Chapitre 28 – le choix des autres et les siens
Nath était toujours à l’hôpital avec ses deux alphas et Erkay, lui, se rongeait les ongles comme l’adolescent stressé qu’il avait pu être il y a bien longtemps. Il détestait l’idée même de cette rencontre, seulement, il n’avait pas le droit de tout bloquer sans avoir une bonne raison. Alors pourquoi avait-il envie de s’interposer ? Il en était presque à se proposer simplement pour que Cardian ne puisse pas aller au bout. En le voyant, avec sa plus jolie tenue et cet air décidé sur le visage, Erkay n’avait pas su quoi lui dire exactement.
Ce n’était pas une bonne idée.
Des alphas, il y en a des tonnes, en choisir un aussi dangereux n’avait aucun sens.
Mais il n’avait rien dit. Cardian avait refermé la porte derrière lui et il semblait plus sûr de lui que jamais auparavant. En entrant, il s’était arrêté un court instant avant de s’installer face à l’alpha. Il savait pertinemment qu’il possédait un bon nombre de cicatrices, mais il ne s’attendait pas réellement à les voir. Il y en avait sur ses mains et d’autres, sur sa gorge et ses joues. C’était étrange et assez dérangeant à regarder.
— Salut.
L’alpha se tassa un peu plus sur lui-même, silencieux comme la mort, pourtant il avait eu l’assurance qu’il souhaitait réellement cette rencontre. Était-il timide ? L’idée le fit sourire.
— C’est la première fois que je fais une rencontre comme celle-ci. Est-ce que tu as plus d’expérience que moi ?
— … non, marmonna doucement l’alpha.
Cardian lui offrit un sourire qui se voulait chaleureux et attendit tranquillement que l’alpha ose ajouter quelque chose. Il n’avait vraiment pas envie de se retrouver à faire un discours face à une personne qui n’arrivait pas à lui décrocher trois mots. Sandro remua, mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il était censé dire au juste ? Est-ce que vous avez fait bonne route ? C’était ridicule ! Qu’est-ce que vous faites là ? Beaucoup plus direct et intéressant, mais il n’oserait jamais poser la question. Il aurait bien trop peur que l’oméga y réfléchisse, se rende compte que c’était une erreur et fasse demi-tour ! Alors quoi ? Vous êtes veuf ? Bonjour la délicatesse ! Il n’était pas fait pour discuter. La dernière fois qu’il avait rencontré un oméga, il avait fini par lui hurler littéralement dessus.
— Ce n’est pas facile, n’est-ce pas ? finit par dire l’oméga avec un air compatissant qui hérissa Sandro.
— De quoi ? demanda malgré tout l’alpha.
— De se rencontrer.
Sandro haussa d’une épaule. C’était plus simple que de rester seul, mais oui, ce n’était pas facile pour autant. Sandro hésita, ferma les yeux, les rouvrit, joua un peu avec ses contentions puis demanda tout doucement :
— Pourquoi c’est la première fois pour vous ?
— Je suppose que je n’ai pas vu l’intérêt de reprendre un alpha à mes côtés… Je n’avais pas vraiment pensé aux alphas plus âgés non plus, il faut dire.
— Vous utilisez une zone commune, alors ?
— Pour mes chaleurs, oui, mais pas la tienne, j’ai vérifié. Nous ne nous sommes jamais croisés. Ce serait un peu gênant, non ?
Sandro haussa à nouveau une épaule. Il avait l’habitude d’être utilisé comme un monument de chair. Ça faisait partie de sa normalité. Et qu’une personne s’intéresse à lui, même après avoir utilisé son corps, ça resterait une bonne chose à ses yeux.
— Toujours est-il que ce n’est pas vraiment pour gérer mes chaleurs que je suis là… Mais assez parlé de moi. Et si tu me racontais pourquoi, tu es là ?
— J’ai demandé… Je voudrais… ne plus vivre dans une zone commune.
Il se tut et resta silencieux un moment.
— Je pense que je peux comprendre ça, mais comment ça se fait que tu sois dans une zone commune ? Tu n’as jamais été accepté par un oméga ?
Sandro serra la mâchoire et baissa les yeux, honteux, avant de faire « non » du visage. Il savait bien qu’il était responsable -d’une manière ou d’une autre- de la situation, mais ça faisait malgré tout mal.
— Oh ! D’accord. Alors tu dois avoir plein de questions pour moi.
L’alpha releva la tête, surprit par le ton si amical. L’oméga souriait tranquillement, attendant visiblement des questions. Quelles questions ? Sandro n’était pas du tout certains de ce qui était politiquement correct de demander.
— Je n’ai pas de questions.
— Oh ! Allez ! Détends-toi… Je suis sûr que tu aimerais savoir plein de choses… Comme l’endroit où tu viendrais vivre… Ce que je te ferais faire… Ou même mes positions sexuelles préférées !
Sandro avait trop l’habitude d’entendre des omégas parler de sexe pour être surpris, mais il finit par acquiescer.
— Je veux bien savoir… Ce que vous attendrez de moi.
— Rien de bien folichon, j’en ai peur. J’ai un très grand jardin qui mérite de l’entretien. J’aime peindre, si ça ne t’ennuie pas trop de poser, je pourrais te peindre. Et sinon… et bien, simplement être là, je suppose. Tu aimes le jardinage ?
— J’aime planter. Je sais arracher les mauvaises herbes à la main. Je peux être précis et je peux apprendre si vous m’expliquez.
— Parfait… Quelle est ta plante préférée ?
Sandro leva un regard incrédule. Sa plante préférée ? Il n’en savait rien. Il avait l’impression que son esprit se vidait de toute substance et il n’arrivait pas à se rappeler d’un seul nom. Il n’allait tout de même pas répondre « l’herbe » ou « les arbres » ? Ce serait ridicule ! Il sentit le stress qui montait et il tenta de souffler doucement tout en haussant une nouvelle fois d’une épaule. C’était ridicule ! C’était absolument ridicule.
— J’adore les nénuphars de mon côté… Enfin, bon… Tu auras bien le temps de te décider. J’aimerais savoir une dernière chose. Ce n’est pas une question très sympa, j’en suis désolé. Est-ce que je peux te la poser malgré tout ?
Sandro referma les yeux, se surprenant à vouloir encaisser de manière stoïque, et attendit le choc tout en acquiesçant.
— On m’a conseillé d’être très prudent avec toi. Est-ce que tu peux m’expliquer pourquoi ?
Sandro se détendit. Si ce n’était que ça…
— Je ne gère pas bien mes émotions… Je peux m’énerver.
— Au point de finir avec des cicatrices ?
— Ouais… À ce point-là.
— C’est dur à gérer, les émotions… Mais c’est comme tout, ça se travaille. Je vais être obligé d’être prudent. Ça voudra dire que les contentions seront obligatoires. Tu pourras vivre avec cette contrainte ?
— Oui.
— J’éviterais de te mettre à l’isolement, même en cas de punition, mais ça ne veut pas dire que je ne te punirais pas durement si besoin. Est-ce que ça te va ?
— Oui !
— Parfait alors. Attends-moi, une seconde.
Cardian alla ouvrir la porte et la garda ouverte pour parler à l’oméga qui attendait de l’autre côté. Ils parlaient doucement et Sandro ne savait pas exactement ce qu’ils se disaient. Mais l’instant d’après, Cardian revint avec une clé et aussi simplement que ça, il le détacha de la table.
— Allez. Viens. On va se balader. Il y a un parc pas trop mal à une dizaine de minutes de marche, ce sera toujours mieux qu’ici.
Sandro l’observa sans comprendre. La douce assurance de cet oméga n’avait aucun sens, mais il le suivit. Il passa devant Erkay et lui jeta un regard perdu. Il descendit jusqu’au rez-de-chaussée de la zone et puis passa la porte d’entrée comme si de rien n’était. Le soleil l’éblouit, le ciel était immense au-dessus de sa tête et les odeurs étaient agressives et étourdissantes. Cardian attendit à côté de lui, sans rien dire. Pourquoi est-il dehors ? Sandro avait envie de faire demi-tour et de retourner dans sa cellule. C’était bête et ridicule ! Pourtant, il hésitait vraiment.
— Erkay m’a prévenu que tu serais sans doute déboussolé… mais viens. Marchons un peu au moins…
— Je suis pas déboussolé !
— D’accord.
— Je peux ! Je peux marcher. Je ne suis pas faible !
— D’accord, répéta tranquillement Cardian.
Son attitude nonchalante acheva de perturber Sandro qui avança pourtant, d’un pas un peu trop vif, trop sec, trop rapide… Mais Cardian ne dit rien, le laissant se reprendre petit à petit jusqu’à ce qu’il se trouve bête. Il devrait profiter. Profiter de l’air frais, des courants d’air sur ses joues, de la texture du sol sous ses pieds… mais il n’y arrivait pas. Il arrivait tout juste à observer l’oméga près de lui. Il était minuscule, même pour un oméga et beau aussi, mais pas plus que les autres.
***
Erkay faisait les cent pas depuis de longues minutes lorsqu’il décida de se rendre à la fenêtre la plus proche dans l’espoir de les observer. C’était horrible, parce qu’il était totalement impuissant, mais de là où il était, il pouvait effectivement tout voir. Alors, il vit la tension qui se dégageait de l’alpha et sa dangerosité. Il vit la nonchalance de son ami et le peu de considération qu’il semblait accorder à la violence qui risquait de se déchaîner sur lui. C’était vraiment une mauvaise idée ! Et puis, il vit la magie qui s’opérait alors que l’alpha se détendait, qu’il obéissait, qu’il marchait correctement au côté de Cardian.
Erkay ne savait ni pourquoi ni comment une telle chose était possible, mais ça fonctionnait. Comme si en étant imperméable à l’émotion de son alpha, son ami parvenait à le faire évoluer. Il le contaminait de tranquillité et de nonchalance. Erkay continua néanmoins à se mordiller le doigt jusqu’à ce qu’ils disparaissent, derrière une haie. Il attendit, durant de très longues dizaines de minutes, de les voir réapparaître avant de se permettre de souffler. Sandro semblait plus détendu que jamais et il revenait vers son lieu de détention avec une tranquillité surprenante.
Que lui avait-il dit ? Peut-être lui avait-il simplement promis de revenir ? De l’emmener ? Ou peut-être que c’était juste le bienfait de sa compagnie et qu’aucune promesse n’avait été formulée ? Erkay n’en savait rien, mais il respirait mieux à présent.
Il attendit encore et encore, jusqu’à ce que Cardian revienne le voir pour faire le débriefing et enfin, savoir ce qu’il en avait pensé. Il était difficile de croire que son ami, si rêveur, se montrerait prudent et sérieux, mais néanmoins, il l’espérait quand même. Il voulait que l’alpha soit rejeté, purement et simplement, même s’il savait pertinemment à quel point ça le blesserait. Il voulait que son ami soit en sécurité, c’était le plus important. Mais lorsque Cardian revient, il souriait doucement. Le coin de ses lèvres remontait et ses joues formaient des plis délicats. Ses yeux pétillaient et de légères pattes d’oies venaient adoucir son regard. Erkay baissa la tête, vaincu.
— Oh… Erkay… Et si tu me disais pourquoi tu le détestes autant ? marmonna Cardian en arrivant à sa hauteur.
— Le détester ? Non ! Je ne le déteste pas.
— Alors pourquoi est-ce que tu as l’air aussi triste ? Oh non ! Ne me dis pas que tu avais des vues sur moi quand même ? Tu as peur que je me case ?
Erkay soupira devant les pitreries de son ami et répondit, aussi sérieusement que possible.
— Il est dangereux. J’ai peur pour toi.
— Tu sais… Je crois que ça fait trop longtemps que tu es enfermé dans des zones communes…
— Je ne vois que le pire, hein ?
— Non c’est pas ça… Enfin si, sans doute… Mais surtout… Je crois que toutes les personnes qui y vivent trop longtemps deviennent dangereuses.
Le gestionnaire de zone pencha la tête sur le côté sans comprendre. Cardian était-il en train de l’accuser d’être lui-même dangereux ? Ça n’avait aucun sens ! Il était un foutu oméga, doux et tendre la majorité du temps. Avant qu’il ne puisse vraiment s’offusquer, Cardian reprit :
— Je reviendrais demain et je l’emmènerai. Je suivrais tous tes conseils en matière de sécurité. Merci d’avoir accepté de me le présenter.
Erkay resta un long moment assis, silencieux et démuni après cette courte conversation. Le regard dans le vide, il se sentait plus perdu que jamais.

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