Chapitre 10 : Kalie

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Sa voix est comme une bouffée d’oxygène. Mais cette seconde d'apaisement me fait réaliser ce que je viens de faire. Je bégaie d'une voix tremblante.

— euh…Oublie… je… je… laisse tomber…

Et je raccroche, déposant mon téléphone sur le coussin à côté de moi. Mais aussitôt, l’écran s’illumine et vibre. L'appareil danse sur le tissu, son bourdonnement régulier résonnant contre mon oreille.

Je le laisse sonner, en boule, incapable de détacher mon regard de son nom qui clignote dans le noir. Mais même après être tombé sur le répondeur, il rappelle. Une fois. Puis deux. Son acharnement finit par fissurer ma résistance.

Je finis par décrocher. Son visage apparaît, déformé par l’inquiétude. Sans un mot, je pose l'appareil à côté de moi, me contentant du haut-parleur.

— Laisse-moi deux secondes, je trouve un coin calme. Et je m’occupe de toi !

Seul le bruit de mes sanglots vient perturber le silence de ma chambre, ce hoquet saccadé qui me brûle la gorge. Je l’entends marcher, ouvrir des portes. Le brouhaha lointain de voix et de caisses que l'on déplace filtrant par intermittence avant qu’un lourd claquement de porte ne l'étouffe. Puis, le silence, seulement troublé par le frottement de sa main contre le micro.

— Voilà c'est bon. Kalie, écoute-moi. Respire, chaton. Je suis là, d'accord ? Je ne raccroche pas.

Je renifle un grand coup, ma dignité envolée depuis longtemps. Ma respiration reste erratique, et je cherche mes mots pour m'excuser de l'avoir dérangé, pour lui dire que je m'en veux d'être encore dans cet état. Mais en croisant son regard à travers l'écran, les mots se coincent dans ma gorge.

​Il est là, assis dans une pièce qui ressemble à un petit placard exigu, entouré de câbles et de caisses de matériel.

— Respire, Kalie. On s'en fout du reste.

Il a les sourcils froncés, sa voix est calme et douce alors qu’il me murmure des mots simples.

Soudain, une voix hurle à travers le haut-parleur. Je reconnais celle de Jayson :

— Seth ! Je sais pas ce que tu fous. Mais on commence dans 5 minutes !

— Commencez sans moi, je vous rejoins quand j'aurais fini…

L’intonation de Seth est forte et autoritaire. Un frisson me parcourt le corps. Je me retrouve projetée de nouveau dans le monde réel. La panique revient aussitôt, plus violente, me serrant la poitrine.

Je me redresse d’un mouvement instinctif, attrape mon téléphone les mains moites.

— Je… Tu as mieux à faire… je vais me débrouiller…

Je tente de couper l'appel, mais le téléphone m'échappe et s'écrase par terre. Le choc sourd contre le parquet me fait sursauter. Mon cœur est reparti dans un rythme effréné. Je sens même une goutte de sueur perler au coin de mon front. Je reste pétrifiée, les yeux fixés sur le téléphone au sol, incapable de bouger.

— Ne t’inquiète pas je gère… Je me débrouillerai pour le boulot. Je te l’ai dit, je suis là.

J’essaie de négocier tout en ramassant mon mobile. Mais il ne me laisse pas avoir le dernier mot. D’un ton tranchant il conclut le débat :

— De toute façon, si tu raccroches… je te rappelle jusqu’à ce que tu décroches… je le ferai toute l’aprem s’il le faut.

Je capitule et m’allonge à nouveau en boule sous ma couette, cherchant dans la chaleur des draps une protection que mon propre corps me refuse. Il m’encourage à lui raconter ce qui s’est passé. Les pleurs repartent de plus belle alors que je lui explique à demi-mots l’après-midi d’enfer que j’ai vécu.

Plus je m’exprime, plus la détresse que je ressentais se transforme en haine. D’une respiration hachée, je balance en compressant mon coussin de rage.

— J'ai gâché leur dimanche. Ils ont dû m'escorter comme si j'étais une gamine de cinq ans ! J'ai l'impression d'être un boulet qu'ils traînent par pitié. Je déteste cette version de moi, celle qui a peur de son ombre. Je voudrais juste... juste être normale, bordel.

J’entends Seth soupirer un grand coup avant de me répondre sûr de lui.

— S'ils étaient là par pitié, ils se seraient barrés depuis longtemps. On ne reste pas avec quelqu'un comme toi par pitié, Kalie. On reste parce qu'on ne veut être nulle part ailleurs.

Quelque chose se calme en moi, un nœud invisible qui se desserre enfin. L’espace d’un instant, je respire mieux. Puis tout revient d’un bloc.

J’ai soudain trop chaud sous la couverture. La rejetant d'un geste brusque, je me lève pour arpenter la pièce. Mes pas martèlent nerveusement le sol tandis que je reprends sur le ton de la confidence teinté de colère

— J'ai décroché ce contrat, tu sais ? Celui pour lequel je bossais comme une folle. J'aurais dû être fière. Mais mon père a réussi à me faire croire que ça ne valait rien. Et le pire, c'est qu'au moment où il l'a dit, j'ai eu envie de lui donner raison. Je me déteste de le laisser gagner !

Une nouvelle crise fait surface. Un petit cri rageur m’échappe. La lumière dans la pièce devient trop vive, elle me brûle les yeux. D'un geste salvateur, je tire les rideaux pour noyer la chambre dans la pénombre avant de m'écrouler à nouveau sur le lit.

Les craquements de ses articulations parviennent jusqu'à moi, suivis par un tapotement irrégulier. Il prend de grandes respirations, mais sa voix est tranchante quand il prend la parole.

— Putain, Kalie... ça me rend dingue d'être coincé ici. J'ai horreur de t'entendre pleurer et de ne pouvoir rien faire d'autre que de parler à un écran. Si je pouvais, j'enverrais tout balader pour être là, juste pour que tu n'aies pas à affronter ça seule.

Un silence s’empare du moment. Je me concentre sur l’image que me transmet mon téléphone. Le manche de la guitare dépasse dans le champ. Ses doigts frappent la caisse sans rythme d’un martèlement nerveux.

Je lui livre tout le reste, en vrac, les yeux ancrés dans les siens pour ne pas sombrer. Mes ongles s'acharnent sur ma cicatrice à travers mon vêtement, comme pour l’arracher, essayant de chasser la douleur fantôme qui m’oppresse. Chaque griffure contre ma peau est une tentative désespérée de ressentir autre chose que cette angoisse sourde. Mon élocution est sèche et froide.

— C’est pathétique, Seth. Vingt-six ans, incapable de participer à ma propre fête d’anniversaire… à fuir comme une merde pour deux petites remarques de rien du tout… qui fait une crise de panique pour si peu ? Moi évidemment !

Le poing de Seth s'écrase contre la cloison dans un bruit sourd. Je sursaute, le son résonne si fort dans mon oreille que j'ai l'impression qu'il vient de frapper à ma propre porte. Son intonation trahit sa colère. Je me recroqueville sur moi même en l'écoutant.

— Arrête de dire ça. Putain, Kalie t’es une fille géniale. Avec un vrai talent ! Tu as des coloc en or. Tu nous as nous. Tu m’as moi… si tu ne valais rien on ne serait pas là. Si ton père ou des abrutis disent le contraire… c'est que c'est eux qui ont un problème. Merde, ça me rend fou que tu leur donnes raison…

Nous continuons nos échanges. Seth me laisse m’exprimer à mon rythme. Il ne pose pas de question, réagissant avec plus ou moins de virulence à mes propos. Pas une fois il ne m’a jugé, au contraire il prend ma défense à chaque fois.

Nos silences parlent pour nous-mêmes. Ils ne sont pas oppressants, ils me rassurent.

Seth arrive à poser son smartphone en équilibre sur je ne sais quoi. Ses mains enfin libres, il saisit sa guitare. Quelques accords doux s'élèvent alors. Je me concentre sur le rythme lent, laissant les vibrations des cordes masser mon esprit épuisé.

Je reconnais parfois des airs de musiques populaires que je ne cherche pas à identifier.

— Kalie, tu veux bien mettre ta cam ? Je veux voir comment tu vas… s'il te plaît.

Je refuse instantanément. Je ne veux pas qu'il voie mes yeux rougis, mon teint terreux, ce masque de défaite que je porte. Il n'insiste pas et continue de jouer, me conseillant de respirer au son de la musique.

Je sens ma crise s’éloigner, emportée par la mélodie. Mon sang cesse de tambouriner dans ma poitrine, laissant place à une lassitude immense, un vide qui m'engourdit les membres. Mes yeux ne sont pas encore secs, mais c’est déjà mieux. Je me mouche un grand coup, sans aucune délicatesse. Allongée face à l'objectif, je finis par activer la vidéo.

L’image ne doit pas être de très bonne qualité vu la luminosité réduite. Et pourtant je le vois se pencher en avant et caresser l'écran du pouce comme pour effacer les traces sur mon visage. Son regard est si fixe, si intense, que j'ai l'impression de sentir la chaleur de sa peau malgré les centaines de kilomètres qui nous séparent. Ses yeux presque dorés sont ancrés dans les miens, une intensité qui me donne le vertige. Il susurre, presque plus pour lui que pour moi :

— J’ai envie d’essuyer tes larmes moi-même.

Un frisson parcourt mon dos. Je sens le coin de mes lèvres esquisser un micro mouvement. Ma main a quitté mon épaule, comme si ses paroles avaient terrassé cette brûlure qui ne me quittait pas depuis des heures.

L’instant est brisé par deux coups frappés à la porte. Je l’entends s’ouvrir et une voix ferme que je ne connais pas s’exclame.

— On a besoin de toi là. On n’a pas toute la journée. Tu…

— J'ai dit deux minutes, merde ! Allez accorder vos grattes, faites vos trucs sans moi, je ne suis pas indispensable… J’ai plus important à faire là. Foutez-moi la paix !

Il donne un coup de pied rageur qui fait tomber l’appareil. L'image tournoie un instant avant de montrer le plafond sombre de la pièce. La porte claque avec fracas avant que l’objectif retrouve sa place initiale. Sa voix descend de trois octaves alors qu'il s’excuse et reprend comme si de rien n'était.

Je reconnais la musique qu'il commence à jouer, celle qu'il a si souvent fredonnée pendant nos tête-à-tête. C'est mon refuge, notre langage secret. Je l'écoute s'installer, le petit bruit des cordes qu'il effleure avant de lancer la mélodie.

La musique m'enveloppe dans un cocon de douceur. Je ne lutte plus. Je m'abandonne à la fatigue physique. Mes muscles se relâchent un à un, s'enfonçant dans le matelas comme s'il était devenu de coton.

Le chant de Seth s’ajoute. Il chantonne les paroles sans que je puisse les comprendre. Les sons glissent sur ma peau telle une caresse. Tandis que les mots me touchent, comme des promesses.

Lentement je sens que la fatigue me gagne. Mes paupières deviennent lourdes, ma respiration lente.

Sans interrompre le mouvement de ses mains sur la guitare, Seth murmure d’une voix pleine de douceur

— Le reste du monde peut attendre, Chaton. Dors. Je ne bouge pas.

Mes yeux se ferment quelques instants plus tard. Je me laisse bercer par la mélodie, portée par une certitude : quelque part, de l'autre côté de cet écran, quelqu'un veille sur mes rêves.

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