Chapitre 11 : Kalie
Le réveil est doux, j’ai dormi d’un sommeil sans rêve. Mon téléphone trône toujours à mes côtés. L’appel s’est achevé pour laisser place à une notification de message.
S7th_ : J’espère que tu as bien dormi. N’hésite pas si besoin… Bonne journée.
Avant d’aller savourer mon petit déjeuner, je décide de me lancer dans un peu de Pilates. Les affaires que m’avait offertes Ben sortent enfin de mon placard. J’enfile une vieille tenue de sport, usée et difforme.
Le tapis installé dans un coin de la chambre, un tutoriel pour débutant démarre. Mes muscles protestent immédiatement contre l'effort, mais c'est une brûlure saine. Une douleur que j’ai choisie.
Pas question d’abandonner avant la fin de la vidéo. J’achève la séance en sueur, le souffle court, mais habitée par une satisfaction nouvelle.
Ma routine quotidienne reprend ensuite ses droits : café, balcon, travail.
En début d'après-midi, les garçons m’invitent à jouer. Ou plutôt : Jayson m’implore de venir les sauver d’un potentiel troll qui usurperait ma place.
Ma main se fige sur la souris au moment de les rejoindre. Et si Seth avait raconté à tout le monde ma crise de la veille ? Et si, sans le vouloir, j’avais brisé quelque chose ?
Je ferme les yeux et rejoins malgré tout le vocal.
— Aaaah ! La voilà ! crie Jayson. On était à deux doigts de déclarer Kalie portée disparue.
— Ou la remplacer par un PNJ moins efficace, complète Riven. Mais bon, on fait avec ce qu’on a.
De son côté, Damon se montre toujours aussi bref. Seth, quant à lui, se contente de me demander simplement comment je me sens.
L'air s'engouffre enfin dans mes poumons. Mes épaules, qui s'étaient raidies à mon insu, se relâchent d’un coup. Le calme revient alors que nous nous lançons dans une première partie.
En plein milieu, alors que nous affichons une cohésion parfaite, ou presque, Jayson s’exclame en criant, me faisant sursauter :
— J’ai eu une notif ! Faut que tu ailles chercher ton colis Kal !
— De quoi tu parles ? Quel colis ? Je n’ai rien commandé ? Pourquoi t’aurais une notif d’ailleurs ?
— Bah… On t’a envoyé un truc pour ton anniversaire ! Le coursier vient de m’écrire, rétorque-t-il.
— Pour info, avant que tu paniques. On a trouvé ton adresse sur ton site web. C'était pour te faire une surprise. On n’est pas des mecs chelous, hein… précise Seth.
Le sang se glace dans mes veines. Mon curseur s'immobilise sur l'écran. Cette ligne de texte en bas de mon portfolio, ces mentions légales que la loi m'obligeait à afficher pour mon statut de freelance... Je les avais rédigées avec une réticence sourde, mais nécessaire.
Ils connaissent mon adresse. L’unique endroit où le monde ne peut pas m'atteindre semble s'effondrer autour de moi.
— C’est vrai qu’en disant ça, c'est pas du tout flippant, ironise Riven.
Quelques minutes plus tard, deux coups à la porte me tirent de mes pensées. Astrid pénètre dans ma chambre, un carton imposant dans les bras. Elle le dépose au pied du bureau avec un sourire en coin, m'adressant un regard qui signifie "on en reparle après", avant de me laisser avec mes amis.
Quand mon cerveau établit enfin le lien, je m’écrie dans mon micro.
— Attendez ! Vous voulez dire que le colis là, c'est de vous… pour moi ?
Damon entame un compte à rebours et ils s’époumonnent à chanter “Happy Birthday”. Après quoi ils enchaînent avec une version française absolument massacrée par l'accent de Riven et les cris de Jayson. Un rire nerveux m'échappe, reléguant l'angoisse de l'adresse au second plan.
Une fois la partie terminée, je prends une grande inspiration. J’active la webcam pour qu’ils puissent me voir ouvrir leur présent. Le retour vidéo me renvoie l’image d’une fille emmitouflée dans un pyjama pilou pilou bleu ciel, les cheveux à peine coiffés en un chignon sous le casque, mon visage toujours aussi pâle que d'habitude.
Je sais qu'ils m'observent vraiment, qu’ils scrutent mes réactions. L'envie de couper la webcam est brûlante, mais vu leur sourire bienveillant affiché sur l’écran, l'effort en vaut la peine.
Je prends mon temps pour attraper le colis et le hisser sur mon bureau. Le carton se révèle plus lourd que je ne l'imaginais. Une hésitation me bloque, mais Riven me presse.
— Sérieux, ouvre-le avant que Jayson fasse une syncope.
À l'intérieur du colis, un chaos de particules de polystyrène s'envole, tapissant mon bureau de neige artificielle. Une petite carte multicolore apparaît, je la saisis et la mets de côté.
J’extirpe enfin du carton une tablette graphique. Loin d’être un jouet de débutant, il s’agit d’un modèle professionnel, très récent, une machine qui coûte le prix de plusieurs mois de mon loyer.
— Mais vous êtes fous ! C'est beaucoup trop… je ne peux pas accepter… je… Je ne pourrai jamais vous rendre ça ! C'est trop !
— Respire, Kal, souffle Seth doucement. Ça nous fait plaisir de te l’offrir.
L'émotion vole mes mots. Un silence gêné s’installe.
— T’en fais pas, garde-la, m’assure Damon.
— Si tu dis que tu la refuses, je boude et je supprime mon compte, menace Jayson, sa voix trahissant son propre enthousiasme.
— Et en vrai on a trouvé une combine, c'était pas si cher que ça. Rien n'est trop beau pour tes beaux yeux, Frenchie ! lance Riven avec son assurance habituelle
— Bon anniversaire Kalie ! Tu vas pouvoir décrocher tes plus beaux contrats avec ça !
Seth marque une pause.
— Même si tu n'en as pas spécialement besoin, vu ton talent.
La tablette finit pressée contre moi. Ma vision se trouble avec l’arrivée des larmes de joie, mêlées à une confusion qui me dépasse.
Jayson s’affole :
— On a dit une bêtise ? Pourquoi tu es dans cet état?
— Mais non gros bêta… je suis juste trop heureuse. Merci ! Merci beaucoup !
Ils restent en ligne, prolongeant ce moment suspendu, jusqu'à ce que leurs impératifs professionnels les rappellent à l'ordre.
Je consacre le reste de l'après-midi à installer et tester mon nouveau matériel. Quand j'approche le stylet pour la première fois, la sensation se révèle incroyable, presque comme sur du papier. J’esquisse une ligne, puis deux. C’est fluide, sans ce léger décalage qui m'agaçait sur mon ancienne tablette.
Je leur envoie de nombreux messages et même une photo de mon setup de travail pour les remercier encore et encore. En parallèle, je me surprends à relire plusieurs fois leurs petits mots sur la carte.
L’écriture de Jayson s’étale sur plus de la moitié de la carte, énorme, saturée de points d’exclamation.
Celle de Seth est plus brouillonne. Certaines lettres se chevauchent, d’autres semblent avoir été réécrites. Mon regard traque les hésitations du stylo, cherchant à deviner le moment exact où il a changé un mot pour un autre.
Riven, fidèle à lui-même, a remplacé les points sur les i par des petits cœurs. J’imagine parfaitement son sourire fier alors qu’il finalise sa bêtise.
Celle de Damon, scolaire et appliquée, se niche dans un coin, sans aucune fioriture. Juste l’essentiel, un petit message personnalisé qui se suffit à lui-même.
Quand Ben rentre du travail, je mets en pause mon exploration. Je l'intercepte dans la cuisine avec Astrid et telle une enfant le jour de Noël, je les entraîne dans ma chambre pour leur dévoiler ma nouveauté.
Mon amie s'approche. Elle fait glisser un doigt sur la surface mate, les yeux brillants, même si je sais que pour elle, ce n'est qu'une plaque de verre de plus.
— C'est incroyable, Kalie. On sent la qualité rien qu'au toucher. Je suis tellement contente pour toi !
Ben soupèse la tablette. Ses doigts se crispent sur la tranche de l'appareil. Il la repose sur le bureau dans un geste lent, comme s’il manipulait quelque chose de fragile ou dangereux. Ses traits se durcissent dans un mélange de colère et d’inquiétude.
— Tu te rends compte du prix de ce truc, Kalie ?
Sa mâchoire est serrée. Ses mots sifflent entre ses dents. Il ne me regarde pas tout de suite. Son regard glisse sur mon bureau, sur mon écran, sur le carton éventré au sol. Il fixe un instant la tablette, comme s’il hésitait lui-même à aller plus loin.
— C'est louche. Ils attendent quoi en retour ? Fais gaffe à ces mecs… Je veux pas que tu te fasses avoir, souffle-t-il, l'inquiétude virant à l'hostilité.
Je reste sans voix. Et pendant une seconde, une seconde de trop, je me suis demandé s’il n’avait pas un peu raison. Une part de moi voudrait rapetisser, s’excuser, promettre de se montrer prudente. L’autre s’oppose à ce qu’on salisse ce moment.
— Ben, arrête, intervient Astrid d'un ton ferme. C'est un cadeau de ses amis. Pourquoi faut-il toujours que tu ramènes quelque chose de négatif ?
— Parce que le monde ne fonctionne pas comme ça, Astrid ! cingle-t-il, la voix trahissant une peur réelle pour moi. Il n’y a rien de gratuit dans la vie. Ils…
Je me dresse entre lui et mon bureau, sans vraiment y réfléchir. Un doigt pointé sur son torse, les mots sortent d’une intonation qui veut simuler la confiance en soi.
— Tu ne les connais pas !
Ma voix tremble un peu, mais je continue.
— C'est gentil de t'inquiéter pour moi. Mais je t'interdis de les insulter gratuitement…
Astrid pose une main ferme sur le bras de Ben, l'obligeant à reculer d'un pas. Son regard demeure fixé sur moi, plein de soutien alors qu’elle tire Ben hors de la chambre. Ses murmures me parviennent alors qu’elle ferme la porte derrière elle.
— Laisse-la être heureuse. Ne va pas lui faire perdre son sourire.
Le silence qui suit la fermeture de la porte se fait lourd, presque étouffant.
Je reste plantée là, le doigt encore tendu dans le vide. Sur le bureau, la tablette est restée exactement là où Ben l’a posée. Un peu de travers. Comme si elle n’était plus tout à fait à sa place.
Ben a toujours eu ce don : transformer un rayon de soleil en menace d'orage. Ses paroles tentent de s'insinuer au plus profond de moi. Mais je refuse de les laisser s’installer.
Je prends place devant mon écran. J'ouvre un nouveau canevas blanc. Je commence à griffonner. Je ne cherche pas à faire du beau. Mes traits sont erratiques, sombres au début, reflétant la morsure des mots de Ben. Puis, peu à peu, je sature l'espace de couleurs vives et dessine des formes organiques qui s'entrelacent.
La soirée est déjà bien entamée quand je m'autorise enfin à lâcher le stylet. L’illustration face à moi est vivante, colorée. Je me sens vidée, mais étrangement calme.
Cette nuit-là, je dors mal. Les mots de Ben tournent en boucle, se mêlant aux rires des garçons, au poids de la tablette sur mon bureau.
Le lendemain, alors que je suis en train de travailler, mon téléphone vibre. Seth. Cet appel imprévu me fait sursauter. J'hésite. Le doute insufflé par mon colocataire gratte à l'intérieur de mon crâne. Je laisse sonner quelques secondes avant de décrocher.
— Seth ? Quelque chose ne va pas ?
Son rire chaleureux vibre contre mon oreille.
— Non, tout va bien. J’avais juste besoin d’une voix familière au milieu du chaos. J’ai une pause de dix minutes avant de reprendre l'installation.
— Honnêtement… je réalise toujours pas… Je ne m'attendais pas à un cadeau de votre part ! Par contre, il va falloir que vous preniez des cours de français. Votre chanson était un crime contre ma langue.
On rit ensemble, un moment de légèreté qui gomme d'un coup les traces du poison que Ben avait tenté d'instiller.
D’une petite voix, je nuance tout de même :
— Juste, la prochaine fois… Évitez les surprises comme ça… c'est trop. Vous avez cherché mon adresse… qui fait ça ?
— Une bande de mecs impulsifs. Désolé. On fera mieux la prochaine fois.
Nous discutons un peu de sujets vagues pour alléger l’ambiance.
Puis, le ton de sa voix change. Il devient plus bas, plus sérieux. L'hésitation dans son souffle me fait dresser l'oreille. Il cherche ses mots.
— Dis-moi… Dans deux semaines, je serai à Paris pour le boulot. On installe une scène vraiment stylée pour un concert à l’Arena.
Mon estomac se noue instantanément. Le monde extérieur s'invite brutalement dans ma chambre. Paris. La foule. Le bruit.
— Je peux avoir des places, continue-t-il doucement. Une loge VIP, rien que pour toi et tes colocs. Tu serais à l'abri, loin de la cohue. Personne ne te bousculera, personne ne te verra si tu n'en as pas envie.
Le silence s'étire, seulement perturbé par le son de nos respirations. Je fixe le vide, ma poitrine oppressée. L'invitation est magnifique, mais la marche me semble haute, terriblement haute…
— J’ai vraiment envie qu’on se voie, Kalie. Pour de vrai. Pas à travers un écran ou un micro.
Sa voix s’apparente presque à une caresse. Il précise, sans aucune pression dans son intonation :
— Si tu veux venir… viens. Sinon… pas grave, je t'en voudrais pas.
Il le pense vraiment, je l’entends dans le silence qu’il me laisse. Ma gorge s’étrangle alors qu’un murmure s'échappe, comme un défi lancé à moi-même.
— J’ai envie ! soufflé-je en m'agrippant à mon accoudoir. C'est juste que rien n’est jamais simple avec moi… Je… Je ne suis pas sûre de pouvoir.
— Dans ce cas, je te fais parvenir les places. Et si tu peux venir, viens. Sinon, on trouvera un autre moyen de se rencontrer.
Il change de sujet pour quelque chose de plus banal, juste pour me faire redescendre. Quand on raccroche, la chambre semble soudain trop silencieuse.
Le téléphone, posé sur le bureau, vibre. Une notification apparaît. Les billets sont là.
Sous mes yeux, ils deviennent le symbole d'une liberté qui me terrifie autant qu'elle m'attire. Je me pince le bras, fort, pour m'assurer que je ne rêve pas, que ce garçon existe vraiment. Seth vient de m'ouvrir une porte. À moi de décider si j'ai le courage de la franchir.

Annotations