Chapitre 12 : Kalie
Le reflet bleu de l'écran est la seule chose qui m'ancre encore au réel.
Mon poignet, crispé sur le stylet, réclame une pause que je refuse obstinément de lui accorder. Je m'acharne sur mon design en cours, traçant chaque ligne avec une précision maniaque, comme si ma vie en dépendait. Un trait après l’autre, je progresse sans jamais décoller le regard de la tablette.
Mes yeux me brûlent, mais j’ignore la douleur comme je sais si bien le faire.
Les heures s’écoulent, floues. Les horaires n’existent plus. J'ai perdu la notion du jour et de nuit, ne mesurant le temps qu'à la barre de progression de mes fichiers. J’enchaîne les contrats à un rythme absurde. Tant que mon cerveau est occupé, il ne peut pas divaguer.
Je ne m’arrête que lorsque mon corps crie famine ou que mon esprit est trop saturé pour former une pensée cohérente.
La carte d’anniversaire est rangée au fond d’un tiroir, sous une pile de carnets. Je l’ai mise hors de vue, mais pas hors d’atteinte. Je sens presque sa présence à travers le bois du bureau, comme un rappel muet.
Cela fait trois jours que je m’abrutis ainsi.
J’ai esquivé les appels Discord, me contentant de messages écrits. Je les lis par vagues, entre deux exports, souris à leurs blagues, puis prends quelques instants de trop pour rédiger une réponse suffisamment naturelle. Pas trop courte. Pas trop distante. Juste assez pour ne pas inquiéter.
Mes deadlines fictives sont devenues mes alliées les plus précieuses. Une surcharge de travail, un client pressant, un rendu à terminer : autant de raisons légitimes pour éviter le son de leur voix.
Seth n’est pas dupe. Je le devine au rythme de ses messages. Chacune de ses notifications est une pression douce, presque imperceptible.
Le quatrième jour, je réalise que mon silence devient suspect. Trop de repas pris sur le coin du bureau, trop de "je termine un truc" lancés à travers la porte fermée. Je sens l’inquiétude d’Astrid et le regard inquisiteur de Ben filtrer à travers les cloisons, pesant sur mes épaules même quand je suis seule.
Je me force à passer un coup de brosse dans mes cheveux, à lisser mon t-shirt froissé, et je quitte ma chambre. Ma main hésite sur la poignée, elle semble résister, comme si elle voulait me garder à l'abri . Je m’installe à table avec l’intention de jouer la comédie de la normalité, de leur offrir ce simulacre de présence dont ils ont besoin pour cesser de s’en faire.
Le dîner est d’une banalité étouffante. Je dévie les regards de mes deux colocs en torturant mes spaghettis du bout de la fourchette, les enroulant sans jamais les porter à ma bouche. Le repas est rythmé par le cliquetis des couverts contre les assiettes et la voix d’Astrid qui raconte ses potins.
— Ce midi, j’ai discuté avec ma nouvelle collègue. Elle est super sympa, mignonne et célibataire. Je pourrais te la présenter, Ben. En plus, elle adore le métal, comme toi…
Le mot me percute de plein fouet. L’évocation de la musique déclenche un frisson qui me parcourt tout le corps. Le concert revient en force dans mon esprit.
Les paroles de mon amie s'éloignent, ne sont plus qu’un fond sonore distordu. Ma fourchette m'échappe et vient heurter l’assiette dans un tintement métallique qui claque comme un coup de feu. Mon cœur rate un battement, puis s’emballe.
Les murs se rapprochent de moi, la pièce devient beaucoup trop petite. Mon estomac se serre. J’ai la nausée rien qu’à voir la nourriture sur la table.
La digue cède. Les mots s’échappent sans que je puisse les retenir, poussés par trois jours de secrets qui m'écrasent la poitrine. Ma voix n’est qu’un murmure incohérent. J’essaie de ravaler mes paroles, mais elles explosent malgré tout.
— Vendredi... les places... j’ai... j’ai peur, mais... je veux... le concert... je... je dois...
Mes mains se plaquent sur mes tempes, comme pour empêcher mon crâne d'éclater sous le flot d'images qui m'assaillent. Les larmes ruissellent alors que j’essaie de contrôler ma respiration. Astrid se lève et me prend dans ses bras, me berçant lentement.
— Je peux rencontrer les gars, balbutié-je d'une voix chevrotante. Les voir en vrai. Ils m’ont donné des places pour le concert sur lequel ils bossent. En loge… Je veux le faire...
Ben passe sa main dans mes cheveux et me glisse d’une voix calme: :
— Doucement. Ne te mets pas dans un tel état. Tu les connais depuis quoi ? Un mois ? Deux ?
Il marque une courte pause et reprend.
— Kalie... regarde tes mains. Elles tremblent rien qu'en en parlant. Tu ne crois pas que tu vises un peu trop haut, d'un coup ?
Une boule se forme dans ma gorge, amère. Ce "deux mois" me cingle. Comme s'il venait de balayer toutes nos nuits à discuter, nos rires, et ces surnoms qui, pour moi, voulaient tout dire.
Je secoue la tête, la colère l'emportant sur la gêne. Je tripote mon téléphone, le déverrouille d'un geste fébrile pour afficher les billets numériques devant eux.
— Je veux les voir ! Ça fait plus de deux mois qu’on passe du temps tous les jours ensemble ! On a appris à se connaître. Ils ont découvert la vraie moi… pas l’agoraphobe.
Le dernier mot me brûle les lèvres, me remplit de dégoût.
— C’est si mal de vouloir une vie normale, juste une soirée ? Ils m’ont même donné des places pour nous trois.
— Calme-toi, Kalie. On a besoin de comprendre, reprend Astrid, posant un regard méfiant sur mon écran. Tu parles de places en loge… Pour des techniciens, ils ont le bras long, tes potes quand même.
Le doute, froid et insidieux, s'insinue sous ma peau. Mes doigts se figent. Je n'ose plus bouger.
Est-ce qu’ils ont raison ? Est-ce que je suis juste une fille naïve qui s'invente des héros ? Est-ce que je me serais trompée sur eux ? Sur moi ? Sur nous ?
Je navigue jusqu’à la discussion avec Seth. Mon message part avant que je ne puisse changer d'avis.
KalieMero: Au fait, comment t’as obtenu les places ? Je te dois combien ?
Mes yeux se fixent sur la petite icône qui passe de “envoyé” à “lu”. Le temps s’arrête. Mon souffle reste bloqué dans ma poitrine.
Je suis pétrifiée alors que les trois petits points m’indiquent qu’il est en train de répondre. Le ronronnement du frigo a disparu, tout comme la respiration de mes amis à côté de moi. Mon univers s'est réduit à cette petite bulle animée sur l'écran.
S7th_: T’inquiète pas. On a des avantages. J'ai pu récupérer les places pour une loge non vendue. Le manager me devait une faveur.
L'air entre à nouveau dans mes poumons, mais le soulagement reste fragile. Je relis le message deux fois. Une faveur... C'est vague, presque trop beau. Pourtant, j'ai besoin de cette bouée pour ne pas couler. Un sourire se dessine lentement sur mes lèvres alors que je montre la réponse à mes amis.
C'est une trêve dans mes doutes. Je savoure le sentiment d'avoir gagné contre leurs incertitudes, et surtout contre les miennes.
Une fois seule dans ma chambre, le silence ne me paraît plus oppressant. C’est comme si l’air s’était allégé depuis que le poids du non-dit avait enfin quitté mes épaules. Ma main ne tremble plus quand je saisis mon casque. Je lance Discord. Les petites icônes vertes de ma team brillent, fidèles au poste.
Je lance un appel vocal sans réfléchir. Ils me rejoignent aussitôt.
— Wow, elle existe encore ! J’vais prévenir Interpol, annulez tout, s'écrie Jayson
Un rire malhabile m’échappe.
— Ouais… Désolée pour l’absence. J’avais pas mal de boulot à rattraper.
— On a cru que tu t'étais fait kidnapper par un client tyrannique, ajoute Riven, amusé. Seth commençait à organiser une mission de sauvetage. Refais pas ça, Frenchie.
Un court silence s’installe malgré nos micros allumés.
— Je vais bien, murmuré-je, et pour la première fois depuis trois jours, c’est presque vrai.
Je reste avec eux un long moment sans que nous ne lancions de partie. Leurs voix habituelles, les bruits de fond de leurs claviers et leurs rires suffisent à combler l'espace.
Les deux jours suivants servent à digérer l'annonce. Le sujet du concert n’est jamais imposé par Astrid ou Ben. Ils attendent respectueusement que j’évoque le sujet de moi-même.
Pourtant, l'inévitable finit par arriver. Le salon s’est transformé en un centre d'opérations. Armée d’un café, Astrid est assise à côté de moi, tapotant nerveusement sur son téléphone pour chercher des infos, tandis que Ben fait les cent pas, l'air sombre.
— On parle d’une Arena, Kalie, lâche-t-il enfin en s'arrêtant brusquement. Pas d’une petite salle de quartier. Et si tu fais une crise au milieu de vingt mille personnes ?
— On ne sera pas en fosse, mais dans une loge, répliqué-je en essayant de garder une voix stable. Seth a réfléchi avant de me le proposer.
— Je n’ai jamais prétendu le contraire… Mais soyons lucides, ce n'est pas rien. Ils ne pouvaient pas choisir un lieu plus simple comme premier rendez-vous ? Une terrasse de café, un parc… n'importe quoi d'autre qu'une arène de béton ?
Astrid pose bruyamment sa tasse sur la table basse, intervenant pour briser la tension.
— Il n’a pas tort sur l'ampleur du truc, Kal, avoue-t-elle avec une moue hésitante. Rien que d'y penser, j'ai un peu le vertige pour toi. Mais si tu te sens de le tenter, on va t’aider. Je serai là, je ne te lâcherai pas d'une semelle. Au moindre signe, on fera demi tour. D’ailleurs, c'est quoi le nom du groupe ?
— Midnight Sun. Un groupe anglais. Je n'ai jamais vraiment pris le temps d'écouter, la musique c'est pas mon truc tu sais.
— Midnight Sun ? s’exclame Astrid en écarquillant les yeux. Ils passent pas mal à la radio en ce moment. C’est l’un des groupes les plus en vue cette année !
Le décalage me frappe de plein fouet. J'ai toujours séparé mes nuits sur Discord de la réalité, mais là, le monde extérieur s'invite avec violence.
— On a toujours évité de parler de leur boulot. Je me doutais qu'ils bossaient sur une grosse tournée, mais je n'imaginais pas ça... balbutié-je. De toute façon, on s'en fiche du groupe, non ? Je veux juste voir mes amis.
— Peu importe la musique, je serai là aussi, grogne Ben en croisant les bras sur son torse, ses yeux trahissant une résolution protectrice.
Il détourne le regard une seconde, puis poursuit, sa voix se faisant plus basse :
— N’empêche. Une loge VIP, c'est pas une île déserte, Kalie. Tu vas devoir traverser les barrières, montrer ton billet, croiser des gens qui courent, qui crient… T’es sûre de toi, là ?
Je plonge mon regard dans le sien et cligne des yeux à plusieurs reprise. Sa mâchoire est crispée, signe qu'il anticipe déjà le pire. La peur est là, rampante. Mais l'envie de voir Seth et les autres est devenue un moteur plus puissant que mon angoisse.
— Non… je ne suis pas sûre de moi. Mais on a encore le temps pour se préparer… Je veux essayer. Au pire, on rentrera, mais je refuse de rester cloîtrée ici sans avoir rien tenté.
Le temps s’égrène. Chaque heure qui nous rapproche de l'échéance crispe mes muscles un peu plus. J’ai besoin de concret, de pouvoir me projeter pour ne pas laisser mon imagination inventer des scénarios catastrophes. On a utilisé Street View pour localiser les accès, mais les images de la façade ne me disent pas où je pourrai respirer, où je pourrai m'isoler.
Le soir, en allant me coucher, je saisis mon téléphone. L'idée me trotte dans la tête depuis le salon. C’est ridicule, et ils risquent de se moquer de moi. Je refuse de passer pour une névrosée du contrôle à leurs yeux.
Je passe à la conversation privée avec Seth, c'est plus facile de lui avouer mes failles à lui. J'écris et efface à plusieurs reprise mon message. Mon doigt hésite un instant avant d’enfin appuyer sur le bouton “envoyer”.
KalieMero : Ça va te sembler bizarre… mais… Tu crois que tu pourrais me trouver le plan de la salle? Les accès, les couloirs, tout ce que tu peux avoir ?
KalieMero : Bonne nuit !
Je pose le téléphone face contre le bois de la table de nuit après avoir coupé le son. Je m’enroule dans ma couette, le cœur encore un peu rapide, en essayant d'ignorer l'appareil à quelques centimètres de ma tête.
Le sommeil me gagne rapidement. Un sommeil que j’espère réparateur, car j’ai bien l’intention d’élaborer un plan d'attaque pour arriver jusqu’à cette foutue loge.

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