Chapitre 4 : Kalie
Je dépose ma tasse de café et ma compote sur mon bureau. Mes yeux picotent alors que je m'installe pour dessiner. Mais pour une fois, ce n'est pas à cause d'une nuit blanche passée à angoisser ou à jouer avec les gars.
Une alarme sur mon portable m'interrompt alors que j'affine les détails de mon croquis. Il est dix heures. Je déverrouille mon téléphone et rédige un message dans le groupe Discord dédié.
KalieMero : Bon courage à Seth et Riven pour leur séance de torture du samedi !
Je rajoute au passage une photo de mon petit déjeuner, histoire de les narguer.
The-Riv : Tu es beaucoup trop sadique pour ton propre bien, Frenchie ! Laisse-nous tranquille !
KalieMero : C'est d'essayer d'arrêter de fumer qui t'énerve comme ça ? C'est pour ton bien que je t'ai mis au défi d'arrêter, tu sais.
S7th_ : Vas-y doucement avec lui, après il me fait vivre un programme de l'enfer à la salle.
KalieMero :Peut-être que c'est voulu ;).
Un sourire satisfait se dessine sur mes lèvres. Au début j'avais du mal à être à l'initiative avec eux, mais force est de constater que j'ai pris mes marques. Une vingtaine de jours s'est écoulée depuis notre rencontre, et je me suis incrustée dans leur quotidien autant qu'eux dans le mien.
Je range mon téléphone, bien décidée à profiter de ma journée de célébration. Hier, j'ai réussi à récupérer seule une commande Uber Eats devant l'immeuble.
Le souvenir est encore vif : mon cœur en panique, mes tremblements, le temps au ralenti et l'attente interminable seule sur le trottoir. Puis j'ai récupéré le sac, les jambes en coton, et je me suis ruée dans les escaliers pour remonter à l'appartement. La fierté et la joie que j'ai lues sur le visage de mes colocs ont achevé de me faire réaliser que la mission était une réussite.
La matinée s'est écoulée simplement, rien n'a réussi à égratigner ma bonne humeur, pas même le repas un peu fade que nous avons cuisiné. Une fois la vaisselle rangée, nous nous installons toutes les deux sur le canapé, armées de nos boissons chaudes préférées. Un reportage sans grand intérêt passe à la télévision, fournissant juste le fond sonore parfait.
- Tu as l'air épanouie en ce moment, souligne Astrid en détournant l'œil de l'écran pour observer ma réaction.
Je hausse les épaules, notre dernière discussion commérage sur nos vies personnelles date tellement que j'ai l'impression d'avoir mille choses à lui raconter.
- T'as vu l'exploit d'hier ! Bien sûr que je ne suis pas en train de déprimer. Et sinon mon boulot avance bien, j'ai plein de commandes, j'ai même dû refuser un contrat. Et j'ai un nouveau groupe d'amis, je crois.
L'information est lâchée d'un seul trait. Je fixe mes pieds. Mes mains froissent un bout de plaid qui traîne dans le coin. J'ai l'impression d'avoir caché un gros secret à mon amie.
- Comment ça... tu crois ? réagit-elle sceptique en mimant des guillemets autour du dernier mot.
- J'ai rencontré un groupe de mecs anglais, on joue à LOL ensemble. Et on discute beaucoup, par message et par vocal. Voilà quoi, je crois que ça fait d'eux des amis.
Astrid me prend par les épaules, me tourne vers elle pour que je la force à la regarder. Elle cligne des yeux frénétiquement, comme si elle avait du mal à assimiler mes paroles.
- C'est donc ça que tu fais toutes les nuits. C'était pas juste des insomnies qui faisaient que tu étais complètement décalée par moment... Maintenant tu en as trop dit pour t'arrêter, parle-moi d'eux.
Je rassemble mon courage un instant avant de lui révéler le prénom de chacun de mes quatre amis. Les décrivant un par un, prenant le temps de détailler les principales caractéristiques de chacun.
- Et sinon tu sais quoi sur eux, en dehors de leur caractère ? Ils t'ont parlé un peu d'eux ?
L'expression d'Astrid est un peu fermée, et je suis presque déçue de sa réaction. Elle qui est toujours si fan des potins, elle reste méfiante vis à vis des garçons. J'imaginais qu'elle serait heureuse pour moi, un peu comme moi quand elle me parle de son nouveau petit ami du moment.
- Ils ne parlent pas de leur vie privée directement... mais moi non plus, pour leur défense. Par contre, j'ai mené mon enquête, dis-je avec un petit sourire fier.
- Ah oui ? Et qu'est-ce que Sherlock a découvert ?
- D'abord, qu'ils bossent ensemble, c'est sûr. Mais leurs horaires sont chaotiques : on joue autant en pleine nuit qu'au petit matin. Parfois, ils disparaissent pendant des jours, trop occupés, et on échange juste par textos. Et il y a une règle implicite : pas de photos de nos visages. Jamais.
Elle aussi un sourcil, mais je continue.
- Ça m'arrange, honnêtement. C'est moins de pression. Mais je suis sûre que leur métier est en rapport avec la musique...
Je marque un temps d'arrêt, le temps de remettre en place les différents morceaux du puzzle que j'ai réuni au cours des nombreuses heures ensemble.
- Et si ce n'est pas leur métier, c'est leur passion. Ils ont lâché des mots techniques comme setlist et flycase, si ça c'est pas une piste de qualité. Et enfin, l'info la plus importante... ils ont un chef qui mange des Oréos en cachette !
Je m'attends à ce qu'Astrid lève les yeux au ciel, mais elle reste silencieuse. Elle m'observe, la tête légèrement penchée, un petit sourire en coin venant adoucir ses traits inquiets.
- Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? demandé-je, soudainement gênée.
- Ça fait des mois que je ne t'avais pas vue aussi... vivante, lâche-t-elle doucement. Tu as les yeux qui brillent quand tu parles d'eux.
La chaleur monte sur mes joues et je détourne le regard, feignant de m'intéresser à mon mug vide.
- N'importe quoi. C'est juste... rafraîchissant de parler à des gens qui ne me connaissent pas comme "la fille malade".
Astrid pose sa main sur mon genou et le presse affectueusement.
- En vrai, je suis terrifiée. Parce que je ne sais pas qui sont ces mecs et que je me ferais toujours du souci pour toi. Mais une chose est sûre, ils te font du bien... Alors je vais garder mes incertitudes pour moi, et t'encourager à vivre ton expérience.
Nous nous regardons dans les yeux un petit moment, elle me prend dans ses bras. Le câlin s'éternise mais ça nous rapproche toujours plus. Finalement elle coupe le silence d'une voix rieuse, fière de sa connerie :
- Ça se trouve, tu penses qu’ils sont dans la vingtaine, mais en réalité c'est juste des vieux à la retraite. Ça justifierait le temps libre. En fait ma théorie n'est pas si mal, ça coche toutes les cases ou presque.
L’image me fait rire : j’imagine un petit papi en maison de retraite tenter de s’agiter comme Jayson. Autant dire que c’est inimaginable.
Sur le ton de la confidence, je chuchote une dernière information :
- Si c'est le cas Seth a une putain de voix suave bien conservée pour un vieux !
Mes pommettes rougissent alors que ma meilleure amie reste la bouche ouverte, prête à gober des mouches. Je lui narre plusieurs anecdotes dont nos nombreuses soirées en duo en vocal.
C'est le bruit de la porte d'entrée qui la sort de son état de choc. Elle se tourne pour accueillir Ben qui s'approche de nous un grand sac à la main. Il me tend avec un petit sourire presque timide en m'expliquant :
- Tu as dit que tu voulais te mettre aux pilates. Je t'ai acheté deux-trois petits trucs de matériel pour commencer. C'était sur ma route.
J'ai à peine le temps de le remercier et de regarder ce qu'il vient de m'offrir. Astrid s'impatiente et lance telle une furie :
- Ben ! Notre Kalie nous fait des cachotteries ! Tu ne devineras jamais...
Et elle résume de manière complètement bordélique tout ce que je lui ai raconté. Si tout à l'heure elle était méfiante et la voix de la raison vis à vis des garçons, là elle ne le montre pas avec Ben.
Je l'écoute distraitement, observant par la fenêtre, trop gênée de voir ma vie exposée ainsi. Mais c'est la contrepartie avec elle, les potins sont faits pour être partagés. Et j'ai confiance en Ben, ça ne me dérange pas qu'il soit au courant pour mes nouveaux amis.
- Et le plus important dans tout ça, c'est que notre Kalie a une attirance pour un certain Seth...
- Mais non, c'est juste un ami ! Et puis même si c'était le cas, ce n'est pas comme si quelqu'un pouvait vouloir de moi. répliqué-je.
Ben, qui s'était raidi à la mention de Seth, me fixe désormais avec une intensité qui me met mal à l'aise. Il n'y a plus aucune trace de douceur dans ses yeux, juste une lueur sombre, presque douloureuse.
Il demande d'une voix sourde, où perce une pointe de jalousie mal dissimulée :
- Alors, c'est pour lui que tu te mets au pilates ?
- Non, c'est pour moi. J'en ai envie, c'est tout. Et j'ai le droit d'avoir des amis autres que toi, c'est ridicule d'être jaloux comme ça.
- Tu es sûre ? insiste-t-il avec un air sérieux paternaliste qui ne me plait pas. Je ne veux pas jouer les rabat-joie, mais tu sais comment tu es, tu n'y connais rien en vie sociale. Je ne veux pas que tu rechutes pour une relation virtuelle...
Ses mots sont des aiguilles. Le pire, c'est qu'il pense me protéger, mais il est juste en train de me faire du mal.
Incapable de rester assise à l'écouter, je bondis du canapé. Mes mains tremblent, mais cette fois, ce n'est pas de peur. C'est de la rage.
- Une rechute ? répété-je sèchement.
- Ne le prends pas mal. Je dis ça pour ton bien. On sait tous les deux que tu es fragile. Je suis là pour toi, je te connais par cœur. Je t'ai vue au plus bas quand tu es arrivée ici... Est-ce que c'est bien raisonnable de te lancer là-dedans avec des inconnus ? Je ne veux pas que tu penses qu'ils seront là pour toi comme je le suis.
C'est la phrase de trop. Qu'il remette en question ma motivation et ma capacité à avancer m'énerve au plus haut point. Je me force à avancer chaque fois, et pour une fois que j'essaie quelque chose seule de mon côté il me met des bâtons dans les roues. Et tout ça pour quoi ? Parce qu'il est jaloux que je me lie d'amitié avec d'autres, parce qu'il a peur de perdre sa place de grand frère...
Je plonge mon regard dans le sien, le corps crispé, les poings fermés. La colère gronde, chaude et libératrice.
- Ce n'est pas parce que je suis malade que je suis en sucre, Ben.
- Je n'ai pas dit ça...
- Si, c'est exactement ce que tu dis ! le coupé-je en haussant le ton, faisant sursauter Astrid. Tu penses que je ne suis pas capable de faire du sport ou de parler à des gens sans m'effondrer ? Je le fais pour moi. Parce que je veux avancer. Et au pire, je me planterai, je tomberai de haut... mais c'est ma vie. Je ne te laisserai pas me contrôler ! J'ai juste besoin que vous soyez là pour moi, comme Astrid le fait.
Je recule pour m'éloigner d'eux, étouffée par leur sollicitude toxique. Je rejoins le couloir à grands pas. Avant de claquer la porte, je me retourne une dernière fois vers eux, la voix brisée mais assurée :
- Je sais que je suis malade. J'ai peut-être des problèmes psy, mais ça ne fait pas de moi une enfant. Je sais encore m'occuper de moi.
La porte se referme avec violence, faisant vibrer les murs autant que mes propres nerfs. Tel un lion en cage, je marche en rond dans le petit espace libre de ma chambre. L'adrénaline retombe aussi vite qu'elle est montée, me laissant étourdie.
Mes propres paroles tournent en boucle dans ma tête, je me sens mal. J'ai crié sur Ben alors qu'il voulait juste prendre soin de moi. Les larmes me montent aux yeux, incontrôlables.
J'ai trop honte de moi pour faire demi-tour et m'excuser. Je me laisse tomber sur le lit, vidée. Ayant besoin de partager ce trop plein d'émotions avec quelqu'un, j'envoie un message à Seth sur un coup de tête :
KalieMero : Je me suis engueulée avec Ben... la loose.
Je comate sur mon lit, les yeux rivés au plafond, attendant une réponse qui ne viendra peut-être pas. Soudain, une vibration longue fait trembler le matelas contre ma main.
Un nom s'affiche sur l'écran, illuminant la pénombre de ma chambre. Mon cœur rate un battement.
S7th_.

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