Chapitre 6 : Kalie

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Près de deux semaines se sont écoulées depuis ma première visio avec Seth. Le rythme des garçons a basculé dans un chaos total. Nos sessions de jeu sont devenues rares, remplacées par des notifications éparses et des conversations fragmentées, souvent tardives.

Leurs emplois du temps les rendaient disponibles au compte-gouttes, parfois seuls, parfois à deux. Ils terminaient leur journée si tard que mon sommeil en pâtit, mais l'envie d'être là était plus forte que la fatigue.

Malgré ces horaires décousus, mes face-à-face en solo avec Seth s'étaient multipliés. Je remarque de plus en plus souvent ses cernes creusés, le signe d'une intensité de travail qu'il s'efforce de cacher derrière des assurances optimistes.

De mon côté, le progrès était lent, mais réel. Je ne parviens toujours pas à laisser ma caméra allumée durant tout l'appel, mais les minutes s'étirent, mes doigts hésitant de plus en plus longtemps avant de désactiver l'image. Il le remarque, bien sûr. Mais quand mon pouce finit par survoler le bouton rouge, il ne laisse échapper aucun soupir de frustration, se contentant de reprendre sa phrase avec la même douceur.

Un matin, je lui ai avoué que le voir m'impressionnait, qu'il me semblait "trop parfait" pour être réel. Depuis, il m'envoie régulièrement des selfies où il fait des grimaces ou des poses ridicules pour que je m'habitue à son visage. Je ne boude pas mon plaisir, même si, de mon côté, je n'ai pas réussi à franchir le pas. La visio est éphémère, la photo reste... ça me bloque.

Ce soir-là, comme souvent ces derniers temps, ils ne se libèrent pas avant la nuit. Il est plus de deux heures du matin quand ils se connectent enfin. Je baille en les saluant avant de lancer la partie de League of Legends.

Les ratés s'enchaînent. Mes réflexes sont lents voire inexistants. Mes yeux me piquent. J'aurais dû écouter mon corps, mais l'envie de les retrouver était trop forte. Le Discord me paraît étonnamment calme, ce qui n'aide pas à me tenir éveillée.

​Jayson n'est pas comme d'habitude, je le remarque immédiatement. Son arrivée sur le vocal est moins enjouée, ses blagues pourries ont laissé place à un silence boudeur. En plein milieu de la partie, quand Seth lui fait une remarque cinglante sur une action manquée, Jay part au quart de tour :

​- C'est vrai que tu es exemplaire, toi... crache-t-il.

Le silence pesant qui s'installe ne me dit rien qui vaille. Je sais reconnaître quelqu'un qui va mal, et il coche toutes les cases.

​- Ça va Jay ? T'as l'air à cran, tenté-je doucement.

​- Ne te prends pas la tête, Frenchie, intervient Riven. Il fait la gueule pour une raison inconnue depuis cet aprèm. Laisse-le bouder.

​Je décide de ne pas l'écouter, préférant suivre mon instinct et la petite voix qui me dit que Jayson n'est pas dans cet état pour rien.

​- Je ne suis pas du genre à ignorer mes amis... Si tu veux en parler, Jay, je suis là, insisté-je naïvement.

​- T'es là pour m'écouter, c'est ça ? Mais t'es au courant de rien, Kalie ! coupe-t-il violemment. T'as aucune idée de ce qu'on gère ici, alors arrête de jouer à la psy...

​Je me recroqueville dans mon siège, lâchant clavier et souris un instant, ramenant mes genoux contre ma poitrine comme pour me faire toute petite. C'est comme si j'étais de retour dans la cour du lycée.

Ma gorge se serre tellement fort qu'aucun son ne pourrait en sortir, même si j'essayais. Je coupe mon micro précipitamment avant qu'ils n'entendent ma respiration saccadée.

​- Jay ! tonne Seth. Kalie n'a rien à voir avec tes conneries. Ne t'en prends pas à elle.

​Damon ajoute d'une voix calme et douce :

- Kalie, tu n'es pas obligée de rester si cette tête de mule te met mal à l'aise. Je crois qu'on est tous fatigués et à cran...

J'essaie de reprendre mes esprits et je laisse mon corps jouer en pilote automatique

- C'est pas des conneries ! Moi, je sais tenir parole...

Il prend une grande respiration avant de reprendre, d'une voix sèche, martelant chaque mot avec une froideur qui me choque.

-Je m'en fous qu'elle et Seth passent des heures en duo... Mais on avait un pacte, mec. Zéro photo. On protège le groupe avant tout. Et toi, tu décides de te la jouer solo. Comme toujours, tu n'en fais qu'à ta tête sans prendre en compte les autres.

​- Comment tu... hésite Seth, pris de court.

​- T'avais laissé ton tel déverrouillé sur la table de mixage et j'ai vu le selfie que tu lui as envoyé !

​- Tu es jaloux de ne pas avoir osé le faire le premier ? taquine Riven. Tu voulais être le numéro un de Kalie ?

La blague ne passe pas. Jay s'énerve de la fausse accusation.

Leur voix montent de plusieurs décibels, saturant mon casque. Ils ne s'écoutent plus, se coupant la parole dans une cacophonie de reproches où mon prénom revient comme une insulte. Je baisse le volume en grimaçant, tétanisée à l'idée d'avoir déclenché quelque chose qui me dépasse.

J'essaie de m'interposer, espérant trouver les mots qui apaisent la situation. Mais ils ne m'entendent pas et me coupent à chaque tentative. Des larmes coulent sur mes joues dans un mélange de fatigue et de frustration.

​- Ça suffit ! Vous dépassez les bornes, là. Pensez un peu à Kalie, merde.

​La voix de Damon, autoritaire comme jamais, claque dans le casque. Le silence retombe brutalement. Juste assez pour qu'ils entendent le reniflement incontrôlé qui m'échappe.

Un calme pesant s'installe. J'entends le soupir coupable de Jay.

​- Merde... Kalie ? souffle-t-il, sa colère s'évaporant instantanément. Je... désolé. On est tous crevés et j'ai réagi comme un con.

​- On est désolés, Kal, ajoute Seth doucement. C'est de ma faute, j'aurais dû leur en parler avant… J’ai été trop impulsif…

​- C'est bon, finit par grommeler Jay. On en reparlera à tête reposée demain.

Nous essayons de reprendre la partie, mais nos adversaires ont profité de notre inactivité pour prendre de l'avance. D'un commun accord, nous abandonnons la partie, décidant de juste rester en vocal encore un petit moment.

Des tentatives de blagues ratées et quelques rires gênés se font entendre. Le bruit des touches de clavier résonne, une frappe plus violente, frustrée. Je sens une hésitation palpable à chaque fois que l'un de nous tente d'aborder un nouveau sujet.

Quelques minutes plus tard, ils sont passés d'insultes et de piques tranchante aux discussions basiques. C'est un mécanisme bien rodé, un signe que les explosions sont monnaie courante entre eux.

Une notification me parvient, un message privé :

S7th_ : désolé que tu te sois retrouvée au milieu de tout ça... J'ai merdé.

KalieMero : Ça arrive. Mais, vous faites flipper quand vous vous engueulez, vous faites pas semblant.

Je me fais discrète, les écoutant se réconcilier et blaguer entre eux. Jay s'exclame :

- J'ai trouvé la photo parfaite ! Kalie, regarde comme on est beaux quand on ne se crie pas dessus !

J'ouvre la photo que mon ami vient d'envoyer. Quatre hommes apparaissent sur l'écran, assis face à face sur deux canapés usés autour d'une caisse noire, une flycase, qui sert de table basse. L'endroit est un petit espace en bordel, plein de câbles au sol et sur la table, avec même des emballages de biscuit par-ci par-là. Je distingue un manche de guitare et peut-être une autre dans le fond, c'est sûrement le local qu'ils ont évoqué à plusieurs reprises.

Immédiatement, je reconnais Seth. Son charme magnétique traverse l'écran. Mon regard est aimanté, s'attardant malgré moi sur la ligne de ses biceps qui tendent le tissu noir de son t-shirt. Il a ce regard fier, presque de défi, qui me donne un frisson. Mes joues s'enflamment instantanément.

Collé à lui, un blond aux traits fins accapare le premier plan, tenant le téléphone à bout de bras. Son sourire est immense, contagieux, mangeant la moitié de son visage. Il dégage une énergie solaire, presque enfantine, qui contraste avec la fine cicatrice blanche qui barre son arcade sourcilière, vestige probable d'une de ses idées foireuses.

- Laissez-moi deviner, le blond qui a l'air de vivre le meilleur jour de sa vie, c'est Jay ? demandais-je, déjà certaine de la réponse.

Ils valident et je reprends mon observation.

En face, perché sur l'accoudoir avec une aisance féline, se tient un grand homme noir. Ses tresses sont rassemblées en un chignon haut, un peu lâche. Il porte une fine paire de lunettes qui souligne son regard perçant. Les bras croisés, un demi-sourire aux lèvres, il dégage cette force tranquille et cette sagesse qui tempèrent souvent les ardeurs du groupe. C'est Damon, sans aucun doute.

Le dernier est affalé sur le canapé, les baskets posées sur la table basse. Une chemise noire ouverte dévoile une musculature saillante avec des abdos en béton bien visibles. L'arête de son nez n'est pas tout à fait droite, trahissant une ancienne fracture. Sûrement le souvenir d'une de ses blagues qui n'est pas passée. Il regarde à peine le téléphone de Jay, trop occupé à fumer sa clope.

- Celui qui fume c'est Riven, et à côté Damon, c'est bien ça ? D'ailleurs je croyais que tu arrêtais, Riv...

- Pour ma défense, cette photo date d'il y a plusieurs semaines. Et tu n'avais pas encore fait ta crise pour m'obliger à arrêter.

- Tu peux nous envoyer une petite photo en échange, Kal? S'il te plait...me supplie Jay.

Le raclement de gorge de Seth m'indique qu'il va intervenir, sûrement pour prendre ma défense. N'ayant pas envie de subir à nouveau une dispute entre eux je me lance, la voix chevrotante :

- Pour être honnête avec vous. Je ne suis pas à l'aise avec mon physique... J'ai rien contre vous voir... Mais c'est dur pour moi de me montrer, je...

- Ah merde ! Je voulais pas te mettre la pression. Te prends pas la tête, laisse tomber. Tu l'as vu toi, Seth ?

- Euh... ouais, avoue-t-il, la voix basse, gêné. Elle est charmante, on dirait un petit chaton craintif qui donne envie de la rassurer.

- Et après on dit que c'est moi le mec qui en fait des caisses, s'amuse Riven

Leur discussion se transforme en un jeu, où Seth et moi répondons par oui ou non à leur question. À les entendre, je devais être une sorte de Miss Univers cachée derrière un écran. Leurs rires me font sourire, mais mon estomac se tord. Je savais que plus ils montaient les enchères sur cette image parfaite, plus la chute serait vertigineuse le jour où ils verraient la réalité.

Sur un coup de tête, les mains moites, je saisis mon téléphone. Épuisé, mon cerveau oublie de m'arrêter dans ma folie passagère.

L'écran se verrouille, trop lumineux dans la pénombre de la chambre. Une seconde d'hésitation, à peine le temps de respirer, et la caméra frontale s'active.

Je tends le bras, active la caméra frontale et prends un selfie, envoyé aussitôt. Le résultat est médiocre : le cadrage est bancal, mon visage est légèrement flou et j'ai à peine regardé l'objectif. Mais je ne supprime pas mon message, attendant leur verdict.

- Comme ça, pas de jaloux... et vous arrêterez d'imaginer n'importe quoi.

- Tu n'étais pas obligée... Ta coiffure te va bien, souffle Damon.

- Avec le casque et le sweat, on dirait une vraie gameuse ! J'adore !

- Frenchie, t'as l'air HS. On dirait que tu vas t'endormir dans la minute. Remarque, avec ton heure d'avance sur nous, tu vis déjà dans le futur. Il est quoi... presque 4h du mat' à Paris ? Allez, file au lit avant de t'écrouler.

L'étau qui compressait ma poitrine se desserre d'un coup. Mes épaules retombent de trois centimètres. Je relâche enfin l'air que je ne savais pas que je bloquais. Personne ne rit. Personne ne fait de remarque sur mon physique. Le vocal reste étonnamment doux. Je me surprends même à sourire alors que je viens de m'exposer comme jamais avec eux.

De son côté, Seth reste silencieux. Contrairement aux autres, il s'exprime en privé à l'écrit, loin des oreilles curieuses de la bande :

S7th_ : Ça me fait tellement plaisir de te voir dépasser ta timidité.

S7th_ : Même si je crois que j'aimais bien être le seul privilégié.

Mes yeux restent fixés sur l'écran. Incapable de trouver mieux je me contente d'un simple merci.

L'appel de mon lit étant trop fort, je raccroche, espérant qu'ils arriveront à trouver du temps pour se reposer et éviter d'être à bout de nerf comme aujourd'hui.

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