Chapitre 30 - des mots inaudibles et des cris muets
Erkay arriva à la zone commune de Nathsinka et prit le temps d’admirer cet espace tout jeune. Tout était très beau. Il n’avait pas encore eu l’occasion de visiter chacune de ces spécificités, mais elle semblait riche de promesses et connaissant l’oméga qui s’en occupait, il n’en doutait pas.
Il lui avait proposé de venir, directement chez lui, pendant que son alpha était en convalescence. Nathsinka avait eu l’air d’hésiter, mais il avait finalement accepté. Erkay accéda donc à l’appartement, qui lui sembla un peu petit pour deux alphas, mais ce n’était sans doute pas ce qui était prévu à l’origine.
— Je suis désolé de t’envahir avec les dossiers !
— Non, c’est mieux comme ça. Viens, on va se mettre sur la table.
— Où sont…
— Oh juste là ! indiqua Nath en désignant un coin de l’appartement d’un geste vague.
Erkay jeta un coup d’œil et vit les deux alphas sagement installés face à une grande fenêtre.
— Il va mieux ? demanda-t-il alors.
— On dirait presque que rien ne s’est passé… Mais c’est pas le cas.
— En parlant de ça, j’ai demandé des bilans de santé. Ça n’a pas toujours été évident… mais j’ai les comptes rendus. Ça t’intéresse ?
— Ouais ! Commençons par ça !
Alors Erkay ouvrit son sac et sortit tout un tas de dossiers. Il aimait travailler sur papier, mais c’était tout de même un véritable poids lorsqu’il s’agissait de les déplacer. Il avait prétrié les dossiers. Il fit alors trois piles, une possédant des dossiers rouges, l’autre des dossiers jaunes et le troisième, pour les dossiers bleus. La pile rouge était la plus petite, là où les dossiers bleus étaient plus abondants.
— En résumé… Ils ont tous des problèmes de santé. En bleu, c’est juste des carences, plus ou moins importantes. Le manque de soleil et l’alimentation y sont pour beaucoup.
— Donc de meilleurs repas… et des sorties ? Il faudrait utiliser la cour interne déjà.
— Ouais, en jaune, c’est varié, mais c’est un peu plus grave. En rouge, il nous faut un traitement d’urgence. Le problème, ce n’est pas vraiment le traitement, mais ce que l’on doit modifier dans l’environnement…
— Il faut qu’on leur trouve des omégas.
— Oui, mais en attendant, on ne peut pas non plus rester inactif. Je voudrais faire le tour des zones pour voir si on peut leur trouver des places, peut-être en faisant des échanges avec des alphas qui n’ont pas d’ennui de santé ?
Nath acquiesça doucement tout en feuilletant les dossiers. Derrière lui, Kavri était penché vers Lidseï, dans un geste tendre, difficile à manquer. Erkay le nota tranquillement, sans le relever à voix haute pour autant. Il avait du mal à comprendre leur dynamique à trois. L’attachement des deux alphas était évident, mais comment Nathsinka se plaçait là au milieu ? Malgré sa curiosité, il n’en parla pas, préférant se concentrer sur les dossiers en cours.
— Est-ce que tu es proche de certains gestionnaires de zones ? demanda-t-il alors.
— Pas vraiment.
— Bon, alors c’est moi qui irais les voir. Ils n’auront rien contre toi, mais… vu notre demande, autant mettre toutes nos chances de notre côté.
— S’ils ont des implacables qui sont bien en zone commune, je peux en prendre un ou deux ici pour libérer de la place.
Erkay acquiesça. Malheureusement, aucun des alphas restants ne pouvait être désigné comme étant « bien en zone commune ».
— Il faut aussi que l’on parle de Satholin.
— Il pose soucis ? Je croyais qu’il s’était bien calmé, demanda Nath, un peu contrarié.
— Il a demandé à « ce que ça s’arrête ». On pense qu’il est en train de devenir suicidaire.
— Merde, pesta Nath.
Erkay poussa en avant son dossier. Le rendez-vous avec le médecin avait été très difficile, mais le résultat était plutôt encourageant. Ses poings guérissaient tranquillement et ses carences pouvaient être complémentées sans problème. Un meilleur environnement lui ferait bien sûr du bien, autant sur le plan physique que mental, mais tout ça ne suffirait peut-être pas à le sauver.
Nath hésita un moment, puis appela Lidseï. L’alpha se leva souplement. Erkay l’observa. Ses mouvements étaient vraiment beaux. Il remarqua que Kavri, de son côté, s’était tendu en voyant son compagnon s’éloigner.
— J’aimerais ton avis… Est-ce que ça te tente ?
— Sur un alpha ?
— Oui, il s’appelle Satholin. Il ne va pas très bien moralement.
— Il est encore dans la zone commune ?
Nath acquiesça doucement et Lidseï grimaça. Il jeta un coup d’œil à Kavri. Il n’avait pas bougé d’un pouce, néanmoins, tout le monde put noter sa tension grandissante. Lidseï hésita et marmonna :
— Je le connais pas…
— Oui, mais tu as été à sa place, répondit tranquillement Erkay.
Lidseï hésita. Les omégas voulaient rarement la vérité. Il n’était pas sûr de leur réaction, mais il n’avait pas non plus peur d’être puni. Nath le protégeait de ça. Alors il fixa l’oméga plus âgé et répondit :
— Libérez-le. Laissez-le aller voir les autres alphas. Arrêtez de décider pour lui comme si c’était juste un dossier et il ira mieux. Il n’a pas besoin d’un oméga. Il a besoin de respirer.
Erkay se referma complètement, Nath pinça ses lèvres habituellement si joli et Lidseï soupira. Il surveilla une nouvelle fois son compagnon. Heureusement, Kavri n’avait pas bougé pour le moment.
— Et si vous les mettiez au moins par deux ?
— Le risque de combat est beaucoup trop important, releva doucement Erkay.
— À d’autres ! Vous pouvez faire en sorte qu’ils se voient et se parlent sans qu’ils ne puissent s’attaquer et dans tous les cas… Ils vont pas le faire. Les seuls sur qui ils ont envie de taper…
Lidseï s’arrêta brutalement. Dans son dos, Kavri avait pivoté et son regard était fixé sur Erkay. L’oméga se tendit totalement, un peu trop conscient de l’absence de sécurité autour de lui. Avant qu’il ne réagisse, Lidseï soupira et fit demi-tour, sans même finir sa phrase. Kavri se remit dans sa position de contemplation et la tension disparue aussi vite qu’elle était montée. Erkay observa Nathsinka et demanda doucement :
— Ça arrive souvent ?
— Quoi ?
Erkay regarda les deux alphas, ils semblaient détendus.
— Nathsinka… Est-ce que tu es en sécurité ici ?
La question était horriblement sérieuse. Nath frémit doucement. Était-il en sécurité ? Il y a peu, il aurait dû répondre « non » à cette question. Pour ne pas dénoncer ses alphas et la violence effective de Kavri, il aurait dû faire de véritables pirouettes rhétoriques. Seulement, les choses avaient changé.
— Oui, ne t’inquiète pas. Même si ce n’était pas agréable à entendre, on devrait peut-être essayer. Mettons-les en vis-à-vis. Sans oméga en chaleur tout près, ça devrait aller.
— Et avec ? souffla doucement Erkay en pensant à la situation de son collègue.
— Et bien… disons que les alphas peuvent être surprenants. Laissons-leur une chance.
***
Ce soir là, en mangeant avec ses deux alphas, Nath contempla sa vie. Kavri était face à lui. Ses mains épaisses tenaient les couverts qui semblaient un peu inadaptés, comme s’ils n’avaient pas du tout était conçu pour tenir dans des mains aussi grandes. Il ne disait rien. Kavri lui parlait très rarement et la majorité du temps, Nath n’était pas sûr qu’il choisisse de se taire. Il avait la sensation que l’alpha n’était pas toujours réellement présent. Enfin… Sauf quand les doigts de Lidseï le frôlaient. Là, instantanément, il était là, un peu comme s’il devenait plus tangible. Ses yeux s’éveillaient, ses traits redevenaient mobiles, mais il redevenait aussi dangereux.
C’était ça qui avait fait peur à Erkay aujourd’hui. Il était pourtant habitué aux alphas, mais il avait senti la tension. Ils l’avaient tous senti. Kavri était un alpha dangereux et il le resterait toujours. Pourtant, Nath n’avait plus vraiment peur. Lorsque Kavri avait bougé, qu’il s’était tourné vers eux, qu’il avait commencé à se reconnecter à l’instant présent, Nath avait bien vu tout ça. Mais, ça s’était arrêté là. Il savait que Lidseï interviendrait avant que quoique ce soit ne se passe. Il savait à quel point son alpha faisait attention à ça maintenant. Il s’était placé exprès sur son chemin, au cas où, car le fait qu’il l’aime profondément ne le rendait pas moins prudent, au contraire.
— Je me disais qu’on pourrait sortir faire un pique-nique demain. Ça vous tenterait ?
Lidseï jeta un coup d’œil interrogatif vers l’autre alpha. Il n’était pas très à l’aise avec la proposition si c’était pour voir Kavri complètement recouvert de cuir. Et il l’était encore moins, si c’était pour le voir horriblement mal !
— J’ai pensé qu’on pourrait aller dans le parc, juste devant. Vu que vous le regardez en permanence… Ça devrait aller pour toi non ? demanda l’oméga, directement à Kavri.
L’alpha ne répondit pas immédiatement. Il oubliait souvent d’écouter Nath.
— Kavri ? insista doucement Nath.
Lidseï se tendit légèrement et Kavri se concentra sur l’oméga, pour tenter de comprendre le problème. Il mit un moment, alors que Nath se répétait, pour saisir le sous-entendu derrière la question. Pourrait-il se gérer dehors, sous un immense ciel, et au milieu des passants ? Pourrait-il faire en sorte de ne pas se perdre, submergé par le vent et l’herbe ? Il acquiesça sèchement, sans dire un mot et repartit à manger. Il n’en était pas encore à faire le point sur sa vie, alors il savoura juste la main de son compagnon qui serrait doucement son genou, lui apportant une présence réconfortante.
— Il y a quelque chose de particulier que vous voudriez manger ?
— Des sandwichs, ce serait bien, répondit paisiblement Lidseï. Et toi, qu’est-ce que tu voudrais faire ?
— Oh ! Je pensais juste manger dehors, mais si on arrivait à faire une balade, ce serait pas mal. Tu as besoin de marcher.
Lidseï n’était pas vraiment convaincu. Il avait l’impression d’aller bien. En faites, il se sentait même mieux que depuis très longtemps. Il avait chaud. Il était dans des endroits confortables. Il portait des vêtements, de bonnes factures. Son ventre était rempli, délicieusement rempli, régulièrement. Enfin, il était entouré de deux personnes qu’il aimait. La situation était stable et rassurante. Il n’avait besoin de rien d’autre. Sortir, cela signifiait se mettre en danger. Alors autant il était prêt à faire plaisir à Nath, autant il n’avait pas envie d’entendre que c’était pour lui. Il eut envie de dire « j’aime être ici », mais il resta silencieux. Kavri s’agita légèrement, trop sensible aux états de son compagnon.
— Lidseï… Tu as vraiment besoin de marcher, répéta Nath d’une voix un peu plus douce.
— Je suis bien ici, répondit-il doucement.
Kavri s’agita un peu plus encore et les deux autres se concentrèrent sur lui. Nath hésita.
— Tu as le droit de parler, Kavri.
L’alpha resta silencieux et grogne légèrement. Il était de plus en plus tendu. C’était difficile pour lui de voir Lidseï mal à l’aise et encore plus difficile de ne pas le protéger directement. Il ne voulait pas parler pour autant ! Il n’avait même pas de mots qui se bousculaient dans sa gorge ou dans sa bouche. Il n’avait rien à dire.
Tout aussi silencieusement, Lidseï le fit pivoter vers lui et l’embrassa. C’était doux, c’était tendre et c’était absolu. Soudain, plus rien n’existait. Nath baissa les yeux. Il adorait les voir s’embrasser, cela répandait une douce chaleur dans son ventre. Seulement, cette fois-ci, il se sentait brutalement écarté. C’était une manière de le faire disparaître qui lui donna presque envie de pleurer. Ils n’y étaient pas. Nath ne savait pas comment être avec ces alphas. Il ne trouvait pas sa place et il avait l’impression qu’il ne la trouverait jamais.
Seulement… Ce n’était peut-être pas vrai. Peut-être qu’il avait réellement une place et pour ça, il allait devoir progresser avec Kavri. Il fallait qu’il trouve des solutions. Il releva la tête et prit cette simple décision : Kavri serait son compagnon un jour.

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