Chapitre 26 - des non-dits et des mots de trop

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Nath était tendu et mal à l’aise, mais il avait tenu à le rencontrer en personne. Il était toujours conseillé de les faire interagir avec des bêtas, c’était plus simple pour eux, disaient-on. Nath aurait peut-être dû écouter, mais c’était ses décisions qui allaient mettre potentiellement un autre oméga en danger, alors, il voulait vraiment rencontrer Sandro.

L’alpha était assis, dignement, dans une salle de rencontre. C’était étonnant parce qu’il ressemblait à Lidseï. Ce n’était pas la même salle, pas les mêmes dispositions et, il n’y avait pas le moindre lit, ce qui était un soulagement en soi. Ils n’avaient pas du tout la même position, personne n’avait puni Sandro et personne n’aurait osé depuis qu’il était géré par Erkay : l’oméga était excessivement clair sur ses attentes et sur ses limites. Ce n’était pas non plus dans la couleur de sa peau, à la fois un peu plus mate et un peu plus terne, de ses yeux, plus sombres ou de ses cheveux. Ils étaient totalement différents, mais il y avait quelque chose. Nath s’arrêta et l’observa ostensiblement, cherchant à comprendre ce qui le dérangeait autant et il finit par mettre le doigt dessus. Sandro était bien plus vieux, mais c’était le même genre de gabarit. Le type de gabarit qui était censé être très facile à insérer dans la société. S’il ne l’avait pas rencontré, Nath ne s’en serait jamais rendu compte. Il nota, dans un coin de sa tête, qu’il faudrait demander la taille et le poids de chacun des alphas qu’ils avaient à charge pour leur réévaluation. Il fallait être d’autant plus prudent avec les petits gabarits même si Kavri et Lidseï avaient su lui montrer qu’il n’y avait pas réellement de règles.

Nath se reprit et avança vers l’alpha qui cherchait à ne pas soutenir son regard. Ses poignets étaient liés à la table, mais il essayait d’avoir l’air détendu.

- Bonjour, Sandro.

- Bonjour, oméga.

- Nathsinka. Je suis en charge de ton dossier avec l’oméga Erkay.

Sandro acquiesça tranquillement. Il semblait essayer d’entretenir une atmosphère apaisée. Nath s’installa face à lui, hors de portée de ses doigts ou de ses dents.

- Je tenais à te rencontrer. Tu as fait un vœu et depuis, nous essayons d’y répondre.

- Ah… Je suppose qu’il n’y a pas beaucoup de volontaires.

- En effet. Mais il en suffit d’un.

- Vous avez trouvé quelqu’un ?

- Oui, mais je ne sais pas encore si je dois te mettre devant lui.

Toute l’impatience et l’excitation de Sandro retombèrent comme un soufflet. Sa bouche se referma brutalement. On lui aurait mis un coup de poing en plein ventre, comme l’avait fait Perte tant de fois, que ça n’aurait même pas été si douloureux. Il ferma les yeux sous le choc. C’était dur. Quand on lui avait demandé de faire un vœu, il avait joué aussi stratégique que possible. Il avait essayé de rouvrir les portes qui lui étaient fermées. Quand on avait commencé à le préparer, à lui faire couper les cheveux et tous ces petits détails avant une présentation, il avait commencé à y croire. Quand on l’avait emmené ici, l’espoir s’était mis à bourgeonner dans sa poitrine. Mais ce n’était qu’un test et il n’était pas bon pour les tests. Il n’avait jamais été bon et il ne le serait jamais…

- Pourquoi désires-tu rencontrer un oméga ?

Sandro rouvrit lentement les yeux. Il allait tout gâcher… L’abattement fit courber légèrement son dos, achevant de perturber Nath, qui avait l’habitude de cette posture avec Lidseï. Alors, Nath ajouta :

- Mon alpha pense que les omégas sont impossibles à arrêter, qu’en penses-tu ?

- Qu’il est courageux…

- Et sur ce qu’il dit ?

Sandro haussa les épaules. Quelle importance ? Bien sûr qu’ils étaient impossibles à arrêter ! Ils étaient libres ! Ils avaient exactement la liberté dont il avait toujours rêvé. Sauf que tout était fait pour pouvoir stopper les alphas. Tout. Absolument tout. En ce moment même, il était menotté et portait un collier menaçant !

- Quand j’ai rencontré Lidseï, c’était dans une pièce, un peu comme celle-là… Un peu moins sympa même. C’est toujours bizarre de rencontrer quelqu’un. Moi, tout ce que je veux savoir, c’est ce que tu espères y gagner.

- Tout, marmonna Sandro.

- Tout ?

- Ouais… Je n’aime pas le sport. Ni le sexe avec n’importe qui. Et surtout ne pas rester seul, c’est juste…

Sandro se tut avant de finir sa phrase. Nath fronça les sourcils en réfléchissant.

- Mais tu sais que certains alphas en couple ont un programme encore plus lourd qu’en centre ? Ce n’est pas le plus commun, mais ce n’est pas non plus rare.

- Je plaiderais ma cause.

- Très bien ! Faisons ça. S’il te plaît, est-ce que tu pourrais me convaincre ?

Sandro ferma à nouveau les yeux et se ratatina un peu sur lui-même. C’était horrible. Ce n’était pas son futur oméga, c’était un gestionnaire de zone et c’était très différent ! Mais c’était aussi sa seule chance alors qu’il allait essayer malgré tout.

- Je serais sage. Je ne ferais pas de bruit. Je me ferais oublier. Il suffit de me laisser dans un coin de la pièce. Je peux rester enchaîné ou travailler. Je sais nettoyer. Je peux aussi faire du jardinage ou… peu importe. Je ferais tout ce que vous voulez. Je ne demande pas à ce que vous me parliez ou que vous perdiez du temps avec moi. Je veux juste être dans une pièce de vie. Je gère mal le silence et l’isolement. Je suis bien utilisé en zone commune et je saurais vous satisfaire. Je ne pose jamais aucun problème durant le sexe. Je n’ai jamais mordu personne non plus.

Nath nota qu’au plus l’alpha parlait, au plus ses mains tremblaient. Ce n’était pas bon signe et l’alpha parlait de plus en plus vite, cherchant à aligner des arguments le plus possible, pendant qu’on lui laissait la parole. Quand Nath leva une main apaisante, Sandro se tut brutalement et ferma les yeux douloureusement.

- C’est vrai. Tu n’as jamais mordu personne. Tu n’as jamais non plus essayé de nouer qui que ce soit. Mais c’est également vrai que tu as trente-huit agressions à ton actif. Comment est-ce que tu l’expliques ?

La voix de l’oméga était douce, mais ses mots le blessaient malgré tout.

- J’ai essayé de fuir… Je voulais être libre.

- Trente-huit… répéta doucement Nath.

- Je sais…

- C’est beaucoup, souligna tranquillement Nath et aussi soudainement que ça, Sandro explosa.

Il se rua vers l’avant, faisant claquer ses chaînes bruyamment et se mit à hurler, littéralement :

- JE SAIS ! JE SAIS QUE JE SUIS PLUS ADOPTABLE ! À QUOI ÇA VOUS SERT DE JOUER ÇA HEIN ? C’EST POUR NOUS TORTURER !? C’EST CA !? C’EST POUR LE PLAISIR DE NOUS VOIR QUAND VOUS NOUS ENFERMEZ À NOUVEAU ! PUTAIN ! SI… Si c’est ça ! Mais laissez-moi crever plutôt ! VOUS ENTENDEZ ! Plutôt mourir que de passer un mois de plus dans cette vie ! JE N’EN PEUX PLUS !

Et il rua vers l’arrière, essayant d’arracher ses propres fers. En vain. Il cria encore, mais lorsqu’il vit Nath se redresser, il se jeta littéralement au sol. Ses mains, toujours enchaînées, claquèrent sur la table et ses poignets se tordirent violemment.

- Non ! NON ! PAS LE COLLIER ! Pas le collier ! J’m’arrête ! J’m’arrête. J’m’arrête… souffla-t-il une dernière fois.

Il n’entendait même pas Nath parler. Il n’entendait rien d’autre que le sang, qui tapait dans ses oreilles. Il ne sentait rien d’autre qu’une intense envie de vomir. Il mit plusieurs minutes avant de se rendre compte que Nathsinka était assis à côté de lui. Hors de portée, mais pas loin pour autant, et la première chose qu’il entendit fut vraiment surprenant :

- Je suis désolé. Je savais que tu risquais de craquer, je n’aurais pas dû te pousser aussi loin.

Sandro ferma les yeux, cherchant à nouveau à se couper du monde. Il avait tout gâché une nouvelle fois. C’était forcément loupé. On allait le renfermer et puis voilà…

- Écoute-moi s’il te plaît, dis tranquillement l’oméga à côté de lui, ça ne change rien d’accord ? Je savais que tu pouvais t’énerver et ton futur oméga le sait aussi. Il a décidé d’essayer malgré tout… avec un certain nombre de sécurités. Moi, ce que je voulais comprendre c’était tes motivations.

- Je veux pas retourner en zone commune… Je veux… Je veux être quelqu’un… je veux plus être… comme un outil ou un meuble…

- Oui… Je vois. Je vais valider votre rendez-vous, mais ce n’est pas pour aujourd’hui. Tu vas devoir attendre deux jours. Est-ce que tu peux le faire ?

Sandro acquiesça tout doucement.

- Je viendrais te voir, Sandro. Et si ton rendez-vous se passe mal, on cherchera encore, mais je pense que vous allez vous plaire.

- Comment… Comment il s’appelle ? S’il vous plaît ?

- Cardian.

- Merci…

En ressortant de là, Nath se maudit. Il avait exactement le contraire de ce qu’il voulait et il le savait pourtant en entrant. De l’autre côté de la porte, Erkay l’attendait avec une grimace. Pourtant, il n’avait aucun reproche au bord des lèvres, juste de l’inquiétude envers son jeune confrère.

- Ça va, ça va…J’aurais dû le voir arriver.

- Personne l’aurait vu… Sincèrement, il explose n’importe quand. Cardian… C’est une erreur.

- On a repassé le protocole ensemble… C’est jouable.

- S’il avait pu mettre un poing sur toi…

- Les protocoles sont là pour ça. Il ne pouvait pas… Cardian va devoir être stricte.

- Il l’est pas ! C’est un artiste… Il oublie de boire son chocolat chaud… Il oublie même de manger à l’occasion… Tu penses qu’il va se souvenir de bien l’attacher à chaque changement de pièce ? Moi je n’y crois pas.

- En faites… Je pense que Sandro lui dira. Il ressemble vraiment à Lidseï…

La dernière réflexion perturba énormément Erkay, car si c’était le cas, alors Nathsinka était sans doute en danger, lui aussi. Il ne savait pas du tout comment évaluer la situation ou comment l’aider et d’ailleurs, il ne demandait aucune aide. Mais Erkay tenta, un peu maladroitement :

- Au fait, tu as toujours tes deux alphas toi ?

- Hum… oui.

- Ah… et… ça va ?

- Oui. Et toi ?

Erkay fronça des sourcils sous l’incompréhension.

- Moi ?

- Oui, avec ton alpha. Enfin, tu n’en parles jamais, mais tu m’as dit que tu avais trois enfants… alors, je suppose ?

Erkay émit un petit rire.

- Oh, c’est vrai. Et bien non, je n’ai pas d’alpha. Trois enfants, trois pères différents. J’ai préféré les élever en solo…

- Mais… ça veut dire que tu pourrais être candidat ?

- Oh non. Je n’ai vraiment pas assez de temps et de patience à accorder à un alpha à la maison.

- Oui… mais tu pourrais si l’un d’entre eux te plaisait ou s’il te faisait trop peur…

C’était vrai. D’autres l’avaient fait pour ça d’ailleurs. Lui, il s’était consacré à une zone entière… Il y avait longtemps qu’il ne regardait plus les alphas en se demandant s’il serait forcé d’en prendre un. Quant à la question d’en avoir envie ? C’était étrange.

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