Chapitre 14 : Kalie

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Je déambule dans l’appartement depuis le réveil, faisant des allers-retours inutiles, sans but, juste pour rester active. Mon cerveau connaît désormais par cœur la vidéo reçue en fin de matinée : la visite commentée par les gars entre le parking et la loge. Un cadeau dont ils ne soupçonnent pas la valeur à mes yeux.

C'est le grand jour. Sorti de l'armoire pour l'occasion, le pull en cachemire m'enveloppe de sa douceur rassurante. L'envie de l’associer à un événement heureux me pousse à faire cet effort pour eux.

Je parcours les dessins de chacun de leur visage et détache les pages de mon carnet. Je pourrais peut-être leur donner, en espérant que ça ne soit pas trop bizarre. Au pire, l'excuse est déjà prête : ils ont déjà fait pire.

Je les donne à Astrid pour qu’elle les ajoute à son sac. Elle m’a interdit de prendre ma propre besace, afin d’être libre de mes mouvements. Alors c'est elle qui entasse mes affaires, y compris celles dont je n’aurai probablement pas besoin, sans rien commenter.

J’envoie un message dans le groupe Discord :

KalieMero : On a un plan A, un plan B, un plan C… et même un plan Fuite. Tout ira bien… j’espère !

S7th_ : On ne pourra pas être dispo quand tu arrives. Mais j’espère qu’on se verra après le concert !

JayzOFF : Ne pars pas défaitiste. Tu vas lui porter la poisse ! On t’attend !

Nous voilà partis tous les trois dans une aventure qui me dépasse. Depuis ce matin, un calme étrange m’envahit, trop lisse pour être honnête. Je ne réalise plus l’ampleur du défi à venir.

La portière grince en se fermant derrière moi, résonnant dans le parking de l’Arena. Premier rappel de la réalité. L’air est plus lourd. L’odeur d’échappement me donne la nausée, comme si mon corps essayait déjà de me faire rebrousser chemin. Le béton des murs semble se resserrer, comme si le lieu voulait me garder prisonnière.

Mon casque sur mes oreilles, la musique démarre. Un battement familier, régulier, comme un métronome pour mon cœur. Je rabats la capuche de mon hoodie. Une grande inspiration gonfle mes poumons. Elle reste bloquée un instant. Et je fais un premier pas en direction de la loge. Puis un autre. Sans jamais regarder derrière moi.

​L'itinéraire est gravé dans mon crâne, mais la réalité se fissure. Soudain, une porte claque au bout du couloir. Le bruit sec me percute comme une détonation. Tout mon corps se fige. Mon rythme cardiaque déraille instantanément, brisant ma marche mécanique.

L’ascenseur tarde. Chaque seconde étire un peu plus mes nerfs, comme un fil prêt à céder. Le mot de sécurité tourne en boucle dans ma tête, martelé sans rythme ni sens.

Un seul mot et tout s’arrête.

Mes pas, lents et incertains, me portent encore. Un sursaut me secoue au détour d’un couloir, lorsque nous croisons des membres du staff.

La musique du groupe de la première partie résonne déjà. Les basses pulsent jusque dans ma poitrine. L’idée d'arriver en retard limite la foule, mais ne l’efface pas. J’augmente le volume dans mon casque pour couvrir le reste du monde.

Je manque de lâcher mon téléphone au contrôle des billets. Un bracelet en plastique est accroché à mon poignet. Il mord ma peau alors que mes ongles me grattent compulsivement le poignet.

Nous avançons de quelques pas quand un obstacle imprévu apparaît. Un contrôle des sacs ,mais surtout une fouille corporelle. Mon cerveau se vide. Mes pas raccourcissent jusqu’à l’arrêt, à moins d’un mètre du vigile. Je pourrais encore faire demi-tour. Maintenant.

Astrid me serre la main, décale mon casque et me chuchote :

— Tu peux le faire. Je suis là.

Elle me tire doucement. Mes jambes suivent sans conviction, en retard sur le reste de mon corps. Quand mon tour arrive, mon cœur s’emballe à mesure que les mains s’approchent de moi.

Les paupières closes, je tente de m'isoler. Ses gestes sont rapides, professionnels. Pour moi, c’est une agression sensorielle. Les contacts brûlent. Ma respiration se bloque, coincée dans une gorge soudain trop étroite.

Ma bouche s’ouvre aussitôt.

— Cha…

Je serre les dents jusqu'à avoir mal à la mâchoire. Le mot reste coincé, brûlant, juste derrière mes lèvres.

Je ne peux pas abandonner maintenant. Mon corps entier tremble. L'envie de partir et celle de rester s'entrechoquent avec violence, sans qu’aucune ne gagne. Ma main broie celle de ma meilleure amie.

Puis c’est fini. Je ne m’en rends pas compte tout de suite. Astrid m’attire contre elle. Ben referme ses bras autour de nous. Le monde revient par à-coups. Les larmes coulent sous la pression rassurante de leurs corps.

Ben glisse un bras autour de mes épaules et me guide pour le reste du trajet. Le sol tangue. Mes pieds accrochent la moquette. Le reste du trajet se dissout dans un flou de lumières et de gris.

Les numéros des loges défilent. Tel un compte à rebours jusqu'à la fin de cet enfer. Une fois la porte passée, le soulagement n’est pas là. L'air de la loge est trop propre, trop calme après le chaos.

Mon regard se pose instantanément sur la baie vitrée et la porte qui mène vers un balcon. L’immensité de la salle me donne le vertige, comme si je pouvais tomber sans bouger.

Je m’effondre dans un coin, loin des vitres. Tête entre les genoux. Inspirer. Expirer. Encore. Je suis arrivée, mais pas vraiment là.

Lorsque je quitte ma méditation, les vibrations des basses se sont tues.

Je me lève et rejoins mes amis qui ont l'air d’avoir passé un bon moment. Le casque cède sa place aux écouteurs à réduction de bruit, révélant avec horreur le brouhaha de la foule.

Je fixe la scène et les coulisses alentour, avec un petit espoir de voir une tête connue malgré la distance, comme une preuve que tout cela a un sens.

Astrid et Ben échangent un regard inquiet puis m'accompagnent sur le balcon. La rambarde subit une telle pression que mes doigts pourraient marquer le métal.

Imaginer Seth et les autres en coulisses fait naître un sourire fragile. Je n’ai pas fui. C’est déjà ça. Mais le moindre bruit pourrait encore tout briser.

Peu importe qui chante ce soir, bientôt je les rencontrerai pour de vrai… Si je ne m'évapore pas d'ici là.

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