UN TEMPLE EN BANLIEUE
Une fois la crise de nerfs de ma MG calmée, il ne m’a fallu que dix minutes pour rejoindre la porte de Champerret. Je m’attendais à traverser un enfer glauque, peuplé d’amas de détritus, de rambardes rouillées, de caravanes de gitans, de blocs staliniens bruts de décoffrage, de cahutes en algéco, éparses… Cette banlieue me sembla plutôt proprette, bon chic bon genre, moche comme les quartiers capitalistes de Varsovie, avec leurs immeubles de rapport hétéroclites et les parures de verre fumé des sièges de PME.
Colombes, c’était une ancienne capitale du pneu, une sorte de Akron Ohio en miniature sur les bords de Seine, ainsi que la patrie du Racing Club de France, rebaptisé Racing Métro 92. L’histoire d’amour secrète entre le pneu et le rugby reste encore à écrire.
Kléber Colombes, en fait une filiale de l’américain Goodrich, est fondée en juillet 1910. Son principal titre de gloire est l’invention du premier tubeless en 1951, un an après que ses employés Maurice Herzog et Louis Lachenal eurent vaincu l’Annapurna. En 1954, émulant son grand aîné Michelin, qui entrera d’ailleurs au capital six ans plus tard, Kléber lance son premier guide touristique.
L’intrusion du loup Michelin dans la bergerie allait conduire à l’absorption complète du fabricant par l’ogre de Clermont, qui ferme l’usine de Colombes en 1982. Depuis, sous l’effet de la pression démographique, le joyeux chaos de carrossiers, électriciens auto et autres spécialistes de l’amortisseur ou du pot d’échappement, a fait place nette pour les opérations immobilières que l’on observe communément dans cette partie des Hauts-de-Seine.
Le café du Globe est le seul commerce de sa rue qui ne soit pas hallal. Dès qu’on entre, on comprend que Léo Mortier ne le fréquentait pas par hasard. Au centre, sur une estrade, une statue en pied de Claude François. Au plafond, une boule à facettes réfléchissantes, comme il y en a dans les discothèques. Sur des tables, des piles de Podium, Salut les Copains, OK magazine. Les murs tapissés d’affiches, de posters, de photos et billets de spectacle dédicacés. On reconnaissait Cloclo, Johnny Hallyday, Mireille Mathieu, et bien d’autres sans doute connus de mes lectrices mais dont j’ignorais l’existence.
L’arrière-salle est un vrai musée. Les objets sont présentés avec soin ; l’éclairage psychédélique change de couleur. On y trouve une gourmette ayant appartenu à Daniel Guichard, lancée par le chanteur à un public en délire lors d’un concert à l’Olympia en 1976, et récupérée religieusement par un fan. Un pot d’échappement tombé de la Harley de Johnny, après une embardée trop brutale. Le collier de perles porté par Nicole Croisille chez Maritie et Gilbert Carpentier pour l’émission du 4 juin 1977. Les tongs de Jane Birkin, qu’elle arborait, selon la tradition orale, sur la margelle de la piscine de Michel Drucker. L’intégralité de la collection de peignes indonésiens du coiffeur de Nicoletta, pour laquelle elle lui avait offert un prix d’or, encore que d’autres prétendent que le coiffeur en question n’était qu’un mythomane qui n’avait jamais eu cette artiste comme cliente. Une mèche de cheveu de Sheila. Le premier postiche de France Gall. Un costume de scène de Dalida, signé Balmain. Je n’en finirais pas d’énumérer toutes ces reliques.
Le propriétaire du bar s’appelait Robert. Un personnage. Dans les cinquante, cinquante-cinq ans. Sa dégaine contredisait les lieux. De bas en haut : santiags, jean, T-shirt Trust, blouson de cuir, mâchoire forte, boucle d’oreille, crâne rasé. Ancien professeur de philosophie à la Sorbonne – j’ai vérifié. Il carburait au Cointreau. Entre deux verres, il allait changer la chanson du juke-box. Un énorme engin qui, selon ses dires, contenait tout. Il datait des années soixante, magnifique avec ses couleurs pétard et ses chromes lustrés, et il y avait bricolé un système numérique. Pour quelques téraoctets de plus, la machine contenait tout ce qu’on pouvait glaner sur le Web ou ailleurs, ayant trait à la chanson française. Quand je suis entré dans le troquet, elle distillait C’est vraiment toi de Téléphone.
Robert K. (puisque c’est son nom) avait atterri à Colombes, comme conclusion logique et inévitable des théories fumeuses élaborées durant ses années sorbonnardes. Ces théories, il me les a expliquées en détail, mais je n’ai pas tout compris. Le professeur K. avait transposé à la philosophie de l’histoire les idées d’un biologiste nommé Stephen Jay Gould, inventeur de l’équilibre ponctué. Les lecteurs réellement intéressés peuvent se référer, par ex., à Gould, Stephen Jay, & Eldredge, Niles (1977). "Punctuated equilibria: the tempo and mode of evolution reconsidered." Paleobiology 3 (2): 115-151. Mais, pour faire court, c’est une théorie qui dit qu’il ne se passe en général rien, sauf lorsqu’il se passe quelque chose. C’est du moins ce que j’ai retenu des explications de Robert.
Par exemple, disait-il, entre circa 1630 et 1670, en France, sur le plan littéraire, donc culturel, donc historique, donc humain, il s’est passé quelque chose. A savoir la naissance de la tragédie classique, une forme d’art particulièrement achevée.
Cela commence avec Le Cid :
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir,
et ça se termine avec Athalie :
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit.
Il ne croyait pas si bien dire, le cher Racine, car après ce feu d’artifice l’art dramatique français allait sombrer pour deux siècles dans le fleuve monotone de l’ennui.
Voilà ce qu’est un équilibre ponctué : pendant un bref laps de temps, on évolue. A fond la caisse. A toute berzingue. Un monde nouveau s’installe. Après quoi, retour au calme, et pour longtemps. Jusqu’à ce qu’une nouvelle mutation nous élève au prochain palier, encore appelé stase. Si vous n’êtes pas d’accord, allez le dire à Robert. Je ne laisse ici que les informations strictement indispensables à mon récit.
Robert, après avoir développé ses théories brillantes, quoique empruntées à des biologistes, tomba dans une profonde dépression. Il était en effet improbable qu’au cours d’une vie humaine, la culture se transformât sous l’effet d’une mutation ponctuelle. Il ne fallait donc pas s’étonner de la relative nullité de tout ce qui s’écrivait, se filmait ou se chantait. Ecoutons-le tonner :
« L’absolue platitude de la « rentrée littéraire » et son aréopage de plumitifs d’autant plus enclins à parler d’eux-mêmes qu’ils n’ont rien vécu ! Pour cette espèce étrange, dont on se demande comment elle parvient à se reproduire, le monde se décline en cercles concentriques autour d’eux-mêmes , ou plutôt de la seule chose qui les intéresse : leurs organes génitaux fatigués ! Au-delà, quand ils s’y aventurent parfois, n’existe que ce qui est parisien ! Parfois, pour donner le change, on se met à jouer le Pierre Loti de chez Smalto. On fait dans l’ethnographie. On revient de chez les sauvages, ou, mieux, d’une zone de guerre. On se montre sous son meilleur jour, on devient un grand humanitaire, un parangon de la tolérance ouvert à toutes les cultures depuis le cockpit de sa Land Cruiser… Quand je pense qu’il y a des gens qui achètent des livres…qui écoutent France Culture…quand moi, je rêverais de ne plus sortir d’ici qu’aveugle, sourd et muet !... Le cabotinage prétentieux de notre « cinéma d’auteur », cette coterie de singes paresseux, cooptés, incompétents, vautrés sur leur matelas de prébendes, et qui croient nous faire passer des vessies pour des lanternes, c’est-à-dire la pauvreté du dialogue pour un parti pris, la laideur de l’image pour de l’avant-gardisme, l’indigence du scénario pour de l’harmonie classique, l’amateurisme des acteurs pour de la distanciation brechtienne, l’échec commercial pour preuve de la sottise du public… »
Quant à l’ « art contemporain » …il ne fallait pas lancer Robert sur ce sujet, surtout quand on n’avait pas de temps à perdre.
La stase était la norme ; ces productions ne servaient qu’à s’occuper en attendant la mort, ce que résumait le dicton de McLuhan : le massage est le message. Bien que la Théorie permît de comprendre cette insignifiance, elle n’offrait aucune consolation. Et ça, le professeur K. ne le tolérait pas.
Il fut sauvé par ce Moloch de la pensée moderne : le marxisme. Non pas la stricte doctrine -- les analyses grises et prétentieuses de La Nouvelle Critique eussent aggravé sa mélancolie – mais sa version sentimentale, celle qui croit en la rédemption par le peuple.
Que se passe-t-il lorsque, dans le cerveau d’un professeur de philosophie, entrent en collision la théorie de l’équilibre ponctué et le romantisme prolétarien ? Il finit mastroquet à Colombes.
Il avait commis l’erreur, explicable par ses origines sociales et son milieu universitaire, de ne chercher la trace d’un changement ponctuel de la culture que dans les artefacts prisés par les classes dirigeantes.
En matière de ce qu’on appelle vulgairement « culture », la consommation du bourgeois éduqué se répartit en deux catégories. D’un côté, les fossiles : opéra, expositions de peinture, littérature scolaire. Rossini, Manet, Strindberg, et les autres. De l’autre, le branchouille : happenings, art contemporain, spectacle vivant, autofictions. Inutile de citer des noms, les coupables se reconnaîtront. D’une part, le produit du passé, c’est-à-dire (selon la Théorie) le résultat des changements ponctuels déjà opérés, et d’autre part, le murmure insignifiant de riens qui prétendent exister, soit encore le bruissement de la Stase. C’est avec la désespérance de Bouvard et Pécuchet que Robert avait traqué quelque chose au milieu de ces riens, avant de comprendre que ce quelque chose, s’il existait, ne pouvait se trouver que chez le Peuple.
Ici, le lecteur me reprochera peut-être d’étaler mes connaissances littéraires, ce en quoi il n’a pas tort. Mais il est impossible d’élucider un crime indépendamment de son contexte. Dans le cas de Léo Mortier, qu’une poupée Barbie hors circuit avait fait perdre la tête, le contexte, paradoxalement, est éminemment culturel. C’est même pour ça que cette histoire vaut la peine d’être racontée. J’ajoute que mon vaste savoir, ironiquement, procède de la Théorie. Je vis mon propre équilibre ponctué, et ce n’est qu’à l’occasion de mes contacts avec Robert que j’ai acquis un bagage intellectuel. Ami lecteur, tiens-les pour responsables du parfum de pédanterie qui émane parfois de ces lignes.
Un matin de septembre 2003, Robert se lève et se demande : que fait le peuple ? La réponse est connue de tous les professeurs en Sorbonne : le peuple regarde la télévision. C’est même la raison pour laquelle les professeurs n’en ont pas, de télévision. Pour qu’on sache bien qu’ils ne font pas partie du peuple, que, dans leur jargon technique et précis, ils appellent « les beaufs ». La télévision est cependant pratique, car elle permet de connaître le peuple sans avoir à parler avec des beaufs, ce qui est une douleur insupportable pour toute personne bien née. Et c’est encore plus vrai depuis cette invention extraordinaire qu’on appelle la télé-réalité, instructif zoo dont les universitaires, s’ils osaient s’en servir, tireraient le plus grand profit – quoiqu’en vérité il soit très difficile de rencontrer des gens aussi abjects, indigents et dépravés que les personnages de ces shows. Leur raison d’être, disait Robert, est de faire croire au peuple qu’il est indigne, pour mieux le faire plier devant ses maîtres.
Robert acquiert donc une télévision. Le voilà qui ahane, sortant de chez Darty, à trimballer son carton volumineux dans le métro, en espérant ne pas croiser un collègue, car, si c’est le cas, le CNU ne le promouvra jamais professeur de classe exceptionnelle. De retour chez lui, il allume l’objet et zappe frénétiquement en quête d’une flamme, d’un éclair, d’une fulgurance. Et voilà qu’il tombe sur la retransmission d’un vieux programme des années soixante-dix. Le type a une coiffure pas possible. On voit son rimmel. Sa veste dégouline de paillettes ; il a une espèce de pantalon en forme de trompette, qu’on dirait enduit d’huile d’olive. Derrière lui, quatre pouffiasses en tenue d’athlétisme, avec des bottines molles, se trémoussent. Tout est blanc, tout brille, tout tourne. La scène est grotesque. Robert s’apprête à zapper. Mais c’est tellement ridicule qu’il ne peut s’empêcher de continuer à regarder. Les paroles ne rattrapent pas le reste. Le lundi au soleil, c’est une chose qu’on ne verra jamais. Regarde ta montre il est déjà huit heures. Embrasse-moi tendrement.
Alors, l’incroyable se produit. Peu à peu, le mépris cède à l’euphorie. Robert bat la mesure. Robert s’amuse. Pour un peu, il remuerait son popotin comme les danseuses. Dont il trouve, après tout, qu’elles sont de splendides spécimens humains. On ne voit pas pourquoi on devrait s’extasier devant un ours blanc, une antilope, ou un papillon, et pas devant les Clodettes. Robert prend son pied : ça fouette, ça décoiffe, ça fout la pêche. On serait même tenté de dire que ça s’en va et ça revient. Robert prend son pied parce qu’il assiste à une giclée d’énergie vitale. Entre deux accents de trombone, ses critères de petit bourgeois éduqué et conventionnel volent en éclats :
« Nietzsche, disait-il, a renié Wagner et son interminable spirale du pathos pour la brutale simplicité de Carmen. Qui croit sérieusement que si Nietzsche revenait, il s’enticherait de Kline, Malevitch, ou d’une quelconque « installation » adoubée par l’intelligentsia ? Il irait vers la vie : l’agitation d’un centre commercial, le brouhaha sur les gradins d’un stade de foot, l’hystérie des fans d’une vedette… »
Surtout, Robert prend son pied parce que c’est mal. Robert vient d’accomplir l’ultime transgression. Robert K., professeur de philosophie à la Sorbonne, vient de plonger au cœur de la beaufitude, avec le frisson orgasmique du goret vautré dans la boue.
Arrive enfin le troisième temps de la conversion de Robert K. Celui de l’autocritique. Aurait-il jamais songé qu’on pouvait se moquer des peintures de guerre des Masai ? Du chant du muezzin le matin à Kandahar ? Des Mongols dans leur yourte ? Alors qu’est-ce qui rendait le stras de Claude François moins respectable que ces coutumes, sinon la morgue des snobs ignorants ? Chaque peuple communie dans ses rituels. Claude François, Johnny, et les autres, c’était notre rituel. Leurs brushings, maquillages et paillettes, nos peintures de guerre à nous. Ainsi, selon Robert, ce qui était arrivé sur le petit écran et les scènes de l’Olympia et de Bobino, entre l’agonie du yéyé et l’avènement du disco, c’était aussi important que la grotte de Lascaux.
Après sa conversion, Robert avait démissionné et racheté le café du Globe pour en faire un petit temple convivial. Les nostalgiques s’y retrouvaient pour échanger de précieuses informations, au milieu des objets de culte qu’il avait pu chiner dans les brocantes et les ventes aux enchères. On se doute qu’avec un pareil docteur de la foi, identifier mon icône fut un jeu d’enfant.
-- Putain, qu’elle est belle ! S’exclama-t-il dès que je lui montrai la photo.
Je lui fis part de mon ignorance.
-- Karen. Karen Cheryl. Dit-il.
Je lui demandai comment ça s’épelait, pour le noter méticuleusement sur mon calepin.
-- Rien que cela, c’est déjà toute une histoire !
Avec Robert, je tenais une source utile de renseignements sur la monomanie de Léo Mortier, mais aussi un témoin précieux. Oui, me confia-t-il, après que je lui eus sommairement décrit sa physionomie, la victime avait pris quelques verres au café du Globe. Ils avaient un peu discuté, de Karen évidemment. Léo cherchait des indications sur une de ses performances, que Robert avait oubliée. Guy Lux ? Jean-Pierre Descombes ? Argelès ? Lons-le-Saunier ?... Il ne pouvait rien affirmer. D’ailleurs, leurs échanges avaient tourné court. Robert n’était pas particulièrement expert sur cette chanteuse. Il qualifiait son œuvre de variété tardive, comme on parle de gothique ou de romantique tardif. Et pourtant j’avais l’intuition que j’allais retourner plusieurs fois au café du Globe. Peut-être parce que je me raccrochais inconsciemment à la seule piste exploitable.
En sortant de l’établissement, je constatai que ma chère MG refusait à nouveau de démarrer. Presque une aubaine, car j’avais besoin de réfléchir. J’arpentais le trottoir gras et humide en attendant la dépanneuse, prenant soin d’éviter les mendiants et les déjections animales.
Il y avait trois possibilités. La première – la préférée des feignasses du quai des Orfèvres – un crime crapuleux. En l’absence d’effraction, je ne voyais qu’un scénario : une histoire de pédés. Avis à la ménagère de moins de cinquante ans : la plupart des homosexuels sont mariés. Ils sont mariés tout comme les alcooliques se nourrissent, ce qui ne les empêche pas d’être alcooliques par ailleurs. Encore que certains mangent peu et mal. J’avais résolu trois ou quatre crimes dans ces milieux. Il y en a un bon paquet qui ont une fascination pour les voyous, et sur internet ils pouvaient se trouver un black de banlieue ou un beur de chantier en moins de dix minutes. Ça commençait comme ça, et parfois ça tournait mal. Pasolini et Descoings, du fond du purgatoire des invertis, pourraient vous en conter un rayon. Sauf que ça ne collait pas avec le profil de Léo Mortier. Son alcoolisme à lui, c’était Karen Cheryl. De quoi vous faire passer la tentation, fût-elle légère, de prendre Cupidon par derrière.
C’était du moins ce que je pensais au début de mon enquête. Mais je devais apprendre plus tard que Karen, comme bien d’autres divas du music-hall, avait décroché le label d’icône gay. Je n’eus jamais le temps d’approfondir cet étrange concept. Etaient-ce les signes les plus conventionnels de leur féminité qui valait à ces chanteuses l’admiration de cette «communauté » ? Ou fallait-il y voir, derrière le second degré, une entreprise de démolition passablement misogyne ? Quoiqu’il en soit, la piste se serait avérée fausse. Que les lectrices avides de détails sulfureux daignent me pardonner.
Seconde hypothèse : la machination classique d’un héritier qui veut rafler le magot. Pas à exclure, mais improbable. Mademoiselle Sabrina alias Laurence avait largement de quoi compléter sa collection de chaussures glamour et sa panoplie de fonds de teint et de vernis à ongles. Et pourquoi s’adresser à moi, quand la police avait classé l’affaire ? Par jeu pervers, pour tromper son ennui de midinette hors d’âge ? Improbable. Quant à Max, sa part d’héritage le tire un peu de la mélasse. Le coup des papiers signés par son frère, c’était un pétard mouillé. Certes, on peut imaginer un Max désespéré, après la rencontre d’un type louche, quelque part dans un lieu de perdition, se laisser tenter par un contrat… Là aussi, j’étais sceptique. Pour laisser suriner son frère, il faut une sacrée dose de vitalité. Il faut encore être capable d’agir, au moins de se mettre en colère, ce qui n’était plus à la portée d’un dépressif tel que Max. Et puis, les fratricides, ça n’existe que dans la mythologie. Ou chez les rois.
Troisième possibilité : qu’il y eût un rapport entre le meurtre et la monomanie de la victime; ça paraissait plutôt loufoque. Mais je n’avais rien d’autre à me mettre sous la dent. Pour établir un lien entre Karen Cheryl et le décès de Mortier, il fallait se mettre à bosser. Et pas qu’un peu.
J’avais besoin d’en savoir plus sur la chanson française. J’achetai quelques bouquins, qui ne me servirent pas à grand-chose. Il y avait les critiques, qui ne juraient que par la musique sérieuse : jazz, blues, rock, plus les bonshommes à prétentions littéraires : Brassens, Brel, Barbara…on était complètement hors sujet. Ou alors, le genre souvenirs de Line Renaud, où la vedette nous explique à quel point les gens qu’elle a côtoyés débordent de gentillesse et de talent. Après cette perte de temps, je décidai de retourner à Colombes.

Annotations
Versions