Chapitre 9 : Kalie

10 minutes de lecture

​Mon réveil me hurle de me lever et pourtant, la procrastination l’emporte. Plus je suis dans l’urgence de me préparer, moins je panique avant de partir. C’est une stratégie de survie minable, mais c’est la mienne.

​Mes colocataires s'impatientent et finissent par investir ma chambre en chantant le traditionnel “Joyeux anniversaire”.

​Le paquet de Ben est le premier à céder sous mes doigts, révélant un carnet à croquis avec une couverture en cuir gravée à mon nom.

Astrid trépigne d’impatience, son présent tendu vers moi. Je découvre un collier où s’entrelacent des motifs abstraits. Je me dépêche de l’attacher d’une main tremblante avant de sauter au cou de mon amie.

Un petit raclement de gorge de la part de Ben attire mon attention :

​— Tiens ça c'est un cadeau bonus de nous deux. On espère que ça t’aidera pour aujourd'hui.

​Il me tend un pull en cachemire ultra moelleux anthracite, à manches longues et col roulé. Je passe mes doigts sur la matière douce et épaisse. C’est plus qu’un vêtement, il sera mon armure pour affronter mon brunch d'anniversaire.

Ils quittent ma chambre. Je profite de cet instant de solitude pour enfiler un pantalon noir droit sous mon nouveau pull. L’ensemble rend la tenue assez sombre, mais au moins elle dissimule mes formes que je déteste.

Le collier disparaît sous mon col, pour que la présence de mon amie soit au plus près de moi, comme un talisman secret contre l'hostilité qui m'attend.

​Mon téléphone vibre sur le bureau.

S7th_ : Bon anniversaire ! Courage ma lionne pour supporter cet enfer. N’oublie pas c'est toi la reine de la savane ;)

Un sourire idiot se dessine sur mon visage, bien que je sois sceptique vis-à-vis de sa comparaison. Si j’étais vraiment une lionne, la savane serait dans de beaux draps…

​Mes yeux dérivent sur le croquis que j’ai commencé à réaliser de son visage. Les traits sont encore brouillons mais j’y puise malgré tout assez de force pour quitter ma chambre.

​Astrid m’attend dans le salon, vêtue d’une grande robe vert pomme agrémentée d’une veste noire et de hauts talons. Elle est magnifique, comme toujours. À côté d'elle, je me sens comme une ombre mal dessinée.

Elle tente de discipliner ma tignasse et réussit tant bien que mal à me coiffer d’un chignon un peu fou. ​J’enfile mes baskets et suis Ben jusqu’à la voiture.

Le passage du pas de la porte est une déchirure. Ma tête reste basse, occupée à compter les pas jusqu'à la portière.

Le trajet pour traverser tout Paris me semble interminable. Ben ne cesse de jeter des coups d'œil inquiets dans ma direction à travers le rétroviseur. Pour m’occuper, je scrolle les messages avec mes londoniens préférés qui ont tous rédigé un texto personnalisé, répondant enfin un “Merci” simple mais efficace à Seth et aux autres.

​Ben immobilise la voiture devant l’immeuble haussmannien, massif et élégant, avec sa façade de pierre claire striée de balcons en fer forgé. Pour n'importe qui, c'est du prestige. Pour moi, c'est une forteresse de jugements. Je m’extirpe du véhicule, un frisson me parcourant l'échine. Je verrouille mon regard sur mes pieds alors que nous entrons dans le hall.

​Malgré la hauteur sous plafond, je me sens étouffée et compressée. Chaque marche dans le grand escalier de bois se transforme en supplice. Un défi contre mon instinct qui me hurle de faire demi-tour et de courir jusqu'à ma chambre. Ma main moite peine à saisir la rambarde pour m’aider à gravir les étages. Astrid patiente à mes côtés et me souffle des mots d’encouragement qui me parviennent comme à travers une couche de coton.

​Quand je me sens enfin prête, ou en tout cas quand je réalise que je n'ai plus d'issue, mon doigt s’écrase sur la sonnette. Ma main est presque entièrement couverte par la manche du pull que j’ai déjà déformée à force de la triturer.

​Ma mère ouvre la porte et se jette sur moi pour me prendre dans ses bras. Elle me serre si fort. Puis ses mains lissent mon pull comme pour effacer mon anxiété.

— Je savais que tu ferais cet effort, tu as une mine superbe aujourd’hui !

Le parquet ancien craque légèrement sous nos pas, le soleil s’engouffre par les grandes fenêtres, éclairant les murs clairs et les meubles disposés avec soin.

À peine un pied dans le salon, ma grand-mère, une petite femme encore bien en forme malgré son âge avancé, me bloque le passage dans une étreinte chaleureuse. La main d’Astrid, restée dans le creux de mon dos, m'évite un mouvement de recul. Je me laisse faire, les bras rigides autour des épaules de mon aïeule. Je joue le rôle qu’on attend de moi…

— Joyeux anniversaire ! Ma petite puce, ça fait plaisir de voir que tu fais l'effort de nous rejoindre aujourd'hui. On voit que tu essaies de passer au-dessus de tes petits tracas, c'est bien.

Sa remarque découle d'une bonne intention, vu l’amour inconditionnel qu’elle m’a toujours porté, mais elle est comme un coup de poing dans la poitrine. Comme si je choisissais de transformer chacune de mes sorties en parcours du combattant…

Je me place avec Astrid dans un coin de la pièce. Mes doigts remontent nerveusement le col roulé le plus haut possible. L'horloge monumentale en face de nous affiche midi, ses aiguilles paraissent immobiles. Ma meilleure amie essaie de me distraire en me racontant des blagues, mais les invités défilent tour à tour, m'assaillant de banalités ou de salutations polies.

Ils ont tous l’air si sûrs d’eux. C’est peut-être ça, leur secret : ne jamais regarder trop près.

Une femme à l’allure hautaine s’approche de nous, guidée par ma mère. Une de ses amies de longue date que je n’ai jamais supporté. Son sourire est trop lisse pour être sincère. Elle m’examine sans gêne, de haut en bas, avant de pencher légèrement la tête.

— Ma petite Kalie ! Tu es bien pâle… Tu sais, une cure de vitamines et un peu d’air frais font parfois des miracles sur le moral. Il ne faut pas se laisser aller.

Évidemment, ici, tout le monde a un avis. C’est plus simple que d’écouter.

Sa main se pose sur mon épaule, légère, familière, comme si ce geste lui donnait un droit sur moi.

Mon corps réagit avant que mon esprit ne suive. Je me raidis et fais un pas en arrière, rompant le contact d’un mouvement sec. Des picoements résiduels persistent là où sa main a effleuré mon épaule.

Mes ongles s’enfoncent dans ma paume pour m’empêcher de fuir.

— Kalie gère surtout une entreprise qui tourne à plein régime, intervient Astrid d'un ton sec, presque agressif, qui fait brusquement retomber la température de la pièce. Elle n'a pas de temps à perdre avec ce genre de détail. Elle a de vraies responsabilités, contrairement à ce que certains semblent penser.

Le sourire de la femme se fige une fraction de seconde. Les visages se sont tournés vers nous et leurs regards me brûlent. Je regrette la prise de position d’Astrid. Ma mère nous adresse un regard noir, sa voisine reprend contenance presque aussitôt.

— Oh… vraiment ?

Elle croise les bras, visiblement piquée.

— Alors comme ça, tu fais toujours tes petits dessins sur ordinateur ? Tu arrives à en vivre, maintenant ?

Je prends une grande inspiration, prête à défendre ma passion et prouver que je ne suis pas juste le déchet qu’ils imaginent. Mais à peine ma bouche ouverte, aucun son n’a le temps de sortir, je suis coupée par ma mère.

— Oh, c'est un hobby pour l'occuper, un moyen pour elle de s’évader le temps de reprendre des forces. C'est plus prudent compte tenu de sa fragilité, n'est-ce pas ma chérie ?

Je me racle légèrement la gorge, pour essayer de chasser la boule coincée au fond de celle-ci. Ma voix est sourde et je galère à la garder stable alors que je m’exprime enfin.

— Ce n’est pas un hobby, maman. C’est mon métier. J’ai des clients, des factures et je gagne ma vie. Ce n'est pas parce que je travaille depuis ma chambre que ce n'est pas sérieux.

Un silence gêné s'installe. Ma mère ouvre la bouche comme pour répliquer, puis la referme aussitôt en détournant les yeux, triturant son bracelet de perles.

— Je... commence-t-elle avant de s'interrompre, incapable de formuler de vraies excuses, me fuyant du regard, visiblement mal à l'aise.

Elle m’observe avec une surprise mêlée d'une sorte de compassion qui me blesse plus qu'une insulte. Je me recule d’un pas, blessée. Astrid plonge ses prunelles dans les miennes et me fait un petit sourire fier.

Puis, comme si de rien n’était, le bruit revient, des éclats de rire, des bruits de pas et de verres. Le décor autour de moi semble se brouiller. Une cousine m'interroge sur mes projets, mais les mots s'emmêlent dans mon esprit. Je réponds complètement à côté, ce qui provoque un petit rire moqueur autour de nous.

Heureusement, de temps à autre, de rares invités parviennent à me surprendre. Leur conversation semble vraiment intéressée et sentant mon malaise, ils s’éloignent sans remarques désobligeantes.

L’ouverture des cadeaux, mon unique porte de sortie, se fait attendre comme une sentence. Je suis prise au piège : mes parents ont été clairs, personne ne part avant le déballage. Les heures s’étirent, les plateaux défilent et les verres se vident dans un brouhaha qui achève de m’épuiser.

Trois heures plus tard, le signal est enfin donné. Je n’ai plus aucune réserve d’énergie. Je suis une coquille vide, prête à feindre la gratitude.

Mes parents m’ont offert une montre d’une marque bien connue de leur milieu, dont le prix équivaut à plusieurs mois de mon loyer. Mais elle transpire tellement le luxe qu’elle me paraît trop lourde pour mon poignet.

Ma grand-mère s'approche avec un sourire bienveillant et me tend une petite boîte. À l'intérieur, je découvre un pilulier en nacre, ancien et délicat.

— Pour tes petits traitements, c'est plus élégant que du plastique.

Le geste est plein de tendresse, mais il me rappelle cruellement que pour ma propre famille, je me résume à ma pathologie, quand celle-ci existe à leurs yeux.

Les autres présents sont tous aussi impersonnels les uns que les autres. Les déballer sous le regard de tous, en mimant une joie hypocrite, est une épreuve.

Quand j’ai enfin déballé le dernier, totalement exténuée, l’heure de m’éclipser est arrivée. Mon devoir social enfin accompli, je commence à me diriger vers ma mère pour lui annoncer notre départ.

Un homme en costume, accompagné de mon père, nous coupe la route. Il croise les bras, un sourire poli figé sur le visage, mais ses yeux trahissent l’arrogance. Les quelques mots qu’il échange avec nous sont teintés de sous-entendus. Il se tourne vers mon père, ajuste sa cravate et lance m’ignorant :

— C’est... intrigant, cette réserve, murmure-t-il avec une condescendance polie. On sent qu'il faut une patience infinie pour gérer une telle sensibilité au quotidien. C’est admirable, ce dévouement que vous avez face à cette… fragilité. Ma fille est d'un tout autre moule, si... solide, si ancrée dans la réalité. C’est sans doute un défi de chaque instant pour vous.

— Chacun fait avec ce qu'il a, répond mon père d'une voix neutre, ses yeux froids m'évitant soigneusement. On aurait préféré une autre voie, plus de rigueur peut-être, mais Kalie est ainsi. On l’a sûrement trop gâtée.

Ils parlent de moi comme si je n’étais pas là. Et ils osent appeler ça de l’amour.

La remarque est une sentence sans appel, une acceptation froide de ce qu'il considère comme mon échec. Elle est comme une gifle. Il n’en faut pas plus pour que je m’effondre.

Mon souffle se bloque dans ma gorge alors que mon sang tape contre mes tempes avec violence. Ma cicatrice dans l’épaule me brûle, comme si on la chauffait à vif. Je cherche la main d’Astrid et la serre fort.

Elle n’a pas besoin de plus. Elle m’attire derrière elle, je la suis telle un automate. Je l’entends de très loin s’exclamer à tue-tête :

— Vous nous excuserez… mais j’ai une surprise pour Kalie qui va nous attendre. On va devoir vous laisser.

La porte de l’appartement se ferme derrière nous. Je galère à reprendre mon souffle dans le hall. J’ai la tête qui tourne, je m’appuie contre un mur pour ne pas m’effondrer.

— Plus que quelques mètres, ma belle. On rentre, on y est presque ! Ben est juste là.

Elle me dépose dans la voiture, je suis dans un état second. Je ne vois pas le trajet passer. Les larmes dévalent mes joues sans que je ne puisse les retenir. Le seuil de la coloc à peine franchi, je jette mes chaussures et me rue dans ma chambre.

Le verrou claque, une fois, deux fois. C’est mon seul rempart contre leurs voix inquiètes qui filtrent à travers le bois. Je n’ai pas la force d'affronter leur pitié. Pas après leur avoir volé leur dimanche, après les avoir forcés à jouer les gardes du corps pour une énième crise dont ils n'auraient jamais dû être les témoins.

Je plonge sur mon lit et disparais sous la couette, m'enroulant dans l'obscurité comme pour disparaître. Mais le silence ne m'apaise pas. Ma respiration reste hachée, sauvage, impossible à discipliner. Je me déteste.

Mon instinct prend les commandes. Sans même que je m’en rende compte, mes mains ont déjà saisi mon téléphone. Mes doigts glissent fébrilement sur l'écran, cherchant le seul nom capable de briser ma solitude et lancent l’appel.

La première tonalité s'interrompt brusquement. Il a déjà décroché.

— Kalie ?

Un long sanglot m'échappe, emportant avec lui le goût amer du brunch et le poids du jugement de mon père. Sa voix, basse et inquiète, me traverse. Une vague de chaleur se diffuse dans ma poitrine et, pour la première fois de la journée, je parviens à inspirer pleinement. Les larmes, elles, continuent de couler.

Annotations

Vous aimez lire Coukys ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0