Chapitre 8 : Kalie
Recroquevillée sous un plaid sur le canapé. C'est dans cet état que ma meilleure amie m’a retrouvée en rentrant du travail, presque deux heures plus tard.
Son sac atterrit en vrac dans le couloir. Je l’entends s’activer dans la cuisine, sans un mot. Puis elle revient armée de deux tasses de thé fumantes. Elle s'installe à genoux sur le tapis, face à moi, me tend un mouchoir et attend.
Hypnotisée par les ondulations à la surface du liquide, je lâche d'une voix blanche.
— Mes parents sont passés…
J’ai l’impression d'étouffer dans l’air encore imprégné du parfum de ma mère.
Un petit son s’échappe entre ses dents serrées. Ses mains couvrent les miennes dans une caresse chaude et rassurante.
— Dimanche, c'est mon anniversaire. Ils organisent une réception. Et je dois y aller.
Astrid bondit sur ses pieds, serrant les poings. Sa mâchoire se crispe dans une fureur qui ne me dit rien qui vaille.
— Pardon ?! Ne me dis pas que tu as dit oui…
Mon regard fuyant est une réponse à lui seul.
— On va annuler ! Tu les appelles et tu annules ! J’ai mieux. Donne-moi ton tel, je le fais pour toi !
— Non. Ils me jettent cet argent au visage à chaque fois. Mais ils ont raison, Astrid… Si j'y vais, peut-être qu'ils constateront que je fais des efforts.
Elle se fige dans son mouvement, sa voix monte dans les aigus :
— Mais qu’est-ce qu’ils t’ont raconté cette fois ? Même si y aller remboursait ta pseudo dette, ce dont je doute, ça ne vaut pas l’état dans lequel tu es…
Je resserre le plaid contre moi. Comme si le tissu pouvait me protéger contre la réalité qu’elle exprime.
— C'est du chantage affectif, pur et simple ! Ils ne t'ont jamais aidé Kalie ! Avec eux tu serais toujours enfermée dans cette chambre, ou pire… s'énerve-t-elle en faisant les cent pas.
— Ils ont essayé de m’aider. À leur façon. Ma mère m’a emmenée voir sa psy… une fois… Mon père a payé mon école à distance...
Le fait que je me mouche bruyamment ne la perturbe pas.
— Ils n’ont jamais pris au sérieux ta maladie…
Au fond de moi, je sais qu’elle a raison. Mais il y a ce vide dans ma poitrine, cette vieille plaie qui hurle dès que mes parents me regardent avec déception ou pitié. Je donnerais n’importe quoi pour qu’une seule fois, ils soient fiers de leur fille.
— J’ai réussi à aller faire les courses. Si tu es là, je vais arriver à tenir une heure là-bas. Je me mettrai dans un coin avec toi, on attendra que ça passe. Et dès qu’on pourra, on retournera à la maison. C'est faisable, non ?
Je n’ose pas la regarder dans les yeux et l’implore :
— Tu veux bien venir avec moi ? S’il te plaît.
Astrid me regarde avec une tristesse infinie, mais elle voit bien que je suis piégée. Elle abandonne cette bataille. Elle me prend dans ses bras et me câline en silence.
— Bien sûr que oui. Je te l’ai promis Kalie. Je suis prête à toutes les folies pour toi.
Sa colère ne disparaît pas. Elle ravale ses arguments et se range à mes côtés, même si ses épaules restent tendues d’indignation.
C'est dans ce semblant de calme que Ben vient nous saluer. Il analyse la scène avant de s’approcher de nous.
— Salut. J’ai apporté des chouquettes pour fêter la victoire d’hier… mais je crois que ça va être du sucre de réconfort…
Ben me tend le sachet. L’odeur du sucre et de la pâte à choux vient chatouiller mes narines, un plaisir aussi doux que dangereux. Son attention me touche. Il sait que c’est la seul sucrerie que je m’autorise encore. Il connaît les démons que j’ai dû terrasser pour ne plus finir la tête au-dessus de la cuvette, l’estomac hurlant après avoir englouti tout ce qui me passait sous la main.
Ben s'installe à côté de moi et m'offre un bras dans lequel je me niche. Sa présence m’engloutit, sentant sa main caresser mes cheveux, tandis que j’expose lentement la situation.
— Elle a raison, murmure-t-il après un silence. Tu n'as rien à prouver à personne. Mais si c'est ce que tu veux, je t'accompagnerai. Je serai là.
Je relève la tête, gênée :
— Il n’y a que Astrid qui est invitée…
Il me relève le menton, plonge son regard dans le mien. Un instant, un seul, son regard est si intense que j'ai l'impression qu'il lit en moi comme dans un livre ouvert.
— Je forcerai le passage. Tu crois vraiment que des bourges en costard arriveraient à m'arrête? ?
— Je préfère éviter d’attirer encore plus l'attention sur moi…
Je repose la tête contre son torse et ajoute :
— Mais merci quand même.
— Dans ce cas, je vous emmène là-bas. Comme ça je reste sur place et on pourra repartir dès que tu voudras.
— C’est gentil, mais c'est trop… Ça me gêne de te faire attendre comme ça dans la voiture. Profite de ton week-end, tu as fait des heures sup’ toute la semaine.
— Ce n’était pas une question. Tu auras besoin de toute l'aide possible.
Son ton est sans appel. C’est protecteur, certes. Mais je déteste cette façon qu'il a de choisir pour moi, comme si mon agoraphobie m'enlevait aussi mon libre arbitre. Je me détache de lui, un peu trop brusquement peut-être.
Nous restons un moment à discuter dans le salon. Je finis par me réfugier dans ma chambre pour travailler, ou du moins essayer. J’aime leur présence et leur amitié me tient à cœur. Mais leur sollicitude est si forte, j’ai besoin qu’on me voit juste comme Kalie, et pas comme la malade de service.
Mon estomac est noué, impossible d'avaler quoi que ce soit au dîner. J'attends le rendez-vous fixé à vingt-deux heures comme une bouée de sauvetage.
Ils sont tous déjà connectés sur le Discord, je me prépare à sortir mon plus grand jeu d’actrice. Je ne suis plus aussi paniquée que des heures plus tôt, mais dimanche reste là en filigrane.
Je prends de longues inspirations, appliquant les exercices de méditation habituels.
Je me redresse sur mon fauteuil de bureau et force un sourire. Les muscles de mon visage n’étant pas décidés à m'obéir, il ressemble plus à une grimace qu'autre chose… J’effectue un raclement de gorge pour éclaircir ma voix.
Mon casque posé sur la tête en disciplinant au mieux mes cheveux, je rejoins l’appel.
— Waouh, miss… commence Damon avec précaution. T’as une tête à avoir passé une sale journée. Ça va pas ?
Je passe une main sur mes yeux gonflés. Inutile de mentir, ça se voit trop.
— Bof. Petite déprime. Mes parents ont débarqué sans prévenir. Ils m'obligent à aller à une soirée bobo chic, "famille et amis" pour mon anniversaire dimanche. Ma définition personnelle de l'enfer.
— Dimanche c'est ton anniversaire ?! hurle presque Jay, passant totalement à côté de la détresse dans ma voix pour se focaliser sur l'info festive, ce qui n’est pas pour me déplaire.
Je ne peux m'empêcher un petit sourire face à son incapacité chronique à lire l'ambiance. Ça fait du bien, cette légèreté.
— Oui, dimanche. Vingt-six ans. La vieillesse, tout ça tout ça, soupiré-je.
— Vingt-six ? Sérieux ? J’étais sûr que tu avais le même âge que Damon ! s'étonne-t-il
— Parce que vous avez quel âge ? me renseigné-je
— Damon a vingt-quatre ans, moi vingt-cinq, on est dans la fleur de l'âge ! énumère Riven. De son côté Jay n’assume pas ses vingt-sept ans. Et enfin, on essaie de ne pas trop rappeler à Seth qu’il a franchi la barre des trente cette année. Mais bon, il a quand même déjà quelques cheveux blancs.
Je reste silencieuse un instant, assimilant les informations. Je hausse les sourcils, surprise.
— Attends… Jay plus vieux que Damon ? C'est une blague ? Jay a l'air d'avoir douze ans d'âge mental !
Un rire général éclate dans mes oreilles.
— Eh ! proteste Jay. Je suis un adulte très mature, je te signale !
— C'est ça, oui, rigole Seth. C'est pour ça que tu as acheté un déguisement de dinosaure gonflable la semaine dernière ? Et pour info, la trentaine ce n’est pas vieux ! Je suis dans mon prime !
Il prend une petite pause et ajoute d’une voix rieuse.
— D’ailleurs, je ne vous ai jamais raconté ! Kalie était persuadée qu'on était des vieux pervers en EHPAD !
Pendant un instant, leur bonne humeur couvre la déprime due à mes parents dans ma tête. Rythmée par le bruit des claviers et clics de souris, la soirée ne fait que commencer.
Je profite du fait que je n’active jamais ma caméra bien longtemps pour la couper définitivement. Ça me laisse la liberté d'éteindre mon micro de temps à autre. Juste assez longtemps pour respirer bruyamment et laisser couler quelques larmes sans que personne ne l'entende.
Leurs rires me parviennent de façon lointaine dans mon casque, vibrants et joyeux, tandis que dans le silence de ma chambre, je sens le goût salé de mes larmes sur mes lèvres. Ce contraste me donne le tournis : je suis avec eux, à des kilomètres de ma vie, tout en restant prisonnière de ce corps qui tremble à l’idée d’être à ma propre fête d’anniversaire.
Je me laisse porter par leur humour, oubliant pour quelques heures que dimanche approche. Dans le noir de ma chambre, seul le reflet multicolore de mon écran éclaire mes larmes. Je ris dans le micro, je joue mon rôle, mais je sens le compte à rebours défiler sous ma peau.

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