Mails, amour et psychiatrie

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Pourquoi Karen Cheryl obsédait-elle Léo Mortier ? Répondre à la question, c’était trouver la clef du meurtre. Les théories compliquées ne m’ont jamais réussi. Chaque fois que je m’entêtais à suivre une explication tordue, je me fourvoyais. L’être humain est simple, surtout dans sa version masculine. Imaginons qu’un bon génie mette Scarlett Johansson dans le lit d’un type, ad libitum, aussi souvent qu’il le désire[1]. Croyez-vous qu’il s’intéressera au Talmud ou à la mécanique quantique ?

Partons donc d’une hypothèse simple : l’intérêt de Mortier pour Karen était avant tout érotique.

Je faisais les cent pas dans mon salon en tripotant une boule de pâte à modeler, ce qui m’aide à me concentrer. J’imaginais Mortier vaguement amoureux, et d’autant plus frustré que Karen n’était plus qu’une bibliothèque virtuelle d’images mal remastérisées, entassées dans les répertoires de Youtube par la ferveur des fans, la rémanence cathodique d’une époque heureuse et révolue. Je le voyais s’exciter seul à longueur de nuits devant ces vidéos.

Et après ? De là à se faire étrangler…le motif manquait. Qui pourrait en vouloir à un mytho inoffensif, prisonnier de ses rêves ? D’autant que ses contacts avec le monde extérieur étaient rares. Il y avait sans doute un lien entre le meurtre et ses escapades, mais je n’avais pas même un début d’information à leur sujet. Si ce n’est qu’il avait pris un pot une ou deux fois au café du Globe. Peut-être avait-il repéré, un jour, dans la rue, une personne qui ressemblait à Karen. Il aurait tenté de se lier avec elle, il l’aurait peut-être harcelée…à moins que cette personne n’en ait profité pour lui soutirer de l’argent…les choses auraient dégénéré… Il s’apprêtait à la dénoncer à la police… Elle fricotait avec des voyous…qui l’auraient trucidé… Bref, je nageais en plein roman policier.

J’avais besoin d’en savoir plus sur la nature de sa relation avec Karen. Je me résolus à aller parler à ses psychiatres.

L’ennui, avec les psychiatres, c’est qu’ils sont toujours plus cons que les fous qu’ils soignent. Du coup, ils n’ont jamais soigné grand-monde. Pas sûr qu’on puisse le leur reprocher, car les fous sont très intelligents – c’est pour ça que les autres pensent qu’ils sont fous. Le docteur de Rivoyre était une femme plutôt sèche d’environ cinquante ans, avec des cheveux courts et des yeux gris clair froids et translucides. Elle arborait un foulard fuchsia autour de son cou long et fragile. Elle suintait la distinction. Ça ne facilitait pas la conversation, d’autant que c’était une freudienne de stricte obédience. Les doctrines, ça sert à éviter aux imbéciles de réfléchir. Du haut de sa chaire, le docteur Rivoyre m’asséna une litanie de poncifs – transfert, Œdipe, projection, castration, père sévère, mère veilleuse, surmoi, grand A, petit a… – que je n’essayai pas trop de comprendre. Depuis une enquête dans la haute bourgeoisie germanopratine (mot que j’affectionne particulièrement), je soupçonnais la psychanalyse d’être une arnaque : Une cliente littéralement ruinée par son mari, qui passait tout son temps sur le divan d’un gourou réputé de la rive gauche, dans l’attente d’un improbable « transfert », cet ultime stade de la guérison, selon les initiés, qui comme par hasard ne se produisait jamais… Mais Mme Rivoyre y croyait vraiment. Pour elle, le cas de Léo Mortier se ramenait à un Œdipe mal digéré : Léo Mortier, comme tout un chacun, voulait coucher avec sa mère, qui se confondait avec Karen Cheryl. On se demandait pourquoi, vu l’absence totale de ressemblance physique, d’après les portraits que j’avais pu observer chez sa veuve, ou plutôt son ex-future-veuve.

Ce bouillon fade ne me servirait à rien. Mais j’essayai de profiter de ma présence pour obtenir quelques informations.

-- Léo Mortier avait-il quelque manie particulière ? Une idée qui revenait sans cesse ?

-- Je vois, cher Monsieur, que vous connaissez mal le déroulement d’une cure psychanalytique…

-- Qu’est-ce à dire ?

-- Ce n’est pas notre rôle d’écouter ce que dit le patient…

La voilà qui m’explique que pendant que l’autre était couché sur le divan, à balbutier honteusement la merde qui lui encombrait la tête, afin de s’en débarrasser, elle faisait sa comptabilité sur son Mac.

-- Vous n’avez aucun souvenir de ce qu’il vous disait ?

-- Oh, tout tournait autour de cette fille. Cette Caroline…

-- Karen ? Karen Cheryl ?

-- Oui, peut-être…une vague danseuse…le genre de grues dont vos congénères, n’écoutant que leur bas-ventre, s’amourachent. Cependant, chez mon patient, cela tournait à la névrose… Celle-ci s’expliquait, évidemment, par un rapport à la mère refoulé. Mais ce n’était pas à moi de le lui dire. Une analyse, très cher Monsieur, c’est un authentique voyage ; le parcours d’une vie entière, à la recherche de soi-même. C’est pourquoi nous devons limiter nos intrusions. Dans l’intérêt du patient, je préfère n’écouter que d’une oreille distraite. Je crains trop de ne pouvoir retenir une répartie qui le mettrait trop tôt sur la bonne piste, voire une mauvaise.

Je devrais peut-être mettre au point une technique de ce genre avec mes clients, mais je ne suis pas sûr de les conserver longtemps.

-- Des faits concrets, qu’il aurait mentionnés ?

-- Non, je ne vois rien…il était peut-être question d’un objet qui se trouverait en sa possession…je ne sais plus lequel…une sorte de bijou, peut-être ? Quelque chose qui aurait appartenu à Carine Chérie ? Mais ce type de fixation est classique. Lacan en a parlé. Dans bien des cas, la chose n’existe que dans l’imagination du patient.

-- Un bijou ? Vous êtes sûre ?

-- Cher monsieur, je ne ferais pas ce métier si j’étais sûre de quoi que ce soit. Le mot bijou peut d’ailleurs s’employer au sens figuré. Ne dit-on pas d’une œuvre d’art que c’est un petit bijou ? Le mot est aussi connoté sexuellement, ce qui nous renvoie à l’Œdipe. Freud l’avait noté le premier…

-- Et ses disparitions ?

-- Jamais je ne l’aurais interrogé là-dessus. Cela aurait compromis la cure. C’était à lui de construire sa propre démarche, de mettre au point une dialectique introspective. On y mettrait le temps qu’il fallait. Je me contentais de m’assurer qu’il réglait bien la séance, y compris, ce qui est tout à fait fondamental, lorsqu’il ne venait pas. A sa mort, il était loin, très loin, d’avoir achevé son analyse.

-- A votre avis, pourquoi a-t-on tué Léo Mortier ?

-- Mon cher monsieur, j’ai bien envie de vous répondre : A chacun son métier ! Mais, si vous voulez mon avis, la police a raison….avec tous ces horribles home jackings… Ils en parlaient, hier, à la télé. Ils disaient que ces types perdent la tête quand ils se rendent compte qu’il n’y a rien à voler…Dans notre monde abominable, Monsieur Weinbörg, on ne peut hélas pas s’étonner que de pareilles…choses…arrivent…

Il n’y avait rien à tirer de cette vieille garce. Rien que la possibilité d’un objet. Ça commençait à puer le cul-de-sac. Dans un cas pareil, l’enquête se transforme en guerre de tranchées. On vérifie, on quadrille. On garde l’esprit alerte, en espérant que quelque chose émerge : un lien, une idée, une coïncidence… Je n’avais plus que deux choses à faire. D’abord me procurer l’inventaire des objets trouvés au domicile de la victime. Ensuite en apprendre un peu plus sur cette Karen Cheryl.

Au retour, la MG hoquetait. J’ai embouti le type arrêté devant moi à un feu rouge. Il a fallu faire un constat. Le type était dingue, il vociférait, sa voiture était neuve ; j’ai dû le calmer avec la fausse carte de police que j’ai toujours sur moi, et qui sert dans les cas extrêmes. Elle m’a sauvé la vie plusieurs fois. Ensuite il a fallu appeler Hubert. Hubert, c’est mon garagiste. Spécialisé dans les voitures de collection, en particulier les MG. C’est lui qui m’a obtenu cette teinte vert pistache pratiquement introuvable, quand je lui ai demandé de repeindre ma carrosserie. Il m’a dit qu’il gardait la voiture au moins deux jours, et j’ai dû me résoudre à prendre un taxi pour le Quai. Des orfèvres, pas d’Orsay.

Le chauffeur avait mis la radio. Des chroniqueurs discutaient de trois sujets cruciaux : le football, le football, et le football. De temps en temps ils cédaient la place à quelqu’un qui voulait me vendre une mutuelle. Ou un séjour aux Antilles. Ou un programme de construction neuf. Je n’ai jamais aimé le football. C’est un sport où l’on rate presque tout ce qu’on tente. Ça ressemble trop à mon existence.

Tout détective bien né a ses entrées chez les poulets. Mais, dans mon cas, c’était plus compliqué, car contrairement à bien des confrères, je n’avais jamais été flic. Il aurait fallu me payer cher pour traquer les vieilles dames qui ont oublié leur ceinture ou roulent à cinquante-deux dans un patelin. Heureusement qu’il y avait Dave (aucun lien avec le chanteur). Après un stage chez Prescott et Waterbury, Dave était entré dans la police. Il aimait les concours et la sécurité de l’emploi. Mais ce qu’il y voyait l’écœurait, alors il n’hésitait pas à me donner des tuyaux. Il croyait œuvrer pour la bonne cause, parce que ça pouvait servir à pincer des ordures dont, chez eux, tout le monde se foutait royalement, à commencer par le ministre. Il n’était d’ailleurs pas le seul. On racontait qu’au sein de la police s’était développé un réseau de dissidents. Ils n’hésitaient pas à abreuver la presse et les réseaux sociaux de fuites, pour mettre la hiérarchie au pied du mur et la forcer à agir. Malgré les appels à la délation du ministre, les clandestins tenaient bon ; personne n’avait envie de faire plaisir aux politiciens ; ils avaient perdu la confiance de la société civile, comme disent les éditorialistes. Cette déliquescence m’arrangeait, parce que j’avais de bonnes chances d’obtenir l’inventaire que je cherchais.

De fait, il ne fallut que quelques coups de fil (expression délicieusement surannée) à Dave – un gros barbu avec plein de poils frisés qui dépassaient de sa chemise à fleurs – pour obtenir une copie de l’inventaire.

Il y avait bien sûr un ordi, et les flics avaient épluché tout ce qu’il contenait. Outre les répertoires remplis de clips et de chansons de Karen, on pouvait également retrouver ses mails. Et là, surprise : rien, ou presque. De la correspondance administrative, du spam, des achats en ligne. Ce qui n’était peut-être pas si étonnant, puisque Mortier vivait dans une relative isolation. Mais les experts du Quai avaient établi que, quarante-huit heures avant la découverte du corps, la victime avait soigneusement vidé sa boîte de réception. Et pas qu’en appuyant sur une touche : grâce à un logiciel sécurisé qui effaçait toute trace de correspondance sur le disque dur ! Ça repose sur des méthodes complexes, avec des nombres premiers qui ont des centaines de chiffres, des divisions euclidiennes, des fonctions indicatrices d’Euler... J’avais un peu bossé sur ces questions chez Prescott, à une époque où seules les grosses maisons utilisaient ces méthodes : la NASA, le KGB, le CERN… Maintenant que la moindre clé USB a une capacité cent fois plus élevée que les calculateurs qui à l’époque occupaient un immeuble entier, tout un chacun peut jouer les James Bond dans le confort de sa petite chambre. Ce qu’avait fait Mortier. En quelques clics. Et pas par hasard.

Dans ses placards on avait trouvé du linge, quelques vestes, des chaussures, deux ou trois factures, bref rien que du banal. Dans des caisses s’entassaient les vinyles de Karen, il les possédait presque tous ; il les avait achetés dans des brocantes, ou sur le Bon Coin. Beaucoup portaient la marque de leur propriétaire original, souvent des écolières : « Sandrine Bonneteau, 5ème B, Tours » ; « Lucile Desmarets, collège Stendhal, Grenoble », etc. Certains avaient même été dédicacés par la star, d’une écriture ronde et vive. Pour une signature, c’était une signature. L’inverse de la mienne, une insignifiante crotte de mouche. Celle de Karen couvrait bien la moitié de la surface d’une pochette de disque, dans une profusion de volutes entrecoupées par des hachures énergiques et rythmées, comme un gâteau de mariage à Saint-Tropez, comme le bouquet final d’un feu d’artifice. C’était en somme l’équivalent scriptural de ses chorégraphies, avec elle on en avait pour son argent lorsqu’on demandait un autographe.

Il y avait surtout des quarante-cinq tours, dont beaucoup en plusieurs exemplaires : Tchoo Tchoo, Ne raccroche pas je t’aime, Pense à moi quand même... Aucun CD. Aucun DVD. Une autre caisse était remplie de vieilles cassettes vidéo d’émissions où l’idole avait chanté : Numéro Un, Palmarès, Midi Première, 40° à l’ombre… On avait également retrouvé une boîte circulaire en aluminium, d’environ trente-cinq centimètres de diamètre. Vide. Avec dessus une étiquette à l’inscription énigmatique :

I.M.061189.

Les flics ne s’étaient pas demandé ce que ça pouvait signifier, de même qu’ils n’avaient pas trop cherché à comprendre pourquoi Léo Mortier avait effacé tous ses mails deux jours avant sa mort. Parce que l’assassin fortuit, l’homme qui passait par là, la conjonction des hasards, ça permettait de se débarrasser du bébé au plus vite pour se consacrer à la collecte des impôts. Mais moi je savais qu’on ne détruit pas ses mails avec un logiciel de la Nasa, deux jours avant de se faire étrangler, par pure coïncidence. Et j’avais déjà vu ce genre de boîtes, parce que j’avais enquêté deux ans plus tôt sur une affaire d’espionnage commercial chez une station de radio. Elles servent à transporter des bandes magnétiques. Comme celles sur lesquelles on enregistre des chansons. Par exemple.

Le gros Dave avait décidément bien mérité le cigare que je lui offrirais la prochaine fois qu’on déjeunerait ensemble.

Au retour je voulais rassembler mes idées, et surtout pas qu’on me parle de foot. Alors j’ai pris le métro, encore plus dégueulasse que d’habitude. Tags, vitres rayées, odeurs de pisse, taches marron sur les sièges, passagers qui ont oublié de prendre une douche. Tout le monde faisait la gueule. S’ils devaient endurer cela deux fois par jour, aux heures de pointes, on les comprenait. Mal assis sur mon strapontin, gêné par mon gros porc de voisin qui écartait les jambes en débitant son existence insipide au téléphone, je n’ai pas pu penser à mon affaire, car au bout de deux stations est entré une sorte de Tartare, un Ouzbek ou un Tchéchène, un type avec les yeux bridés, tout juste débarqué de la steppe, avec un accordéon et un ampli criard, et il nous a cassé les oreilles pendant la moitié du trajet. Je reconnus quelques vieux tubes de Piaf, le reste c’était des poncifs de la même époque. Des trucs entendus mille fois mais dont personne ne connaît le titre. Pour sûr, il n’a pas joué de Karen Cheryl. Sur le moment je n’en savais rien, mais désormais je peux l’affirmer avec certitude. Parce qu’en deux mois d’enquête, j’ai tout écouté, et pas qu’une fois.

La boîte en alu, c’était un contenant. Et le contenu ? Soit celui-ci n’avait jamais été en possession de Leo Mortier ; la boîte était alors un objet recyclé, dans lequel il rangeait autre chose ; ou encore, elle avait une valeur sentimentale. Soit le contenu avait disparu lorsque la police découvrit le cadavre. Et si la boite avait gardé son usage premier, il y avait à l’intérieur une bande magnétique – et une bande magnétique en possession de Leo Mortier, ça devait forcément avoir un rapport avec Karen Cheryl. Il était temps de se renseigner sur la carrière artistique de la demoiselle.

[1] Ceci n’est pas un pléonasme. Ceci est une explication à l’usage des lecteurs qui n’apprennent plus le latin à l’école.

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