Chapitre 7 : Kalie

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Depuis le fiasco de la dispute et la réconciliation qui a suivi, les appels avec le groupe se sont multipliés. J'ai pris l’habitude de bosser avec leur voix en fond sonore.

Leurs emplois du temps sont chaotiques. De mon côté, j’ai décidé de m’imposer une nouvelle discipline : activer ma caméra à chaque appel. Cinq minutes la première fois, puis huit, et chaque fois plus longtemps. Parfois, je lutte contre l'envie furieuse de cliquer sur "désactiver", mais je tiens bon.

Ces petites victoires virtuelles m’ont donné l'audace de repousser mes limites dans le réel.

C'est pourquoi je me retrouve plantée devant notre immeuble, seule, les écouteurs vissés dans les oreilles. Astrid n’est pas à mes côtés. Pas physiquement. Elle est restée dans le hall, prête à bondir à mon secours si besoin. Aujourd’hui, c’est sa voix qui me guide à travers le téléphone.

​— Respire, Kalie. Tu es une guerrière !

J’inspire une grande bouffée d'air frais. La rue est calme en ce jeudi matin, l’absence de piétons m'aide à ne pas rebrousser chemin. Je fixe mes pieds, un pas après l'autre, jusqu'à atteindre la devanture de la supérette, le coeur battant.

Je marque une pause, vide mon esprit et franchis le seuil.

L’oppression du lieu me saisit : la lumière, le bruit, le monde… tout m’agresse et me comprime la poitrine.

— Aide-moi ! Astrid ! Parle-moi ! m’affolé-je

— Je suis là, souffle-t-elle d’une voix douce. Décris-moi ce que tu vois. De quelle couleur est le sol ? Kalie...

— Blanc… gris… moche.

— Super. Concentre toi sur le carrelage moche. Avance jusqu’au rayon frais. Je suis avec toi.

​Sa voix posée ma ramène dans le monde réel. J’essuie mes mains moites sur mon pantalon. Chaque pas me semble lourd et draine mon énergie. J'attrape les ingrédients de ma liste à la volée, sans consulter les prix, sans même lever les yeux.

Quand j’ai enfin les quatre articles dans les mains, je m’exclame d’une voix chevrotante :

— J’y suis presque ! Je vais en caisse.

​C'est là que le piège se referme.

Deux dames âgées discutent devant moi, comptant leur monnaie centime par centime. Elles papotent avec la caissière, perdent le fil, recommencent à compter.

Je me fige, les jambes en coton. L’attente me paralyse. Le regard des clients me brûle le dos. Ils me dévisagent. Ils savent que je suis anormale. Ils me jugent.

— Je vais pas y arriver… c'est trop dur Astrid…

— Reste avec moi. Ancre toi. Lis moi les titres des magazines à la caisse.

Mais la panique monte. Un tsunami d’émotion qui m’empêche de me concentrer. Mon cerveau me hurle de fuir. De laisser les articles et de retourner en sécurité.

Le paquet de lardons me glisse entre les doigts. Ma main tremblante peine à le ramasser. Ma respiration se coupe. Je peine à avaler ma salive. La voix de mon amie devient un bourdonnement lointain.

— Mademoiselle ? Mademoiselle, c'est à vous.

La voix nasillarde de la caissière me gifle et me ramène à la réalité. Je lâche mes articles sur le tapis en vrac, incapable de prononcer le moindre mot d'excuse. Je passe pour une rustre, une droguée, peu importe. Je tends ma carte, tape mon code en apnée.

Dès que le "Bip" retentit, je fourre tout dans mon sac et me rue vers la sortie automatique comme si le bâtiment était en feu.

— Je suis dehors ! lâché-je, manquant de vomir sur le trottoir. Je suis sortie !

L’air frais m’enveloppe. Je tremble, mais je suis libre.

J’observe mon butin : quatre articles. Rien pour le commun des mortels, mais à mes yeux un vrai trésor.

Je laisse mes jambes me guider jusqu’à l’immeuble. Perdue dans ce mélange d'euphorie et d'épuisement mental, je rate le tournant de notre rue. Quand je m'en rends compte, au lieu de la crise de larmes habituelle, je m'adosse à un mur. Je ferme les yeux. J'inspire. J'ai vaincu le supermarché, je peux vaincre un détour de cinquante mètres.

Mon corps, boosté par l’adrénaline, parvient à me ramener jusqu’à chez moi. L’accueil que me réserve Astrid est si triomphal que je finis par pleurer dans ses bras. De soulagement. De joie.

Le contrecoup de cet exploit m'a assommée. J'ai dormi d'un sommeil de plomb, sans rêves ni angoisse.

​Le lendemain, c'est donc dans un état vaporeux, presque cotonneux, que j'émerge et commence à travailler. Toujours dans le confort de mon pyjama pilou-pilou, je prend une pause vers quinze heure appuyée sur le mini bar de la cuisine. Je me sens intouchable, savourant le silence de l’appartement.

Soudain, la sonnette retentit.

Un bruit strident qui me fait sursauter et renverser quelques gouttes de café sur ma main. Je me fige. Astrid et Ben sont au travail. Personne ne vient jamais ici à l'improviste. C’est la règle tacite de la coloc.

Seule à l'appartement, je m’approche à pas de loup de la porte, hésitante, m’attendant à découvrir la présence d’un livreur à travers le judas.

Mon sang se glace.

Ce sont deux visages que je connais par cœur, figés dans une expression d'attente polie mais sévère. Leur simple vue crée un frisson qui me remonte l’échine. Je déverrouille la porte, la cage thoracique si serrée que j'ai l'impression que mes poumons ont rétréci.

— Maman ? Papa ? Qu’est-ce que vous faites là ? Vous ne travaillez pas ? Vous n’avez pas prévenu..

Ils ne répondent pas tout de suite. Ma mère s'avance et me prend le visage entre ses mains. Elle dépose deux baisers appuyés sur mes joues, laissant une odeur de parfum coûteux, bien trop fort pour la taille de notre petit appartement.

Elle fronce les sourcils en lissant une mèche de mes cheveux, son regard scrutant mes cernes avec une pointe de tristesse.

Mon père suit, jetant un regard circulaire et critique sur l'entrée, comme s'il évaluait la valeur immobilière des lieux. Il scanne chaque recoin de la pièce comme si il y cherchait une faille.

— Bonjour Kalie.

Son ton factuel et professionnel me pince le coeur. Aucune inquiétude, aucune chaleur n’est présente dans son intonation.

Je ne m’offusque pas, les guidant jusqu’à la cuisine, me sentant soudain comme une étrangère dans mon propre chez moi. Ils s’installent avec aisance, comme s'ils étaient chez eux, mais dans une version beaucoup moins luxueuse.

Je leur sers un café, prétexte idéal pour tourner le dos et tenter de contrôler mes tremblements. Quand ils se déplacent, ce n'est jamais pour une visite de courtoisie.

— Viens t’asseoir ma chérie, il faut qu’on discute un petit peu, commence ma mère.

Sa voix se veut douce, mais est en réalité autoritaire, ne me laissant aucun autre choix que de m'exécuter. Assise le dos raide sur ma chaise, incapable d’affronter leur regard, je fixe mes doigts qui s’entortillent sous la table.

— On ne va pas y aller par quatre chemins, entame mon père en croisant les mains sur la table, tel un PDG en conseil d'administration. Dimanche, c'est ton anniversaire. Nous organisons une réception à la maison. Et bien sûr, tu seras là.

Je redresse vivement la tête, la secouant pour chasser ses paroles. Manquant de m’étouffer avec ma salive.

— Quoi ? Mais… Papa, tu sais très bien que je ne peux pas. Être avec du monde, des inconnus… C’est impossible.

Ma jambe droite trépigne sous la table, incontrolable. Ma mère pose sa main fraîchement manucurée et couverte de bagues sur mon bras. Un geste qu’elle veut tendre mais qui pèse des tonnes, m’imposant son autorité sous couvert de réconfort. Elle me sourit, avec plus de pitié et d’agacement que de bienveillance.

— Kalie, s'il te plaît, n'exagère pas. Ce n'est pas "du monde". C'est la famille, quelques amis proches, des collègues de ton père. Je limiterai à une trentaine de personnes tout au plus, je sais bien que tu es d’une timidité maladive.

Elle fait une pause. Je cligne des yeux, choquée par une telle aberration de sa part. Pour elle, si peu de monde relève de l’intimité, pour moi, c’est une foule infranchissable. La preuve, s’il en fallait une, qu’elle et moi n’avons plus les mêmes référentiels depuis longtemps.

— Je ne peux pas, répété-je, la voix étranglée. Je fais des progrès, mais… ça, c'est trop tôt. Je vais paniquer.

— Mais il faut que tu viennes, c'est ton anniversaire après tout…

Elle fait une courte pause et ajoute sur le ton de la confidence, comme si elle m’avouait un secret trop dur à garder

—Les gens posent des questions, Kalie. 'Que devient votre fille ?', 'Pourquoi on ne la voit jamais ?'. C'est... gênant. On ne sait plus quoi inventer pour justifier ton absence. Fais acte de présence, pour qu'on fasse taire les commérages, insiste-elle

— Je ne…

​Mon père expire dans un long soupir nasillard qui exprime toute sa lassitude. Il repose sa tasse, un peu trop fort. La céramique premier prix claque contre la table.

Son visage fermé ne me dit rien qui vaille. Ses cheveux grisonnants et son costume de marque noir lui donnent un air encore plus sévère alors qu’il s’impatiente :

— Tu ne vas pas refuser. Tu vas venir. Termine-t-il à ma place. Tu nous as déjà fait faux bond pour tes 25 ans l’an dernier, ça ne va pas recommencer. Nous avons été patients, très patients avec tes caprices. Tu nous as dit que tu avais fait des progrès, il est temps de le montrer. Arrête de te cacher derrière des excuses.

— Ce… ce ne sont pas des… excuse, bégayai-je. Je suis vraiment…

— Nous t'avons soutenue sans compter, Kalie. Les études à distance dans cette école privée, ce loyer à Paris, tes dépenses quotidiennes... On était là pour toi… On pensait que ce recul t'aiderait à rebondir. Mais là, ça ressemble de plus en plus à de la complaisance. Tu peux au moins faire un effort pour une fois. Sois un peu reconnaissante envers nous.

Sa voix est traînante, blasée, accusatrice. Ma mère ajoute pour finir de me persuader.

— Fais-le pour nous. Tu restes une heure ou deux, tu souris, tu dis bonjour, et tu rentres. C'est un petit effort, ma puce. Juste une question de volonté.

La culpabilité m'envahit, visqueuse et lourde. Ils ont payé pour tout, c'est vrai. Je leur suis redevable. Peut-être qu'ils ont raison ? Peut-être que je suis juste faible ? Mon "enfant intérieur", celui qui désespère d'avoir un jour leur validation et leur amour prend le dessus sur ma raison.

Je m’entends dire, comme si je n’étais pas maîtresse de mon propre corps.

— Sans Astrid, je ne pourrais pas…

​— Qu'elle vienne, si ça te fait plaisir, tranche ma mère en se levant, visiblement satisfaite d'avoir obtenu gain de cause sans avoir à élever la voix.

Ils remettent leurs manteaux. La transaction est terminée, ils n'ont plus aucune raison de s'attarder ici. Des affaires bien plus importantes que moi les attendent sûrement.

Sur le pas de la porte, ma mère se retourne, son regard scannant ma tenue de haut en bas avec une légère moue de désolation maternelle.

​— On se voit dimanche, alors. Et s'il te plaît, essaie de trouver une tenue… correcte. Pas comme cette chose.

​Son geste désigne mon pyjama confortable. Elle dépose un baiser aérien près de mon front, sans vraiment me toucher, comme si la médiocrité était contagieuse.

La porte claque.

Le silence retombe, plus lourd qu'avant.

Tel un zombie je me traîne jusqu’au salon et m’installe sur le canapé. Recroquevillée en boule, fixant le vide. Les larmes tardent à venir, bloquées par le choc.

Puis les vannes s'ouvrent. Un torrent de larmes dévale mes joues. La digue a lâché.

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