Chapitre 15 : Kalie

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Les lumières crues de l’Arena, couplées au vrombissement sourd de la marée humaine, me rappellent à chaque seconde que je n’ai rien à faire ici. L'air est saturé, chargé d'une excitation qui m'oppresse. Je me répète que ce n’est que temporaire. Que ça va passer. Que ce n'est qu'une étape à franchir pour enfin les rencontrer.

— Je suis tellement fière de toi… vraiment.

Astrid pose une main sur la mienne sur la rambarde. Son regard trahit son inquiétude, mais me transmet aussi énormément de chaleur. Comme si elle observait son propre enfant effectuer ses premiers pas. J'inspire profondément et essaie de m’accrocher à cette sensation-là.

La salle s’assombrit brusquement. La foule se fige dans un silence religieux, presque plus effrayant que le bruit. Seuls les petits points lumineux des téléphones dans la foule scintillent. Comme des lucioles piégées dans la salle.

Les premières notes résonnent dans ma cage thoracique avant même que les silhouettes ne percent l'obscurité. Mes yeux balaient instinctivement les zones d'ombre sur les côtés de la scène, avec un infime espoir d’y reconnaître la silhouette d'un de mes amis en plein travail.

Soudain, le groupe surgit sur scène dans un fracas de pyrotechnie et de fausse fumée. L’explosion visuelle m’arrache un sursaut. Il ne me reste nulle part où regarder sans être agressée.

L’hystérie collective explose, une masse compacte qui pousse, hurle, se déchaîne... Mon regard reste aimanté par le centre de la scène. Mon cerveau m’envoie des signaux d’alerte confus, que je repousse machinalement. Ce n’est pas eux. Ce ne peut pas être eux !

La première musique se termine et le chanteur s'avance au bord du vide. Il clame, avec cet accent anglais si familier :

— Bonsoir Paris !

L’oxygène se bloque dans mes poumons. Cette intonation, si souvent entendue dans mon casque. Elle ne peut pas émaner de là-bas. C’est impossible, il est censé s’activer en coulisse.

Le show démarre pour de bon. Je suis ailleurs, dissociée. Autour de moi, Ben et Astrid s'agitent, emportés par le rythme. De mon côté, mes articulations blanchissent à force de broyer le métal de la balustrade. Je m’en rends compte sans parvenir à la relâcher.

Malgré la distance, je reconnais chaque ligne de ces visages. Les projections monumentales sur les écrans ne font que corroborer mes doutes...

Un déchaînement de baguettes pilonne les caisses. Derrière l'instrument, ce n'est qu'une masse de bras en mouvement. L'énergie du batteur est un déferlement physique qui me percute de plein fouet. Ce sourire immense, autrefois contagieux, s'affiche désormais comme une menace sous les projecteurs.

Un peu plus loin, la lumière accroche la sueur d'un torse nu. Les doigts glissent sur le clavier avec une agilité insolente, une grâce qui devient une douleur vive pour ma rétine. Cette silhouette familière me pousse à détourner les yeux, sans que je puisse y parvenir.

Un homme immense dévore l’espace. Il semble trop grand pour la scène... ou c’est la scène qui rapetisse. Ses tresses se balancent au rythme de ses déplacements et de sa basse. Cette force tranquille qui lui colle à la peau devient une présence étouffante. Chaque note semble lourde, enracinée, comme s’il tenait le sol en place.

Et au centre, micro serré entre ses doigts et guitare en bandoulière, le chanteur domine l’Arena. Son charme magnétique est une arme qui foudroie la foule. Seul le mouvement de ses lèvres capte mon attention. Son timbre déborde et s'engouffre dans les moindres recoins de ma conscience au rythme des flashs aveuglants.

Son prénom résonne trop fort dans ma tête. Je ne le prononce pas. Je n’ose pas.

Le vacarme devient assourdissant alors que je les dévisage chacun leur tour, encore et encore. L'espoir d'une hallucination passagère m'obsède. Ce n'est qu’un mauvais raccord entre le réel et mes souvenirs. Bientôt, le mirage se dissipera et ils redeviendront de parfaits inconnus.

Les indices que j'ai soigneusement occultés pendant des mois remontent à la surface, sans ordre ni logique. Les larmes jaillissent, cuisantes et incontrôlables, au fur et à mesure que la vérité s’impose.

Mes amis me lancent un regard inquiet. Je parviens seulement à pointer un doigt tremblant vers la scène. Le souffle court, je lâche :

— Seth…

— Seth ? Genre… ton Seth ? s'étonne Astrid, le visage décomposé. C’est une blague... Me dis pas que c’est ce mec-là ?

Un hochement de tête automatique répond pour moi, avant que chacun des membres du groupe ne soit nommé. Elle dégaine son téléphone, ses doigts volant sur l'écran pour vérifier l'incroyable, tout en multipliant les jurons entre ses dents.

Ben me tend un mouchoir, son regard empreint d'une pitié qui me déchire, comme s'il portait le poids de cette trahison.

La foule hurle, danse, exulte dans un décalage grotesque avec mon corps pétrifié. Mon esprit refuse d'emboîter toutes les pièces du puzzle. Cette star face à nous ne peut pas être l’homme doux qui m’a réconfortée dans mes moments de faiblesse… Cet état second persiste tandis que le concert défile.

Le temps devient flou. Les stroboscopes se mettent à marteler la salle, des éclairs blancs et violents qui me déchirent les yeux. Mes paupières battent trop vite, trop fort. Chaque flash me traverse le crâne comme une décharge.

Puis, soudain, tout s’arrête.

Plus de lumières agressives. Plus de clignotements.

Un silence relatif s’abat, lourd, irréel. La scène s’assombrit. Un seul faisceau vient se poser sur le groupe qui se réunit à l'avant de la scène, comme si le reste de l’Arena s’était volatilisé.

La voix de Seth s'élève, posée, presque intime :

— Cette chanson, elle est pour quelqu’un qui n’est peut-être pas ici ce soir. C'est notre cadeau, rien que pour elle !

Les premières notes enserrent mon cœur lentement, comme des épines que l’on enfoncerait une à une. Cette mélodie qui m’a bercée l’autre soir, je la reconnaîtrais entre mille. J'anticipe chaque note malgré moi, d'un mouvement de tête imperceptible qui me donne l'impression de me trahir.

Les milliers de téléphones dessinent une galaxie artificielle en se balançant de gauche à droite dans une chorégraphie silencieuse. Sous ces lumières, la fosse n’est plus qu’une houle de corps anonymes qui tangue au rythme de la chanson. Les paroles sont vagues pour eux, mais pour moi, elles s’assemblent progressivement, avec une logique implacable. À chaque va-et-vient des lueurs blanches, un nouveau souvenir est souillé.

Le jeu vidéo, les appels Discord, les moments de rire, de soutien et même l’évocation de la distance. Tout y est.

C'est mon intimité qu'ils jettent en pâture à des milliers d'inconnus. La nausée me submerge, pas d’un coup, mais par vagues successives, jusqu’à me tordre le ventre.

Le regard de Seth dérive vers notre loge alors que la foule reprend le refrain en chœur. Je me recule d’un pas, m'enfonçant dans l'obscurité. Qu'il m'aperçoive ou non n'a plus d'importance.

C’était à nous… Ils n’avaient pas le droit !

Je baisse les yeux vers le sol, fuyant ce spectacle devenu insupportable. Ma cicatrice me lance. Ma respiration devient hachée. Je cherche l’air sans le trouver. Seul le bras solide de Ben autour de mes épaules m'empêche de m'effondrer.

— Chameau !

Cette plainte s’échappe entre deux bouffées d'air, d’une voix désespérée. Le mot percute Astrid comme une décharge électrique. Elle lâche tout, bondit vers moi et m'agrippe les épaules, son regard balayant déjà la sortie.

— On s'arrache, maintenant ! hurle-t-elle pour couvrir le tumulte.

Mes jambes me lâchent. Je m'effondre contre Ben, tandis que les murs de l’Arena se referment sur moi.

— Hé… regarde-moi.

Ben tente de relever mon visage, mais je n’ai aucune force. Je suis déjà trop loin pour comprendre qu’il s’adresse à moi.

Sa voix devient cinglante lorsqu'il se tourne vers Astrid. Ses lèvres frôlent mon oreille , mais ses paroles me parviennent étouffées par le sang qui cogne dans mes tempes.

— Je l’emmène.

Il commence à avancer vers la sortie, puis lance par-dessus son épaule à ma meilleure amie

— Toi… Tu t'occupes d’eux. Tu vas rayer ces abrutis de sa vie !

Mes pieds quittent le sol. Il me soulève comme si je ne pesais rien. Mon visage se niche contre son cou, dans un abandon total, lui laissant le contrôle de toute la situation.

Le fracas de l’Arena s'éteint d'un coup quand il me dépose avec une infinie douceur à l’arrière de la voiture. Il s'assoit à côté de moi, guidant ma tête sur ses genoux. Mon casque se referme sur mes oreilles, une barrière providentielle contre le monde extérieur. D'un geste erratique, la playlist de la déprime s'enclenche enfin.

Ben pose une main sur mes yeux, recréant l'obscurité totale pour m'isoler de l'enfer, pendant que de l'autre, il caresse mon bras avec une régularité métronomique. Je lutte pour caler mon souffle sur le sien, cherchant un rythme dans le chaos.

Dans cet état, les mots s’avèrent inutiles. À cet instant précis, je n’ai qu’une envie : cesser d'exister pour ne plus avoir à ressentir cette brûlure.

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