui-ci. Il ne pourrait jamais l’aimer et il n’admirerait jamais son corps. Il répondit alors distraitement à la proposition pour la rejeter. Cela le rendait néanmoins profondément perplexe. Il se passait des choses dans les zones communes, des choses qu’il ne comprenait pas.

Quand Erkay reçut cet énième refus, il grimaça. Personne n’était même prêt à tenter une rencontre avec Sandro. Accomplir son vœu et lui laisser la chance d’une rencontre semblait impossible. Peut-être devrait-il tenter avec certain de ses proches ? L’idée même le fit frémir. Les enjeux en cas d’échec deviendraient simplement trop graves pour lui. Aussi honteux que ce soit, il n’avait pas envie de prendre un tel risque. Et pourtant, dans un coin de son esprit, il n’arrêtait pas de penser à un vieil ami… Veuf… Peu intéressé par le contrôle de son alpha, car trop occupé à peindre son propre jardin. Ce serait un cadre idyllique, si l’alpha acceptait de s’y plier, il pourrait y être heureux… Mais Cardian n’avait pas repris d’alpha après son premier avec qui il ne s’était jamais entendu. Non, définitivement, Erkay ne pouvait pas le lui demander.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hendysen ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0