Du dépit chez la mante religieuse

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DU DEPIT CHEZ LA MANTE RELIGIEUSE

Je me présente, je m’appelle Henri. Henri Weinberg. Mon père serait originaire d’une tribu orientale dispersée aux coins de l’Europe vers l’an 70 ; ses ancêtres auraient atterri quelque part en Germanie, d’où son patronyme qui signifie montagne de vin. Patronyme dont je me dis qu’il est bien trouvé, à mes moments de solitude.

Je ne me suis jamais intéressé plus que ça à mes origines. Il m’a fallu cette enquête pour découvrir le sens du mot « Klezmer » et ma connaissance du Yiddish n’excède pas celle du spectateur moyen de Rabbi Jacob. Je ne suis pas de ceux qui vous balancent leur ethnicité en travers de la gueule, comme une auréole de gloire. Je n’ai d’ailleurs jamais trop su d’où venait mon père. Cracovie, aux dires de certains. Il avait monté une fabrique de yoghourts dans la banlieue lyonnaise, qui s’est très vite cassé la figure, avant de vivoter d’une petite agence de publicité.

Ma mère est une demoiselle Vivier de Lansac : fille unique, le dernier pousse d’une lignée de noblaillons en déclin, contraints à chaque génération à de plus infamantes mésalliances afin d’avoir de quoi restaurer leur toiture éventrée.

A quinze ans, elle déserta le château de famille (dans un coin perdu du Minervois) pour tenter sa chance à Paris dans la peinture. Après avoir crevé de faim pendant deux ans, elle avait jeté l’éponge et pris un emploi de secrétaire. Mais parfois une pige se présentait : illustration d’un album pour enfants, affiche de spectacle de patronage, graphisme pour la pub d’une nouvelle fibre synthétique – et c’est ainsi qu’elle rencontra mon père qui, l’ayant épousée, la mit dare-dare à la comptabilité de la boîte, où elle resta quarante ans.

Quant à moi, je suis détective privé. Certains pensent que cette profession a disparu. En réalité, elle prolifère. Je n’apprendrai rien au lecteur en lui disant que les flics qui élucident une affaire, ça n’arrive plus que dans les séries. Trouver un coupable ne rapporte guère à l’Etat, sauf exception.

En revanche, il y a toutes sortes de gens à qui cela rapporte, de trouver les coupables. Des héritiers. Des compagnies d’assurance. Des notaires. Des banquiers. Tous ceux qui ont de l’argent bloqué quelque part. Ils ne se font aucune illusion sur la police depuis leur première visite d’un commissariat : pause-café, échanges de bisous, affichage syndical, surf sur les sites de voyagistes, congés de maternité…voilà pourquoi ils nous rendent visite. En faisant bien attention à ne pas se faire flasher par un radar.

Comment suis-je devenu détective privé ? Pas parce que je fantasmais sur les séries américaines. L’inspecteur Columbo, avec son paletot et ses mégots, me déprimait ; comme role model, on trouve mieux. Marlowe et les diverses incarnations de Bogart me laissaient de marbre. A dix-huit ans, je me voyais plutôt en gendre idéal. Le demi-monde qui gravitait autour de l’agence minable de mon père ne me séduisait guère. Ce milieu attirait les branleurs comme des mouches. Les « créateurs », des ratés – ils n’avaient pas atterri là par hasard -- qui se la jouaient artiste ; autour, des parasites qui cherchaient à s’incruster en rendant de menus services, espérant que mon père finisse par les caser un jour dans un bureau avec un job bidon, pour qu’ils lui fichent la paix. Encore qu’il ne se plaignait pas. Selon lui, dans les grandes agences, Havas, Publicis, cette populace d’ambitieux dépourvus de talent mais à l’affût d’une carrière sans effort, ça grouillait.

J’avais choisi de tourner le dos à mon mauvais roman familial, où derrière une façade bohème respirait une médiocrité austère, la prégnance de tâches sans gloire, d’échéances incontournables, des sous qu’il fallait compter, pour savoir quand on pourrait changer de matelas ou faire repeindre le plafond du salon. Je préparais les grandes écoles pour devenir cadre supérieur dans une banque. Je voulais épouser une jeune fille de bonne famille catholique qui m’aurait donné quatre enfants. Au début, le plan se déroulait comme prévu. J’étais plutôt fier de mon poste de jeune chargé de mission au siège de la Société Générale. Et mon nouveau costume était particulièrement bien coupé. Sauf que je ne me soupçonnais pas cette tare rédhibitoire : je ne savais pas faire semblant de travailler.

Un cadre passe au moins la moitié de son temps à tirer dans les pattes de ses collègues ; le reste du temps, il s’affaire. Il va de rapports inutiles en réunions superflues, de voyages aussi improductifs que pénibles en séminaires de cohésion et de créativité qui, bien que parfaitement futiles, lui pourrissent la vie de famille. Si vous zappez ces récollections, il ne se passe rigoureusement rien, jusqu’au moment où cela se voit. Alors, vous vous faites virer.

C’est en cherchant bêtement un travail, par les moyens les plus conventionnels qui soient – petite annonce, lettre de motivation, entretiens… -- que je me suis retrouvé dans cette boîte de détectives privés, qui s’appelait Prescott et Waterbury (New York, London, Singapore). Ma formation scientifique leur convenait à merveille. Il leur fallait quelqu’un pour éliminer des hypothèses, voir comment les pièces d’un puzzle s’agençaient ensemble.

Les affaires que l’on traitait, c’était du lourd, pour parler vulgairement : attentats aériens par les services secrets de Kadhafi, recyclage de matériau fissile par la mafia géorgienne, escroquerie de dizaines de milliards au sommet de l’Etat, vols de documents commerciaux ultra-sensibles à l’occasion d’une fusion entre deux géants du Web, etc. Stressant et bien rémunéré. Personne ne dure longtemps chez Prescott et Waterbury ; on finit par se faire repérer et la vie devient alors vraiment dangereuse. On y restait trois ou quatre ans, le temps d’étoffer son CV et son carnet d’adresses, pour finir à son compte.

A ce stade, mes lectrices se demandent sans doute : et les femmes ? On en parlera une autre fois. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le chapitre n’est pas bien fourni. Et ce n’est pas moi le héros de cette histoire.

Le héros de cette histoire est un certain Léo Mortier. Héritier d’une des deux seules entreprises françaises de papier Télex. Depuis quelques années, il n’avait plus toute sa tête, jusqu’au jour où on l’a retrouvé mort, étranglé dans sa salle de bains. Il y a deux types de cinglés : ceux qui ont vraiment un grain, et ceux qu’on a déclaré tels pour arranger les intérêts de quelqu’un d’autre. Ceux-là sont les mieux entourés, et pas par que du beau monde : avocats, notaires, huissiers, avoués, juges des tutelles, intrigantes du secteur médico-social, directeurs d’asiles qui se sucrent sur le dos de la sécu, héritiers pas très nets…et mon petit doigt me disait que vu la coquette fortune de la maison Mortier, mon client appartenait sans doute à la seconde catégorie ! Sauf que, stricto sensu, mon client était une cliente…une ex, comme on dit, bien qu’ils se fussent casés à la régulière, en dépit de l’ineffable désuétude d’un pareil arrangement.

Elle m’avait reçu dans son loft de l’avenue Kléber. Il occupait les sixième et septième étages d’un ancien immeuble de bureau des années 1930. Le salon était immense, avec de splendides cariatides Art déco et des mosaïques dans le style de Klimt, où l’on décelait pourtant cette dose unique de sensualité qui était la marque des artistes français depuis Boucher et Fragonard. Cette bourgeoise avait sombré progressivement dans la spirale de la pétasserie. Elle était juchée sur des mules à plumes mauve de quinze centimètres de talons et un string dépassait de son jean Chanel. Son tee-shirt, de je ne sais quelle marque, était orné à hauteur du corsage d’une volute en stras au dessin médiocre. Fort échancré, il dévoilait une poitrine fatiguée, ponctuée d’un tatouage prévisible, et dont moultes prothèses avaient sculpté la forme artificielle. Ses cheveux teints en roux formaient un entrelacs vulgaire de mèches prétendument rebelles.

On sentait toute la détresse de la mante religieuse en préretraite. Les temps étaient durs, la concurrence des lolitas féroce, les papas-gâteaux se raréfiaient, laminés par la parité, la tertiarisation et les pensions alimentaires. Liftings, botox, rien n’y faisait. Le pigeon potentiel s’avérait de plus en plus méfiant, calquant sa stratégie sur celle de l’inmariable George Clooney. Il s’y entendait à déceler les symptômes de la came – rides oubliées à la commissure des lèvres ou sur la face intérieure du poignet, bourrelet mal camouflé, coup de bistouri malheureux. Pour compenser, il fallait en rajouter dans le look putassier.

-- Ma vie a été un calvaire, Monsieur Weinberg. Mon mari ne vivait que dans les comptes, les livraisons, les marchandages sordides avec les banques. Il se complaisait dans le néon, le lino, la moquette, les extincteurs, les écriteaux sortie, les photocopieuses, ce monde aride et masculin… Il n’a jamais été à l’écoute de mes désirs. Il se fichait comme de sa première chaussette des problèmes de décoration intérieure. Il ne m’a jamais emmenée en voyage : songez qu’à mon âge je n’ai jamais vu les Galapagos, ni la Cité Interdite ! J’étais abonnée aux week-ends de shopping à Carnaby Street, à la banalité des parcours en gondole, et même pour cela il renâclait. Il était toujours au téléphone, il ne pensait qu’à rentrer au bercail, à retrouver sa photocopieuse et ses collaborateurs aux costumes mal taillés, avec leurs chemises de contrôleurs de la RATP. L’imbécile croyait me faire plaisir en m’emmenant dans les châteaux de la Loire pour le pont de l’Ascension ! Il se donnait du mal pour réserver une chambre dans un trois étoiles mesquin, et moi j’endurais ces visites assommantes, me contentant du menu à quarante euros, le soir, sans même une coupe de champagne ! Moi qui adore ça… Et le clou, Monsieur Weinberg, le couronnement, c’est qu’à la fin de la journée, il fallait passer à la casserole ! Alors je l’ai trompé, Monsieur Weinberg, je n’en pouvais plus. Peu souvent, mais je l’ai fait. Car mes besoins n’étaient pas satisfaits. Et puis il était dur à la dépense, il comptait mes paires de chaussures, il fallait mendier pour la moindre jupette, le moindre colifichet… Alors j’ai été courageuse, j’ai demandé le divorce ; je connaissais par un de mes amants un très bon avocat. J’ai obtenu un règlement avantageux. Dans le couple, Monsieur Weinberg, l’être le plus courageux c’est toujours la femme. C’est elle qui sait trancher dans le vif, quand il le faut… Je vous avouerai tout net que quand il est devenu zinzin – passez-moi l’expression – je n’étais pas mécontente. Je pouvais enfin accéder à son compte en banque, car, grâce à mon avocat, j’ai été nommée tutrice, ou plutôt co-tutrice. J’ai pu prendre toute la mesure de la ladrerie de mon ex-époux. Mais ce n’était pas de tout repos… J’étais harcelée par les psychiatres, les administrateurs, il y avait toujours des papiers à signer, et Max qui me mettait les bâtons dans les roues…

-- Max ?

-- Le frère de Léo. Un beau loser…un parasite… Je ne saurai jamais par quelle entourloupe il a obtenu cette co-tutelle. Evidemment, il ne supportait pas de me voir gérer la fortune de Léo. Mais ce minable aurait été bien incapable de le faire lui-même. Alors il pinaillait, soulevant des points de procédure, grappillant les miettes qu’il trouvait… Quant à Léo, vous pensez bien qu’il n’éprouvait aucune reconnaissance à mon égard. Dans son état, c’était bien difficile. Le pauvre ! On le voyait errer dans la rue, hagard, mal lavé… Parfois il disparaissait complètement. C’était alors un calvaire pour moi : l’hôpital n’arrêtait pas de me téléphoner. Imaginez, Monsieur Weinberg, que j’avais épousé un schizophrène ! Je n’ai vraiment pas été gâtée par la vie…

Le soir venait de tomber. A travers la baie vitrée, on pouvait voir les premières illuminations de l’Arc de Triomphe.

-- …et tout s’est terminé par cet horrible meurtre…

Les flics s’étaient empressés de classer l’affaire ; crime crapuleux d’une racaille de passage. Un seul détail : il n’y avait rien à voler. Ou plutôt presque rien, et comme on le verra ce presque rien allait devenir quelque chose. Les avoirs de la victime étaient tous gelés à la banque, cela pour la durée de son traitement psychiatrique. Il ne possédait que quelques souvenirs insignifiants et une collection de disques. L’assassin n’avait sans doute rien pris, et si ç’avait été le cas on ne le saurait jamais, car Léo Mortier vivait complètement seul.

Des amis ? Il n’en avait aucun ; il avait toujours été solitaire, du genre à enfiler son imperméable pour aller voir un film à la séance de quatorze heures dans une salle déserte. Inutile de préciser que l’enquête n’allait pas démarrer bien vite. Pourtant Madame avait son idée ; son beau-frère avait fait signer quelques papiers à la victime, afin d’accroître sa part d’héritage. C’était banal, mais néanmoins une piste.

En gravissant les marches de la cage d’escalier du petit immeuble des Batignolles où logeait Max Mortier, je compris vite que cette piste ne menait nulle part. Il ne fallait pas être trop malin pour échouer à cinquante-cinq ans dans ce studio minable. Il n’avait fait qu’accumuler des mauvais choix, financiers, professionnels, et sentimentaux – les erreurs les plus chères.

Il me fit asseoir sur une chaise bancale ; dans la pièce flottait une désagréable odeur de tabac froid. Il avait une barbe de trois jours, comme les gens à la mode, sauf que chez lui ça faisait tout juste négligé. Il vivait de traductions de notices d’appareils électroniques. Une activité qu’on aurait pu croire en plein boum, du fait de la multiplication des avertissements légaux et de l’obligation de présenter ceux-ci dans toutes les langues de l’Union Européenne, du poldomoldaque au lapon en passant par le picard tournaisien. Malheureusement, les entreprises sachant fort bien que personne ne lit ces notices, se contentent désormais de les faire traduire par un logiciel. Comme sa clientèle se réduisait comme une peau de chagrin, Max complétait ses revenus par du soutien scolaire en allemand. L’allemand, c’est la première langue des bons élèves qui veulent se retrouver entre eux. Jusqu’au jour où leurs parents paniquent en réalisant que c’est l’anglais qui sert à communiquer. Ce qui est d’ailleurs dommage, cette langue étant à peu près imprononçable pour un bon tiers des habitants de la planète, avec ses multiples façons d’ouvrir les voyelles, ses stupides zozotements et sa façon mouillée de prononcer les « r ». Ça vaut tout de même mieux que de passer vingt ans à potasser ses caractères chinois, en faisant attention à orienter correctement les renflements du trait.

-- Je ne voyais plus beaucoup mon frère. Ni d’ailleurs personne d’autre….

-- Il a pourtant signé ce document en votre faveur ?

-- C’est son notaire qui l’a poussé à le faire ; en accord avec les…enfin les personnes qui le suivaient…une procédure standard, il a d’ailleurs rédigé la même chose au bénéfice de ma belle-soeur. Enfin, mon ancienne belle-soeur….

Une précision que cette garce avait soigneusement omise.

-- Et son problème psychiatrique ?

-- Je ne sais pas. On m’a remis un rapport, mais je ne l’ai jamais lu.

Je l’imaginais facilement regarder des vidéos pornos sur Internet, tandis que les factures s’empilaient, brûlées par les mégots, brunies par les tâches de café. Tout dans la pièce sentait la négligence de l’homme seul. Des chaussettes, des bouquins éventrés traînaient sur le sol ; des objets divers s’entassaient, pêle-mêle, sur les étagères. Il y avait des boîtes de CD vides, à moitié fêlées, des verres sales, des enveloppes non ouvertes, avec ce logo de notre bien-aimée république Française, qui ne nous écrit que pour nous prendre notre pognon. Un ordinateur en veille, avec de la poussière sur le clavier et des traces de doigts sur l’écran ; une imprimante entourée de papiers froissés, alimentée par un embrouillis de câbles, amputée de ses clapets en plastique, dont certains traînaient encore, à cinquante centimètres de là, tous rayés, parmi les vestiges d’une connectique obsolète de fiches parallèle, série, PS/2, que seul un fétichisme paresseux l’empêchait de mettre au rebut.

J’ai horreur des rapports. Que ce soient les politicards, les bureaucrates, les toubibs ou les juristes, ils n’ont qu’un objectif : noyer l’information dans une logorrhée insipide afin de couvrir leur précieuse petite carrière. Je m’en étais tapé, des rapports, chez Prescott et Waterbury. Aux commencements de l’informatique de bureau j’avais même mis au point un logiciel qui repérait les phrases toutes faites et réduisait le texte d’au moins cinquante pour cent. Mais je ne pouvais faire l’impasse sur celui-là.

-- Cela vous dérangerait-il de m’en donner une copie ?

-- Puisque vous travaillez pour Laurence…

J’oubliais de préciser que ma cliente s’appelait Laurence. Avec sa dégaine, je l’aurais plutôt nommée Sabrina, Samantha, ou encore Jade. Un prénom d’esthéticienne à Ris-Orangis. Quoique Jade évoque plutôt la prostituée milieu de gamme. Les Jade s’appellent en réalité Maria del Carmen ou Maria Dolores, parce qu’elles viennent du Venezuela.

Il mit bien cinq minutes à le trouver. Il dut aller le chercher au fond d’un cagibi, on entendait ses jurons désabusés et des bruits d’objets qui tombaient.

-- Le voilà… Je crois que mon frère souffrait d’une sorte de monomanie…un truc assez étrange. Ça ne l’empêchait pas de vivre, mais ça lui prenait tout son temps. Heureusement qu’il n’avait pas besoin de travailler. Plusieurs fois, ils m’ont appelé, parce que Léo avait disparu. Les gendarmes ne le retrouvaient jamais, mais il finissait toujours par rentrer chez lui. Ces escapades ne duraient pas plus de deux ou trois jours.

Deux ou trois jours, c’est le temps qu’il m’a fallu pour éplucher ce rapport. Plus un certain nombre de boîtes d’aspirine. Leur verbiage psycho-social résonne encore dans ma tête.

Le délire monomaniaque, névrotique, obsessionnel, hystérique et compulsif du sieur Mortier avait pour objet une jeune femme. Comme c’est original ! Chez lui, nulle phobie des épluchures de pommes de terre, des souliers pas lacés, des bouteilles pas rebouchées, des tasses en porcelaine imperceptiblement ébréchées, des ascenseurs, des sous-sols, des formulaires à remplir, non, rien de tout cela. Rien qu’une gonzesse. Une nana. Une meuf.

La personne en question, sur l’identité de laquelle le rapport restait étrangement opaque, n’existait plus, ce qui était pratique. Il pouvait s’imaginer tout ce qu’il voulait sur son compte. C’était, semble-t-il, une chanteuse de variétés des années soixante-dix. Un sujet sur lequel je ne connaissais rien. Violons et paillettes m’ont toujours donné de l’urticaire. Je m’imaginais ce milieu comme profondément superficiel, si l’on me passe cet oxymore. Des guignols tellement sevrés de mensonge qu’ils s’évanouissent dès qu’on éteint les projecteurs.

Quand il n’était pas sur le web à repasser en boucle les clips de la demoiselle, Léo Mortier hantait les puces en quête de d’objets-fétiches. Si c’est ça être cinglé, il doit y en avoir beaucoup. A commencer par nos politiciens incapables de détacher leurs pensées de la prochaine élection. Mortier avait perdu le sommeil, et il en oubliait parfois de boire et de manger. Hospitalisé deux ou trois fois pour anémie. De ses disparitions récurrentes, on ignorait tout, sauf qu’elles se rattachaient, pour faire du style, aux symptômes de son syndrome, dont j’ai oublié le nom allemand compliqué.

J’ai tout de suite envoyé un mail aux psychiatres, mais ils m’ont répondu que certains ayant-droit refusaient qu’on mentionne le nom de la chanteuse, à moins de leur opposer une décision de justice. Malgré mes accointances dans la magistrature, ça m’aurait fait perdre au moins quinze jours. J’ai relancé l’ex et le beau-frère, mais ils n’en savaient pas plus. Pourtant, j’étais loin d’avoir perdu mon temps ; d’après le rapport, madame ex-Mortier détenait une clé de l’appartement, à titre de mandataire co-responsable, ou autre raffinement juridique du même acabit.

Dans un roman, qu’elle ait omis d’en parler eût éveillé mes soupçons. Mais la vie n’est pas un roman, elle est peuplée de pauvres femmes absorbées par leur angoisse, quand le Temps leur présente la facture de leur narcissisme insouciant. Alors on oublie facilement les clés des autres, et même les siennes.

Elle ne se fit pas prier pour me la remettre. La victime vivait dans un quatre pièces haussmannien de la rue de Lisbonne (mais n’est-ce pas un pléonasme ?). Un endroit tout ce qu’il y a de plus standard, avec du parquet au point de Hongrie, des moulures rococo et des portes qui fermaient mal. Le genre de lieu qui plaisent aux agents immobiliers, car ils s’en débarrassent en vingt-quatre heures.

Elle m’avait prévenu que je ne trouverais rien, car les flics avaient fait vider l’endroit. Mais nous autres savons que le vide n’existe pas. Surtout quand ce sont des fonctionnaires qui l’ont fait, et qui cherchent à se débarrasser du bébé au plus vite. De fait, ils avaient laissé pas mal d’indices. Et d’abord un énorme poster. Qui représentait, comme il se doit, l’objet du désir.

Je ne suis pas écrivain, et donc pas doué pour les descriptions. D’ailleurs, d’après Montherlant, le lecteur les saute toujours. Au premier abord, elle semblait commune. Lèvres rouges, paupières bleues, robe sexy à paillettes, le tout juché sur douze bons centimètres de talons aiguille. Un corps que d’aucuns jugeraient parfait, bien que pour ma part seules les filles avec des défauts m’excitent. Une silhouette aussi sportive que féminine, qui n’évoquait pas tant une couverture de Play-Boy (et encore moins de Lui, dont le goût pour les échalas annonçait les filles que les critères douteux des Bergé et autres Lagerfeld nous font passer pour belles), qu’une danseuse du Lido ou du Crazy Horse. Ou encore un modèle du catalogue de La Redoute, au rayon lingerie.

La coiffure, blonde, volumineuse. Franges devant, choucroute derrière. Le teint lisse et frais, les dents blanches ; en un mot, la santé. Une santé insolente et aryenne, qu’auraient sélectionnée les eugénistes – dont je regrette parfois, lorsque je me promène dans la rue, qu’ils n’aient pas leur mot à dire sur les choix reproductifs de nos compatriotes, quoiqu’il ne soit pas certain qu’ils m’eussent laissé naître.

Je décrochai délicatement le poster de son mur. Avec ça, je n’aurais pas de mal à identifier Miss Choucroute. La plupart des autres indices étaient inexploitables – boutons, factures de gaz, emballages, sacs en plastique – mais il y avait tout de même, derrière un porte-manteau, un fort intéressant ticket de caisse, que même les tenants du crime crapuleux n’auraient pas dû ignorer. Le texte était déjà estompé, et le papier jauni. Le ticket ne datait pas d’hier ; il n’était pas venu là avec l’assassin, le jour du crime. Pourtant, on ne voyait pas ce que la victime serait allée faire au café du Globe à Colombes, où elle avait consommé, le 14 octobre 2012, une bière et un café, pour une ardoise totale de 6,20 Euros.

On ne traverse le périphérique que lorsqu’on y est obligé, pour aller faire du sport ou acheter des meubles chez Ikea. Sûrement pas pour aller au café. Surtout quand on est riche et qu’on consacre son temps à se vautrer dans l’adulation d’une ancienne vedette. J’eus une envie soudaine de faire un tour à Colombes, à condition que ma voiture daigne démarrer…

Il a tout de même fallu remplacer une bougie. Le monde est divisé en deux catégories d’êtres humains. Ceux qui ont une MG, et ceux pour qui rouler va de soi ; l’appartenance à une aristocratie, ça se mérite.

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