Chapitre 29 - une danse et quatre mains
Nath n’observait pas Lidseï. Il dormait depuis des heures maintenant, immobile et pâle. Non, il regardait Kavri, qui était assis sur une chaise, le corps tout entier tourné vers leur compagnon. Dans ces yeux, il n’y avait qu’une sourde dévotion. C’était impressionnant à voir.
L’oméga aurait dû repartir, aller gérer sa zone et revenir, trois fois par jour, pour rendre visite à Lidseï et ceux, jusqu’à son rétablissement. Il savait quelque part que c’était ce qui était attendu de lui. Erkay lui avait assuré du contraire, mais il se sentait pris par ses diverses obligations. Seulement, s’il partait, il devrait emmener Kavri. Il devrait les séparer ! Et ça… ce serait d’une cruauté sans nom. Alors il restait là. Pour Lidseï. Pour Kavri. Pour eux.
Il fallut plusieurs jours pour que la santé de Lidseï s’améliore assez pour qu’il se réveille réellement. Les cachets l’avaient surtout fait dormir, pour lui éviter de souffrir. Jusque-là, les phases de consciences avaient été courtes et sans la moindre lucidité. Alors, il ne comprit pas immédiatement où il était et son premier réflexe fut de paniquer. Presque aussitôt la main épaisse d’un alpha attrapa la sienne pour la serrer tendrement. Il se tourna vers lui, perdu, et vit Kavri. Un immense soulagement l’envahit et il prit dans ses bras cet alpha qu’il aimait tendrement. Kavri le serrait lui aussi, mais tout doucement, comme s’il craignait de le briser. Kavri posa des baisers sur ses joues, sur ses paupières et finalement l’embrassa. Leurs lèvres se rejoignirent, se caressant et se découvrant comme si c’était la première fois. Rapidement, le souffle court, Lidseï entrouvrit la bouche et une langue timide se présenta presque aussitôt à lui. Il l’embrassa malicieusement avant de répondre plus franchement au baiser, laissant leurs langues danser ensemble. Les yeux clos, il oublia tout ce qu’il ne savait pas. Où était-il ? Qui d’autre était-là ? Plus rien d’autre que ce petit espace dans sa bouche où ils se rejoignaient. La magie fut brisée lorsque son souffle se raréfia de nouveau.
Il jeta un coup d’œil autour d’eux et sursauta en voyant Nath qui les regardait. Doucement, il tendit une main vers son oméga, avec une supplique dans le regard. Pourvu qu’il ne les abandonne pas ! Mais Nath était à mille lieues de là. Il l’embrassa tendrement puis vint se blottir contre lui sans aucune appréhension visible. Pourtant, il fit attention à ne pas frôler Kavri. Lidseï les serra tous les deux contre lui. Ses bras étaient un peu faibles et il avait un peu froid, mais leurs chaleurs, leurs poids, leurs odeurs lui faisaient du bien.
***
Dans la zone commune, les travaux avaient bien avancé. Une partie de la zone avait été assainie. Un système d’aération complexe avait été lentement implanté pour rendre certains étages moins humides. Erkay avait envie de faire abattre la totalité des murs secondaires pour fabriquer de nouvelles chambres, plus conformes à ce que l’on pouvait attendre pour respecter le bien-être des alphas, seulement, cela représentait des travaux encore plus colossaux que ceux qui étaient déjà mis en place. Il soupira devant l’ampleur de la tâche et se détourna. Même s’il était aux premières loges, ce n’était pas son propre chantier. Plusieurs autres omégas travaillaient sur ce dossier.
De son côté, il avait une tâche encore plus compliquée en soi. Des piles de dossiers et d’alphas impossibles l’attendaient. Depuis que Nath le lui avait fait remarquer son célibat, il n’arrêtait pas de se demander s’il était bien légitime dans ses choix. Cela faisait pourtant des années qu’il gérait une zone complexe. Il avait de l’expérience ! Mais il ne savait rien de ce que c’était de ramener un alpha chez soi. Il ne connaissait pas intimement cette situation. Autrefois, il aurait dit que chaque alpha était différent et qu’il ne pouvait pas tester chaque situation. À présent… À présent, il doutait.
En remontant dans les étages, il vit les chambres qui s’agrandissaient peu à peu, puis il arriva finalement dans la petite partie « technique » où se trouvait la majorité des salles de repos pour le personnel, les salles de réunion et autres. Avec Nathsinka, il avait fait installer leur bureau dans ce petit centre névralgique. Dans le bureau, Osin l’attendait. Le bêta avait l’air suffisamment mal à l’aise pour le mettre en alerte.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Satholin a fait son second vœu…
Erkay se détendit un peu. Aussi problématique que ce soit, personne n’était blessé a priori pour le moment.
— Que veut-il ?
— Il veut « que ça s’arrête ». J’ai l’impression qu’il veut mourir…
Erkay acquiesça tout doucement. Satholin était à l’isolement, cela pouvait rendre fou n’importe quel alpha équilibré. Même s’ils essayaient de mettre le bien-être des alphas au cœur de leurs préoccupations, la vérité, c’était qu’ils n’y étaient pas encore pour les derniers alphas restants.
Si Satholin voulait mourir, il risquait d’essayer de se tuer tout seul. Il allait falloir mettre en place une surveillance. Il fallait également être malin.
— Qu’est-ce qu’il a dit exactement ?
Osin sortit un bloc-notes où quelques rares phrases étaient gribouillées en toute hâte et il lut :
— « Je veux que ça s’arrête. ». Je lui ai demandé quoi et il m’a répondu : « tout. Je suis fatigué. Il faut que ça s’arrête. »
— Très bien, on a de la marge de manœuvre… et du travail. Va voir les autres bêtas et annonce-leur qu’il va y avoir du remaniement sur les horaires. On va avoir besoin de renfort. Il nous faudrait une veille constante, même si elle est discrète.
Erkay commença à gribouiller l’ébauche d’un plan, puis il s’arrêta. Était-il vraiment le mieux placé pour ça ? Il serra les dents. Les doutes ne l’aideraient pas, mais il n’était pas le seul aux commandes ici. Le mieux, ce serait d’impliquer Nathsinka, même si ce n’était qu’à titre de consultation. Il était sans doute toujours avec ses alphas, dans une chambre de repos. Bientôt, ils pourraient rentrer chez eux. Erkay hésita, ce serait mieux d’attendre qu’ils soient sortis pour les embêter. Il grimaça avant d’accepter cette idée. Ce n’était pas en quelque jour que tout allait empirer, non ? Il pouvait mettre en place la veille et la suite de l’opération débuterait ensuite, avec l’aval de Nathsinka. C’était bien mieux comme ça.
***
D’après les médecins, Lidseï était prêt à retourner chez lui, par contre, il faudrait faire attention à son cadre de vie. Il avait besoin de respirer de l’air pur et de ne pas être continuellement enfermé. Il avait besoin d’attention et d’un sport adapté. Nath avait déjà tout prévu. Balades au grand air quotidienne et deux fois par semaine, il irait rejoindre les équipes qui s’occupaient des jardins autour de leur zone commune. Elles auraient des consignes pour l’économiser et au moins il serait dehors. Et puis, avec les beaux jours, Nath organiserait des pique-niques. Oui, il avait tout prévu. Tout, sauf comment gérer Kavri.
Kavri aussi avait des poumons et une santé à préserver. Kavri aussi pourrait profiter des sorties, des piques-niques et autres activités en extérieur. Seulement… Kavri n’était jamais aussi calme que sous une cagoule et dans des contentions lourdes. Seulement… Kavri était très dangereux et imprévisible. Nath n’arrivait pas à imaginer ces jolies sorties en étant accompagné d’un alpha lourdement contentionné. Même si c’était admis, il en aurait honte. Ce n’était pas l’image qu’il voulait donner ni à lui ni à sa zone commune ! Cacher l’alpha, l’enfermer dans la chambre, ce serait beaucoup plus simple… mais tout aussi malhonnête ! Après tout, ne parlait-il pas d’augmenter le bien-être des alphas ? Cela passerait peut-être par des pratiques qu’il n’aimait pas, comme d’autres qu’il avait acceptés dans la zone…
Et ce fut ainsi qu’au moment de partir, Nath mit en évidence les équipements les plus lourds sous le regard atterré de Lidseï. Nath n’osa pas ignorer Kavri, alors ce fut à lui qu’il s’adressa même si ses mots étaient davantage destinés à son autre alpha.
— Erkay m’a expliqué des choses importantes. Il pense que tu as besoin d’un environnement assez pauvre pour le moment. Le trajet risque de te surcharger.
Lidseï observa son amant d’un air catastrophé. Allait-il si mal que ça ? Il n’avait pas de mal à regarder l’extérieur pourtant !
— C’est… C’est vrai ? C’est trop pour toi ? demanda Lidseï tout doucement.
Kavri détourna légèrement son visage, honteux, et haussa une épaule. Quelle importance ? Il n’avait pas le choix, si l’oméga le décidait, il serait équipé et puis c’est tout.
— Je ne veux pas te forcer, Kavri. Je veux que tu sois bien. Si tu as besoin de contention, ce n’est pas grave. Tu n’as même pas à le dire. Je te les laisse. C’est toi qui décides, ajouta tranquillement Nath, achevant de perturber l’alpha qui frémit légèrement.
C’était lui qui décidait ? Mais non ! Ce n’était jamais comme ça ! Lidseï lui prit la main, le recentrant sur le principal. L’alpha qu’il aimait était là. Sans un mot, son amour prit l’une des menottes et la passa à son poignet. Kavri l’observa faire en silence. Il frémissait sous ses doigts, désespérément amoureux. Lidseï ajouta chaque contention, mais hésita au moment d’enfermer son visage et de le priver à la fois de sa vue et de son ouïe.
— Je resterais avec toi, d’accord ?
— Oui.
— Je ne te laisse pas.
— Oui.
Et puis, ce fut le noir. Kavri ferma les yeux et se détendit tout à fait. L’odeur de cuir envahissait son nom, le coupant des parfums trop nombreux pour son nez sensible. La lumière trop vive s’arrêtait enfin et il n’entendait plus rien, même plus les personnes qui circulaient dans le couloir trop proche. Alors bien sûr, tout ça était encore là, mais il ne le percevait plus. Une main, lourde, d’alpha, se posa sur sa peau et le fit fondre. Il reconnaissait parfaitement ce contact et cette chaleur. Il se laissa aller contre lui à une étreinte tendre. C’était beaucoup plus simple ainsi. Il n’arrivait même plus à se souvenir de quoi il était censé avoir honte.
À chaque pression, il obéit. On le fit marcher, longtemps, sur des surfaces variées. On lui fit prendre des escaliers et seules la première et la dernière marche furent pénibles. Mais surtout, durant tout le trajet, quatre mains le frôlèrent régulièrement. Celles de Lidseï, à n’en point douter et sans doute celles de leur oméga. C’était bizarre de recevoir ce genre d’attention. Son précédent… Atkins évitait de le toucher ou alors, c’était pour le blesser. Il reçut les caresses respectueuses avec beaucoup de troubles.
Lorsqu’on lui enleva finalement la cagoule, ils étaient chez eux. Lidseï semblait très affecté et durant un instant, Kavri ne comprit pas pourquoi, puis ça lui sauta au visage. C’était parce qu’il était en mauvais état. C’était parce que la cagoule lui avait vraiment fait du bien. Il était cassé. Kavri eut alors un doute. Lidseï ne le savait-il pas ? Et puis, cela changerait-il quelque chose entre eux ? Un instant plus tard, Lidseï l’embrassa et tous ses doutes s’envolèrent.
Un simple coup d’œil lui révéla que Nath était toujours là, incertain et hésitant. L’oméga ne savait pas comment faire sa place dans ce trio. C’était évident et pour la première fois peut-être, Kavri n’avait pas vraiment envie de le tuer. Après tout… c’était lui qui avait sauvé l’alpha qu’il aimait. Pour la première fois, il se dit que peut-être, peut-être seulement, il pourrait l’accepter.

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