Chapitre 5 : Kalie

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Rien qu'à voir son pseudo au milieu de l’écran, la pression dans ma poitrine se relâche d'un cran. Une bouffée de chaleur chasse le froid que Ben a laissé en moi. Je m'empresse de décrocher avant de perdre courage.

— Salut, commence-t-il en français avec un accent craquant. Tu veux en parler ?

Je renifle brièvement pour retenir mes larmes.

— Je ne veux pas t’embêter avec mes problèmes idiots, tu es sûrement occupé.

— Si je t’appelle, c’est que je suis dispo et que je veux être là pour toi. Vide ton sac, ça ira mieux tu verras.

Installée sur le dos entre mes coussins, je pose mon téléphone en mode haut-parleur sur ma poitrine.

Alors je lui raconte l’histoire, en évitant les détails. Je sais qu’il n’est pas idiot, il a dû comprendre que je ne suis pas à l’aise ou qu’il y a un truc qui cloche chez moi. Mais je n’ai pas envie qu’il ait pitié en découvrant à quel point je suis dysfonctionnelle.

— Et voilà, on s’est engueulé pour un truc con. Parce que Ben pense que je veux me mettre au sport pour de mauvaises raisons. Et aussi parce qu'il n’aime pas l’idée que je me rapproche d’inconnus sur internet.

Il avait raison, m'exprimer de vive voix m’a permis de relativiser. L’oppression due à la dispute est moins présente, elle s’évanouit progressivement. Pour détendre un peu l’atmosphère, j’ajoute d'une voix peu assurée :

— De son côté, Astrid a peur que je parle à un vieux pervers de 50 ans qui vit dans une cave.

— Ah ouais ? Merde, je suis démasqué, réplique-t-il, franchement amusé.

Un petit bip retentit sur mon téléphone et je me redresse pour le regarder. Sur l'écran, au lieu de voir le temps passé en appel défiler ainsi que son avatar, je découvre un homme en vidéo. Seth vient d’activer la caméra de son téléphone et je le vois en direct.

— Alors ? J'ai l'air d'avoir besoin d'un déambulateur ?

Son rire sonne bref, légèrement forcé.

Ma respiration est plus profonde alors que je contemple mon interlocuteur. Mon corps se couvre de chair de poule, je suis gênée, bien que je sache que lui ne me voit pas.

Face à moi se trouve un homme au visage fin, aux traits harmonieux soulignés par une barbe de trois jours parfaitement dessinée. Il passe une main nerveuse dans ses cheveux bruns, coupés courts mais totalement ébouriffés, ce qui lui donne un air faussement négligé. Le mouvement fait rouler les muscles de son bras, captant la lumière crue de la pièce où il se trouve.

Mais ce sont ses yeux qui m'arrêtent. De grands iris d'un marron très clair, presque ambrés, qui semblent briller à travers l'objectif. Son regard est d'une grande expressivité, fixant l'objectif comme s'il essayait de voir à travers. Il me sourit, mais d'un sourire légèrement crispé.

— Dis quelque chose s’il te plaît... t’es choquée ? T’es encore là ?

Mon cerveau se met en pause, saturé d'informations. Incapable de quitter l’écran des yeux, je dévore chaque détail. Il porte un débardeur noir un peu distendu, dont l'échancrure laisse deviner la naissance d'un tatouage sur son pectoral gauche, évoquant une sorte de rose ou de plante sauvage. Sans réfléchir, je lâche la première chose qui me vient à l’esprit :

— J’espère que ce n'est pas ta tenue de sport de ce matin et que tu t’es changé depuis…

Instantanément, son visage se relâche alors qu’il s’affale contre le dossier d’un canapé. À croire qu’il était soulagé par ma réaction, comme si un mec comme lui pouvait être nerveux de s’afficher face à moi. Son rire s'échappe, franc cette fois, et résonne comme une musique à mes oreilles.

Je n'avais jamais cherché à imaginer à quoi il pouvait ressembler lors de nos échanges. Et pourtant, maintenant que je le découvre, c'est une évidence : il ne pouvait qu’être aussi envoûtant que sa voix.

Nous restons en silence quelques instants, un silence qui n’a rien de pesant. Une pause dans le temps, passée dans notre bulle, bercés par le son de nos respirations.

S’il se montre, la logique voudrait que je fasse de même. À cette simple idée, mes mains deviennent instantanément tremblantes. Ma respiration devient lourde alors que je prends peur. La voix tremblante, je bégaie :

— Je… ma caméra… je sais pas si…

— C’est pas grave Kal. Je m’en fous si tu mets pas ta vidéo aussi. Tu le feras si tu es prête. J’ai pas mis la mienne pour te forcer, j’avais envie je l’ai fait, c'est tout. Je ne dis pas que je ne veux pas te voir, mais on a le temps. J’attendrai que tu aies la confiance pour le faire.

Il me fait un petit clin d'œil. Mais il ne me laisse pas le temps de répondre quoi que ce soit, clôturant le sujet. J'apprécie son attention alors qu’il s'apitoie sur l’enfer que lui a fait vivre Riven dans la salle de sport le matin même.

Le temps passe, je me sens mieux après ce moment passé à ses côtés. Cet appel a rendu notre relation plus tangible. Seth, et par extension les membres de l’équipe, ne sont plus juste des voix sur un pseudo. Ce sont des personnes réelles avec qui j’ai créé un vrai lien. J’assimile lentement toute l’ampleur que cela prend dans la vie. Je dois me rendre à l’évidence : je me suis attachée à eux… à lui.

— Je suis désolé, je vais devoir te laisser j’ai un rendez-vous, il faut que je parte bientôt.

Cette phrase me frappe comme un électrochoc. La panique me saisit, mais pas celle que je connais d'habitude. C'est la panique de voir ce lien si fragile se briser, de redevenir une simple voix désincarnée, un fantôme numérique dans sa vie bien réelle.

​Il a brisé la glace. Il s'est exposé. Et moi, je reste terrée dans ma grotte, lâche, protégée par mon écran noir.

​— Attends…

​Le mot est sorti tout seul, un murmure étranglé. Mon cœur s'emballe, cognant contre mes côtes avec la violence d'un marteau-piqueur.

Ma conscience me hurle d'arrêter, de le laisser partir et de ne pas aller plus loin. Je devrais fuir. C'est ce que je fais toujours.

​Mais mon pouce, lui, semble avoir sa propre volonté. Il tremble au-dessus de l'icône de la caméra, hésitant, suspendu dans le vide.

​Si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Pour une fois, juste une fois, je veux être courageuse. Pour lui.

​Je ferme les yeux, inspirant une bouffée d'air, tremblante comme on le fait avant de sauter dans le vide.

— Juste deux minutes...

Le silence tombe, lourd, absolu. Je garde les paupières scellées, terrifiée. Je m'attends à tout instant à entendre un rire moqueur, une remarque gênée, ou pire : le bruit de la communication qui se coupe. Je sens le sang affluer violemment à mon visage, transformant mes joues en brasier.

J'ai peur qu'il soit déçu par la fille aux yeux gonflés et aux cheveux en bataille qui s'affiche sur son écran. Je regrette déjà mon geste impulsif qui ne me ressemble pas.

​— Ouvre les yeux, Kalie.

​Sa voix est plus basse, plus proche. Doucement, j'obéis.

Sur l'écran, Seth s'est redressé. Il ne s'affale plus contre son canapé. Il tient son téléphone plus près de son visage, et ses yeux marron clair presque ambrés parcourent l'écran avec une intensité qui me cloue sur place. Il ne sourit pas. Plus de manière idiote, en tout cas. Il a l'air... concentré. Sérieux.

Je me sens nue sous ce regard. Mes mains tremblantes tirent nerveusement sur le col de mon pull. Je détourne la tête, gênée.

​— Je... Je ne suis pas très présentable, et…

— Arrête, me coupe-t-il doucement.

Il penche légèrement la tête sur le côté, et un sourire lent, presque tendre, étire finalement ses lèvres.

​— C'est bien de te voir. Pour de vrai. Je mentirais en disant que je n’en avais pas envie.

​— Tu ne trouves pas que je ressemble à un zombie ? tenté-je pour désamorcer la tension qui fait vibrer l'air entre nous.

​Il rit, et le son semble réchauffer ma chambre froide.

​— Un zombie plutôt mignon, alors. J’aime bien tes yeux, même rougis. Ils sont expressifs. Même quand tu essaies de te cacher.

Je sens mes joues s'enflammer. Il a remarqué ma gêne, car il ne s'attarde pas, ne me laissant pas le temps de m'enfoncer dans mon malaise. Il reprend son air décontracté, reculant un peu son téléphone.

​— Allez, je ne vais pas te torturer plus longtemps… Merci Kalie. Je veux que tu saches que je suis vraiment touché.

​— Merci, Seth. De m'avoir écoutée. Et... pour ça.

​— Quand tu veux, Kalie. Allez, je file. Hésite pas à m’appeler, et pas seulement quand ça ne va pas. Et encore merci pour la surprise de dernière minute.

Un dernier clin d’oeil, un signe de la main et l'écran devient noir.

Je reste là, assise sur mon lit, le téléphone serré contre ma poitrine. Mon cœur bat encore à tout rompre, mais ce n'est plus de l'angoisse. C'est une sorte de vertige délicieux. Il m'a vue. Et il n'a pas fui.

Au contraire. La façon dont il m'a regardée... comme si j'étais importante. Je secoue la tête, je dois balayer ces illusions. On s'apprécie, certes, mais nous sommes amis, rien de plus. Jamais personne ne voudrait d’une fille comme moi.

​Un soupir m'échappe. La bulle éclate doucement, me ramenant à la réalité de l'appartement silencieux. Je ne peux pas rester cachée ici éternellement.

Cet appel vient de me donner de l’énergie et le courage qu’il me manquait pour m’expliquer avec Ben.

Le salon est vide. Je tente alors de le retrouver dans sa chambre. À travers la porte entrouverte, je l’observe. Il est assis sur le fauteuil, les coudes sur les genoux, la tête rentrée dans les épaules à scroller sur son téléphone, le regard dans le vide. Toute la colère froide qui l'animait plus tôt s'est éteinte, remplacée par une lassitude qui me serre le cœur.

Je m'éclaircis la gorge et frappe quelques petits coups hésitants. Ben relève la tête. Ses yeux sont tristes, cernés. Pas de colère. Juste de la peur.

​— Kalie... commence-t-il d'une voix rauque.

​— Je suis désolée d'avoir crié, dis-je en m'avançant doucement.

​Il secoue la tête, se levant pour venir à ma rencontre. Il s'arrête à un mètre de moi, comme s'il n'osait plus me toucher. Cette distance me fait plus mal que ses reproches.

​— Non. C'est moi. Je suis un idiot, soupire-t-il en passant une main sur son visage. Je ne voulais pas te braquer. Je me suis exprimé comme une merde. C'est juste que... Putain, Kalie. T'as fait tellement de progrès. J'ai juste une peur bleue que tu te prennes un mur et que tu t'effondres à nouveau.

Il me fixe, et je lis dans ses yeux une détresse qui me frappe en plein cœur.

​— Je ne veux pas te voir souffrir, ajoute-t-il plus bas. Je ne le supporterais pas.

​— Je sais, Ben. Mais tu ne peux pas m'enfermer dans du coton. J'ai besoin de vivre, même si je me plante.

Il hoche la tête, vaincu. Il s'approche finalement pour me prendre dans ses bras. C'est une étreinte solide, familière. Mais pour la première fois, je sens une tension dans ses muscles. Il me serre un peu trop fort, comme s'il craignait que je m'évapore à la seconde où il desserrerait son étreinte.

Je sens soudain ses lèvres se poser sur le sommet de mon crâne. Ce n'est pas un baiser rapide, mais une pression longue, comme s'il voulait y graver sa présence, me prouver qu’il ne m’abandonnera pas.

​— Promets-moi de faire gaffe, murmure-t-il contre mes cheveux, sa voix vibrant directement contre moi.

​— Promis.

​Je me laisse aller contre lui, soulagée d'avoir retrouvé mon ami. Mais au fond de moi, une petite voix me souffle que quelque chose a changé. L'équilibre a bougé. Et l'image du sourire de Seth flotte encore devant mes yeux, m'empêchant de me sentir totalement présente dans les bras de Ben.

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