Vers une esthétique du tube
Il m’avait emmené dans l’arrière-salle, parce qu’au comptoir deux clients éméchés s’engueulaient à propos de la plus belle chanson de France Gall. Un type au look de teddy-boy sur le retour avait conquis le Juke-Box qui distillait All or nothing de Little Bob Story. Là-bas, c’était plus calme. Il m’offrit un cognac et me fit asseoir dans un fauteuil club, qui avait paraît-il servi sur un plateau télé dans les années soixante. J’étais intimidé à l’idée de poser mes fesses sur le même coussin en cuir rouge qu’Eddy Mitchell ou Richard Anthony. Au mur, le regard désespéré de Mike Brant me fixait. Un peu plus, et je commençais à croire aux fantômes.
Je savais conduire ce genre d’entrevues. Il fallait caresser le bonhomme dans le sens du poil, flatter sa passion. Avant de venir, j’avais un peu surfé sur Internet, j’avais lu quelques notices sur Wikipedia, téléchargé quelques pages de magazines de fans. Je comptais sur cette connaissance fraîchement acquise pour stimuler son intérêt et relancer la conversation s’il le fallait.
-- L’âge d’or de la variété, dit Robert, commence à la fin de la période yéyé et se termine avec l’avènement du disco. Deux genres américains que l’on s’est contenté de copier. Mais quand le twist a laissé place au pop, ça n’était plus possible. Quand je pense à la lourdeur des Elton John, Springsteen et autres Pink Floyd…toute cette grandiloquence. Une pesanteur toute germanique, qui vous met bien les points sur les « i », au cas où vous n’auriez pas compris. Chez nous, on ne sait pas faire. L’esprit français restera toujours léger, faute de quoi il tombe dans le pastiche. Comme chez Trust, ces spécialistes de la parodie. Dans cinquante ans personne ne s’en souviendra, alors que Mireille Mathieu, elle, sera au Panthéon. Mireille Mathieu ça ne s’écoute pas tous les jours. Ce serait comme être tout le temps à la messe. Même les bigotes ne peuvent pas. Qu’on aime ou pas Mireille Mathieu n’est évidemment pas la question. Vous n’allez pas à la messe parce que vous aimez votre curé… Quand la pop est devenue disco, c’était à peu près terminé pour la variété française. Tout le monde s’est mis au disco, les français les premiers. Normal, on en faisait déjà sous Louis XIV. Benserade : le Travolta du XVIIème siècle. Moulinets, entrechats, chatoiements des habits de lumière, rien n’y manque… Quand le disco a débarqué, ils s’y sont tous mis : Juvet, Sheila, Dalida, Cloclo, et bien sûr votre Karen. Depuis, il n’y a plus que de la musique en conserve. On devrait dire de la merde en conserve…
-- Donc, repris-je, entre le milieu des années soixante et le début des années quatre-vingts, il s’est passé quelque chose de spécial ?
-- Spécial ? Une incroyable explosion artistique ! Et authentiquement française, comme le gothique ou les impressionnistes.
-- C’était de la musique commerciale, pour les midinettes, les ménagères ?
-- Parce que vous croyez que les cathédrales n’étaient pas commerciales ? On vous en mettait plein la vue, dans une cathédrale. Et sur la façade aussi ! Il fallait que le marketing soit à la hauteur du produit. Et le produit, c’était Dieu.
-- Mais Sheila, ce qu’elle vendait…
-- Et d’ailleurs, interrompit-il, savez-vous ce qu’est une midinette ? Bien des ignares s’imaginent que le mot est synonyme de minette. Apprenez qu’une midinette est une couturière, comme d’ailleurs une grisette ou une cousette.
-- Mais Sheila, ce qu’elle vendait, ce n’était que des disques ?
-- C’est ce que tout le monde croit, y compris les producteurs de Sheila, y compris Sheila elle-même. Mais Sheila, mon brave monsieur, ce qu’elle vendait c’était la France ! Et pas à une puissance étrangère, comme Mata-Hari, mais aux français eux-mêmes. Vous saisissez ?
Je commençais à me dire qu’il était encore plus cinglé que Leo Mortier.
-- La différence avec les cathédrales, c’est que personne ne cherchait à faire quelque chose de transcendant. Ce qui ne prouve rien. La transcendance procède de l’intention divine, elle se moque des motivations des hommes. Sans même parler des dealers de came, des rabatteurs de filles de joie qui hantaient les studios pour y offrir des plaisirs faciles, vous n’imaginez pas tous les pourris qu’il y avait dans ce milieu : agents, producteurs, intermédiaires, journalistes, publicitaires. Tout pourris qu’ils étaient, ces gens ont apporté leur pierre à l’édifice. Sans même en avoir conscience. Dès 1965, le twist, le yéyé, étaient finis. A force de se débattre dans leur carcan, ces formes s’étaient épuisées. Le vide laissé par l’essoufflement de ces copiés-collés américains fut rempli par une génération au talent incroyable. La plupart étaient des moins que rien. Daniel Guichard : manutentionnaire aux Halles. Nicoletta : le résultat du viol d’une handicapée mentale par un ivrogne, un soir de fête de village. Les parents de Sheila, des marchands de bonbons sur les marchés. Hervé Vilard, un vrai héros d’Eugène Sue. Retiré par la DDASS à sa mère, qui vendait des violettes devant un théâtre. Et derrière, toute une infrastructure capitaliste de types sans cesse à l’affût du nouveau produit : la lolita, le mauvais garçon, la diva à la voix rauque, le gendre idéal, le charmeur nostalgique, le sex-symbol. Dans cette concurrence effroyable, on ne survivait qu’avec du talent. Le résultat ? Un âge d’or. Une mosaïque de titres cultes, que le moindre moutard, cinquante ans plus tard, fredonne encore, car écrits par ce qu’il se faisait de mieux en matière de paroliers et de compositeurs, dont la totale liberté créatrice a donné son nom au genre : Variété. Quel rapport par exemple entre Il est mort le soleil et Aux Champs-Elysées ? Entre Il venait d’avoir dix-huit ans et Le lundi au soleil ? Entre L’avventura et Les filles du mercredi ?
« Nous savions encore qui nous étions. Nous savions encore ce qu’était l’Europe. Un petit bloc d’échelle humaine, où l’on cultivait sa différence, coincé entre l’Amérique pour qui les hommes sont interchangeables et les despotismes de l’Orient qui les broient. Nous n’en avions plus pour très longtemps.»
-- Ce âge d’or n’a pas duré ?
-- Au début des années 1980 les anglo-saxons ont contre-attaqué en masse. Ils nous ont imposé leurs mélodies gluantes et pentatoniques, et leur son radiophonique en plastique préfabriqué. En 1985 tout était terminé, les anciennes vedettes ne faisaient plus que de la bouillasse. Même quand c’est écoutable, ce n’est plus de la variété. La variété est morte. Il faut dire qu’on les a bien aidés. Quand un génie comme Gainsbourg s’emploie à salir tout ce qu’il touche, en commençant par mettre de la pornographie dans la bouche d’une France Gall encore enfant, on n’a guère besoin d’ennemis.
On se rapprochait du cœur du sujet.
-- Qu’est-ce que la variété ? demandai-je.
-- La variété obéit à des règles.
Impossible d’emprunter un ton plus sentencieux, même du haut d’une chaire en Sorbonne.
« La règle d’or, celle dont dérive les autres, est que l’on s’adresse à tout le monde. La variété est universelle. Elle est catholique. Elle est œcuménique. Léo Ferré n’a pas de règle à suivre, ou du moins, il n’a pas à suivre ces règles-là. Léo Ferré chante pour le public de Léo Ferré. Mais Sheila, Mireille Mathieu et Claude François ils chantent pour la France. Ça leur crée des obligations.
« La deuxième règle c’est de ne pas prendre au sérieux ce qu’on fait. Car la vie n’est pas sérieuse, et c’est en le sachant qu’on atteint l’universel. Les peuples le savent instinctivement.
« Troisième règle : ne pas transiger avec la perfection. Ce n’est pas parce que ce qu’on fait n’est pas sérieux, qu’il ne faut pas le faire sérieusement. Regardez quelques clips de Sylvie Vartan ou France Gall dans les années soixante. Elles étaient nulles. On a honte pour elles. Il a bien eu raison, Cloclo, de l’agonir d’insultes après ce criard et aigrelet Poupée de cire qui lui valut l’Eurovision. On se demande ce que le public avait dans les oreilles ce jour-là. De la cire, précisement… Quinze ans plus tard, les mêmes nous offrent un produit parfait. Entre-temps, un travail colossal. Pourquoi se défoncer pour de pareilles niaiseries ? Pour le fric ? Quand on en a déjà ? Ou parce que la dignité d’un roi est de ne jamais abdiquer ?
-- Donc, Leo Ferré ce n’est pas de la variété ?
-- Leo Ferré c’est ce que l’on appelle pompeusement de la « chanson à texte ». Du texte, il y en a précisément trop, ce qui enfreint la deuxième règle. Ceux comme Jonasz ou même Julien Clerc qui ont voulu ennoblir la variété avec du texte se sont plantés. Ils ont créé des œuvres hors genre, vouées à sombrer dans l’abîme qui sépare la chanson de la poésie. Dans deux ou trois cents ans plus personne ne se souviendra de ces mecs-là.
-- Et Sheila ?
-- Sheila et Cloclo seront dans les manuels d’histoire. Comme Lenôtre et Molière. Parce qu’ils représentent la forme la plus achevée d’un art universel. Cela, parce qu’ils s’en sont tenus aux règles. Quant à Leo Ferré, son nom figurera peut-être dans les notes de bas de page d’une histoire du music-hall. S’il a de la chance. Et Trenet aura peut-être droit à un chapitre. Ils relèvent de l’histoire de l’art. Mais Sheila et Cloclo, ils jouent en ligue 1. Celle de l’histoire de France.
Il se leva et retourna au bar. J’en profitai pour scruter la salle. Il n’y avait pas de photo de Karen Cheryl. J’ignorais la place qu’elle occupait dans son panthéon. Il revint avec une nouvelle bouteille de cognac. Mon verre était vide, il me resservit. L’arôme était bien rond, l’alcool pleurait dans le verre, chaque gorgée durait bien cinq minutes en bouche. Je regardai l’étiquette (un tic professionnel : toujours accumuler les informations même insignifiantes) ; il s’agissait d’un petit producteur de Saint-Jean d’Angély.
-- La quatrième règle, reprit-il, c’est que le texte doit rester léger. D’abord parce qu’on s’adresse à tout le monde – première règle. Les gens écoutent des chansons pour se détendre, s’ils veulent s’initier à la topologie différentielle, ils achètent un livre ou s’inscrivent aux cours du collège de France. Voilà pourquoi personne n’a jamais fait de chanson sur la topologie différentielle. Ce serait aussi débile que Le Capital en bande dessinée.
-- Un bon texte, ça ressemble à quoi ?
-- Un bon texte, ça ressemble à ça :
C’était l’année dernière
Il venait d’Angleterre
Il était musicien
Il chantait bien.
-- Ça semble stupide, reprit-il, parce que ça ne dit pas grand-chose. Mais ça ne dit pas grand-chose, parce que la musique en dit beaucoup. Et les voix. Et la gestuelle. Le texte n’est pas plus important que la partition d’altos, dans une symphonie. On doit le comprendre au rythme de la chanson. Sinon, il encombre.
« Pas d’opinions politiques, elles divisent – la première règle, encore et toujours ! Les chanteurs « engagés » sont aux antipodes de la variété. Par ailleurs, une opinion politique dans une chanson, c’est de la dictature. On ne peut pas répondre, et la chanson se termine après trois minutes. On est au mieux dans le slogan, dans la propagande. La chanson engagée interpelle, structure, embrigade. Quant à la mélodie, elle légitime le discours en l’associant aux émotions qu’elle suscite. On est au mieux dans la basse technique publicitaire, au pire dans l’incantation totalitaire… Les heures les plus sombres, comme disent les autres…
« Pas d’obscénité. L’obscénité suscite l’anxiété. Elle agresse. Elle insulte. Elle tue les conventions, donc les relations sociales. Le seul public qui communie dans l’obscénité, c’est celui des bordels. Pas d’obscénité, donc pas de Gainsbourg. Gainsbourg go home !
« Eviter l’érudition et les citations, ça assomme les gens. En général ils ne comprennent pas, et, si c’est le cas, ils s’en foutent. Qu’est-ce que les gens en ont à foutre que Jonasz ou Nougaro aiment le blues et Duke Ellington ? Si ces questions les intéressent, ils n’ont qu’à écrire une monographie. Ces tartuffes essaient de se mettre tout le monde dans la poche : le peuple, et les coteries… J’ajoute que quand une chanson commente la musique des autres, ça commence à sentir sacrément le roussi. Car un art qui parle de lui-même est un art mort. Le roman est mort quand il a pris l’écrivain pour héros. Il suffit de voir le titre d’une de ces oeuvres pour comprendre que même leurs auteurs le reconnaissent : Les faux-monnayeurs…
« Putain, ce millésime est encore meilleur que le précédent. Ce que j’aime dans le cognac, c’est que ça sent le raisin. Alors que l’armagnac… Dans ces chansons, on raconte des histoires simples, des histoires pour tout le monde. Ça tourne autour du flirt, de l’amour, du sexe, parce que c’est ça qui intéresse les gens. C’est ce qui leur arrive de plus important. Avec la mort, la maternité, la maladie, et aussi le pognon, la misère, la réussite. Les opéras de Wagner, les romans de Zola et même les tragédies de Corneille ne parlent pas d’autre chose. J’attends toujours de voir un poème correct sur la propriété collective des moyens de production. Je ne te dis pas combien de mes collègues de Sorbonne s’y sont cassé les dents. Les imbéciles !! Quand je veux faire de la poésie sur le matérialisme dialectique, je sors ma mitrailleuse !
-- Donc Jean Ferrat, ce n’est pas de la variété ?
-- Ferrat, c’est de la mauvaise variété. Il est inutile d’avoir une voix pareille si c’est pour se torcher avec les règles. Rien de plus consternant que La femme est l’avenir de l’homme. La femme est l’avenir des cons et l’homme est l’avenir de rien, disait Renaud quand il m’amusait encore. Etre con au point de vouloir enfiler des platitudes dignes d’un discours d’Arlette Laguiller ! Mais surtout, Ferrat enfreint la cinquième règle.
-- La cinquième règle ?
-- Celle qui consiste à prendre son pied. Il me donne toujours l’impression de se faire chier. Remarque, il y en a des pires : Béart, Brassens, Moustaki…sans parler des sinistres Diafoirus de la chanson qu’on nous impose aujourd’hui. Si tu ne prends pas ton pied, le public non plus. Prendre son pied est une grâce, un don du ciel. Non pas que ça soit rare, la plupart ont un plaisir énorme à chanter. Regarde Cloclo, Dalida, Michel Fugain… Mais si la première règle est d’or, celle-ci est en béton.
La conversation partait dans le décor.
-- Et Karen Cheryl ?
-- S’il existe un pendant féminin à Cloclo, c’est elle. Lorsque Karen paraît, la variété décline déjà. Karen est la dernière grande star. Sa voix est d’une grande souplesse. Elle surgit deux ans après le premier choc pétrolier, quand ils commençaient à assommer les gens avec la crise, l’austérité, la montée du chômage. Les gens en avaient marre, ils voulaient du Sheila. Sheila était leur rayon de soleil, une sorte de Prozac de l’époque. Mais Sheila, voilà quinze ans qu’ils la voyaient. Elle commençait à leur sortir par les yeux.
« Nos contemporains ne peuvent plus allumer leur télé sans qu’on leur inflige le fade bouillon des politiciens. Pas une journée sans les mensonges mielleux d’un Hollande ou d’un Sarkozy. Beaucoup de gens connaissent mieux ces types que leur femme ou leurs enfants, alors qu’ils ne leur ont rien demandé. Leur vie s’est transformée en un cauchemar. Des gnomes pathétiques se sont incrustés chez eux, comme des parasites invasifs dont on ne pourrait se débarrasser qu’en s’exilant aux antipodes, au sommet d’une très haute montagne, ou sur une île déserte. Mais, dans les années soixante-dix, les hommes politiques, on les voyait beaucoup moins. Ce n’étaient pas Giscard, de Gaulle ou Pompidou qui squattaient les ondes ; c’étaient Claude François, Mireille Mathieu, ou Joe Dassin. De Chancel à Jacques Martin en passant par Guy Lux, Drucker ou les Carpentier, sans oublier l’ineffable Danièle Gilbert qui mettait du baume au cœur des ménagères, la variété était partout. Emissions humoristiques, programmes pour la jeunesse, shows animaliers, jeux télévisés, tous les prétextes étaient bon pour qu’une vedette vienne pousser sa petite chanson. Ce qui permet de comprendre qu’après quinze ans de Sheila on frôlait l’overdose…
« Il fallait de la jeunesse, de la nouveauté. Alors débarque cette fille qui sait littéralement tout faire. Elle aurait pu faire du chant tyrolien ou de l’opérette, et même finir chef de clinique à l’hôpital Broussais. Mais la France veut du Prozac, donc du Sheila. Et Karen fait du Sheila. Du coup, il n’y a plus de Sheila.
-- Pourtant, on ne la voit nulle part sur vos murs…
-- Erreur, mon cher. Elle est là. A droite.
-- Cette fille ? Quel rapport ?
Quel rapport en effet entre la cheftaine de scouts blonde au sourire un peu niais, placardée sur le mur de l’arrière-salle à côté d’une canne de hockey et d’un masque d’escrime, dont on ne savait pas si le précédent propriétaire les avait laissés là ou s’ils témoignaient des goûts sportifs de quelque icône du panthéon, et la Vénus de braise dont j’avais recueilli l’image ?
-- Aucun. La vôtre c’est Karen. La mienne c’est Carène. Maintenant je dois vous laisser, il faut préparer la salle. L’association des sosies d’Eddy Mitchell l’a réservée pour son gala annuel.
J’ai pu rentrer à Paris sans encombre. Enfin, pas tout à fait. Heureusement qu’il y avait un automobiliste avec dans son coffre les câbles pour suppléer à une batterie à plat. Il était ravi de dépanner, plein de compassion fraternelle. Sûrement un ancien propriétaire de MG.

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