Protée
Je me calai devant mon ordinateur pour glaner des informations sur le Net. Ça m’a pris du temps, parce que je ne pouvais m’empêcher de regarder ces vidéos jusqu’au bout. La donzelle était passablement bien roulée ; bien des commentateurs lui devaient leurs premiers émois de d’adolescents. Ses chorégraphies, d’un érotisme de bon aloi, mettaient en valeur ses qualités physiques, les inscrivant dans une architecture complexe, fille bâtarde du ballet classique et de la revue de music-hall.
J’éprouvais une sorte de malaise ; je l’attribuai d’abord au kitsch suranné de ces images. A force de juxtaposer les clips de différentes époques, je finis par comprendre cette sensation d’étrangeté : j’avais l’impression d’avoir affaire à différentes personnes. Coiffure, accoutrement, et même visage évoluaient sans cesse, sans même parler de ses styles musicaux, qu’ignare en la matière j’aurais été incapable de nommer.
Après deux ou trois nuits passées à prendre des notes sur mon vieux calepin jauni et froissé, ainsi qu’à lutter contre les picotements que les mouvements de croupe de la chanteuse suscitaient entre mes jambes, je décidai de retourner à Colombes. J’espérais m’appuyer sur l’érudition de Robert pour comprendre ce qui, en elle plutôt qu’une autre, fascinait Mortier. Au point de le pousser à rencontrer des personnes – dans quel but ? – dont une avait jugé bon de le faire disparaître.
Des chanteuses de variété, il y en avait à la pelle. Par exemple France Gall. Des millions de gens, en France, lui vouent un authentique culte. D’autres donnaient dans la grandiloquence : Nicoletta, Michèle Torr…on comprend que de tels procédés lyriques puissent impressionner certains esprits. Alors pourquoi Karen Cheryl ? Karen c’était la fille sympa, normale, directe et sans prétention. Toutes les gamines de l’époque voulaient lui ressembler. Mais justement parce qu’elle n’avait rien de spécial. Bien foutue, oui, mais comme des milliers de filles dans la banlieue de Copenhague ou même du Loroux-Bottereau.
Les réparations de la MG s’éternisaient : il faudrait sans doute taper dans le plan d’épargne-logement. Vu ce que ça rapportait, ce n’était pas trop grave. Après mes expériences malheureuses en taxi et dans le métro, j’avais besoin d’un nouveau moyen de transport pour retourner à Colombes. J’ai donc essayé un de ces pots de yaourt au nom disgrâcieux de Voiturelib. Plutôt sympa, à condition de se couler dans le moule du Parisien-type. C’est-à-dire de n’être ni trop gros, ni trop vieux, ni trop nombreux, et de ne pas avoir trop de choses à transporter. Handicapés et familles nombreuses s’abstenir. Vue l’autonomie de la batterie, ne pas trop s’éloigner du bercail. Ce qui est, à mon avis, voulu. Mais aussi, pourquoi vouloir quitter Paris ? Il y a tout, à Paris : de l’herbe sous les tramways, une plage sous les pavés, et des nuits blanches tous les jours. Quant aux grincheux qui ne goûtent pas ces menus plaisirs, voilà un bail que nos édiles leur ont souhaité bon vent. Le Parisien-type, lui, s’en contente fort bien ; c’est une sorte d’herbivore soucieux de son empreinte carbone. Il aime ses joujoux : patins à roulettes, bacs à sables, hamacs, tipis… et la Voiturelib était un adorable jouet, respectant toutes les normes de sécurité, auquel ne manquait que des pédales.
Robert semblait content de me voir ; on aurait dit qu’il m’attendait. Je l’interrogeai sur les prestations hétéroclites de la demoiselle.
-- Il y a environ quatre périodes, comme pour Picasso. La première s’étend sur deux ans. S’il y a quelqu’un à qui elle doit tout, plus encore qu’à son producteur, c’est un certain Ludovic Chancel…
-- Le chef du protocole du Général de Gaulle ?
-- Quel rapport entre l’ancien délégué du Comité de Libération Nationale en Ethiopie et notre petite chanteuse ? Je vous croyais plus perspicace. Mais ce n’est sans doute pas un hasard si le fruit du mariage publicitaire de la décennie -- entre la petite fille de français moyen, notre mascotte nationale, et le futur ex-crooner toulousain reconverti dans la restauration -- est l’homonyme d’un dignitaire du régime de l’époque. Quoi qu’il en soit, une vedette enceinte, ça n’est pas présentable ; cinq mois d’absence sur les plateaux télé, ça fait un gros manque à gagner. Il faut boucher le trou, avant que la concurrence ne s’en charge – quitte à remercier la gentille intérimaire au retour de la vedette. S’ils avaient pu cloner Sheila, ils l’auraient fait. Comme ce n’était pas possible, ils ont pris Karen. On lui écrit le même genre de chansons. On lui apprend à hausser sa voix d’un ton et à faire traîner les « e » muets pour mieux imiter son modèle. On lui fait porter les mêmes costumes à paillettes. On l’affuble, occasionnellement, des mêmes boys, et on la programme, à sa place, pour les mêmes émissions. Par cette opération, Sheila devenait un concept, comme l’impératif catégorique. Et Karen, qui s’appelait à l’époque Carène, une instance du concept…
-- Elle a donc changé de nom ?
-- Et pas qu’une fois ! Le public adopte immédiatement cette Sheila 2.0, car elle dépasse son aînée sur bien des points, et notamment la question, toujours délicate, de l’âge. Mais il n’y a pas que ça : sur les plateaux, elle irradie la gentillesse, elle s’exprime bien. Remarquez qu’elle n’était pas la seule. En 1975, la langue de Voltaire n’est pas encore morte. On ne distribue pas le certificat d’études comme, sous Rome, des prébendes à la plèbe. Les classes sociales montantes, dont les grands-parents bafouillaient encore un patois incertain, toutes pleines de gratitude envers l’école républicaine, mettaient un point d’honneur à soigner syntaxe et vocabulaire.
Je ne pouvais qu’acquiescer. J’avais pu en juger moi-même sur quelques extraits d’émissions de l’époque – Karen n’était pas omniprésente comme les Sheila, Mireille Mathieu ou Claude François, mais elle jouait dans la cour des grands et apparaissait dans tous les programmes. A côté des bafouillages de nos énarques surdiplômés, version 2014, une bachelière douée de 1975 débite du Châteaubriand. On pouvait être fille d’agriculteurs – aisés certes, mais pas pour autant issus de la bourgeoisie intellectuelle – et n’en utiliser pas moins « songer » à la place de « penser », « nommer » plutôt qu’ « appeler », etc.
-- Au dix-septième siècle, reprit Robert, l’aristocratie française avait inventé l’archétype de la femme d’esprit…
Je savais par expérience que dans un cas pareil, il faut laisser filer.
–- A l’inverse des déesses inaccessibles de l’amour courtois, la femme d’esprit vous met à l’aise. Elle vous régale de sa conversation, et de ses talents qui rehaussent sa beauté. Nullement distante, encore moins femme fatale, attentive et gentille ; elle a de la répartie sur tous les sujets mais donne le beau rôle aux hommes qui défilent dans son salon. Ni prude, ni pute, à ses rares amants elle se donne totalement. Une Geisha, distinction revendiquée par Karen chaque fois qu’on l’interroge sur sa vie privée. Je vous laisse imaginer la tronche réprobatrice de nos féministes patentées – car il en traîne toujours sur un plateau-télé – lorsqu’elle leur balance ça dans les dents, avec en prime un sourire ultrabrite, des jambes de mannequin et quelques milliers d’euros de haute couture sur les épaules. La femme d’esprit avait duré trois siècles. Avec Karen, elle brille de ses derniers feux ; après elle, un vide sidéral prépare l’avènement de…de…
-- de la pétasse ?
-- Voilà ! Karen, héritière des Ninon de Lenclos, des Lavallière, des Madame de Pompadour, prenait la danse et la chanson comme un divertissement aristocratique. D’où la forme si pure de sa variété : les règles, elle les avait dans le sang. Mais pour ceux qui, derrière elle, assuraient la logistique, la variété c’était tout autre chose…
-- Un business ?
-- Derrière les lolitas qui défilaient sur nos écrans se jouaient des luttes homériques, un combat à mort avec pour enjeu le public. Ce qui ne signifie pas seulement vendre des milliers de disques. Il y a aussi la publicité, le merchandising, les livres, les tours de chant, les plateaux télévisés. Et la gratification n’est pas que commerciale. Au gré des entrevues, des photo-reportages, des clubs de fans, des rumeurs, la vedette se divinise. Le producteur est un démiurge. Il est au-dessus des dieux. Il fait les dieux.
« En 1975 un type tient le haut du pavé : Claude Carrère. Son arme infaillible s’appelle Sheila. Chez Carrère bosse un certain Umberto Petrucci, alias Humbert Ibach, surnommé Mémé. Voilà dix ans que cet ancien coiffeur ronge son frein dans l’ombre du patron. En attendant son heure, il joue les utilités : attaché de presse, porteur de valise, arrangeur, compositeur, éclairagiste… Notre Mémé a compris deux choses : Primo, que Sheila, la femme, vieillit. Deuxio, que l’important c’est Sheila, le concept. Tout de suite il jette son dévolu sur Carène. Elle a alors vingt ans, c’est-à-dire dix-sept, selon la péréquation en vogue dans la maison. Carrère voit tout de suite dans le jeu de Mémé : se servir du label comme rampe de lancement pour le produit Carène, pour ensuite fonder ses propres studios, dont elle sera le totem. Il fait ce qu’il peut pour torpiller le projet ; il contre-attaque avec un leurre nommé Julie Bataille. Rien n’y fait. La vague Carène déferle sur nos campagnes. Julie Bataille, vite reléguée au rayon des voix off pour les sauces Knorr ou la Samaritaine, finit dans les poubelles de l’histoire. Pendant ce temps, le blitzkrieg Carène s’abat sur le territoire : Oyonnax, Issoudun, Vierzon, la Roche-sur-Yon, Belfort, Sisteron, Louviers… la France est conquise. Mémé Ibach quitte Carrère et fait signer à sa pupille un contrat d’exclusivité pour dix ans.
-- Pourquoi Carène est-elle devenue Karen ?
-- Vers la fin des années 70, le paysage musical français fut dévasté par un nouveau phylloxera : le disco.
« Si tu dois absolument être violée, dit un proverbe, alors prends ton plaisir. C’est ce que fit le chobize français. Sheila en tête, tout ce beau monde se convertit au beat glacial qui venait de traverser l’Atlantique. Pour des raisons incompréhensibles – changement dans l’orientation des rayons solaires ? Trou dans la couche d’ozone ? Franchissement par Mars de la limite fatale d’un nouveau signe du Zodiaque ? – les gens éprouvèrent soudain le besoin de se trémousser comme des cons, toute la nuit, aux accents monotones de rythmes primaires. Plus question de danser en couple, on n’aimait plus que soi-même, on ne devait rien à personne, on se regardait jouer les Travolta devant des miroirs géants, le tympan ramolli par les décibels, les yeux éblouis par les arabesques multicolores des lasers, le cerveau embué par la défonce…
-- Donc, la deuxième période de Karen, c’était le disco ?
-- Elle s’envole pour les U.S. avec son producteur ; là-bas, il lui paye des cours de danse, lui trouve les meilleurs studios et les meilleurs chorégraphes. Carène la jeune fille comme il faut se métamorphose en Karen la vamp. Du premier avatar ne reste qu’un vague air de famille. Le résultat est à la hauteur de l’investissement. Karen n’a rien perdu de sa classe et se situe d’emblée au niveau des meilleurs : Abba, les Village People, Patrick Hernandez, Olivia Newton-John. Chaque chanson a sa propre chorégraphie, réglée comme un ballet du Bolchoï : Tchoo Tchoo, Sing to me Mama, Show me you’re man enough… C’est baroque, sensuel et feutré. Comme le Bolchoi, Karen ne transige pas : elle reste impeccable dans les distances ; les jambes se soulèvent, au millimètre près, à la même hauteur que celles des boys ; ses talons filiformes ne déséquilibrent aucun de ses gestes ; et ses bras ondulent comme ceux d’une naïade, ou des plus sensuelles danseuses de flamenco. Le son n’est pas en reste : les spécialistes l’appellent le Philly Sound. Bien des tubes de l’époque sont pénibles à réécouter, à cause du halo de mélasse radiophonique qui baigne la mélodie. Pas ceux de Karen, où la couleur des instruments se reconnaît sans effort ; ceux-ci s’imbriquent en un contrepoint aussi subtil dans les modulations qu’intransigeant dans le tempo. On sent là-derrière un as du mixage. Quant aux choristes, dont le contre-chant monte inexorablement, comme une sève, derrière les refrains de Karen, on pourrait leur consacrer une monographie. The Philadelphia Angels. Quatre Grammy Awards. Barbara Ingram, Evette Benton, Carla Benson, cette dernière décorée en 2007, par la ville de Camden, New Jersey, du Living Legend Award, au titre de la choriste la plus enregistrée dans toute l’histoire de l’industrie du disque ! Voilà pourquoi Ibach prétend avoir inventé le disco, avec Cloclo et Cerrone....en toute modestie.
-- Son aspect physique semble avoir beaucoup évolué…
-- Elle pouvait tout se permettre, parce que sa classe lui collait à la peau. Les jeunes filles des meilleures familles, lors de leur premier bal, ont des allures de tourte ; les modèles de Victoria’s Secret suent la vulgarité, en dépit des prétentions à l’érotisme haut de gamme affichées par la maison… J’ai connu pas mal de bourgeoises qui voulaient jouer les courtisanes de haut vol – il y en a qui faisaient ça pour pimenter leur couple, après la lecture d’un article de fond dans Cosmo, d’autres, plus rares, avaient basculé dans la nymphomanie à force de crever d’ennui. Elles avaient beau claquer des dizaines de milliers d’euros en lingerie, jupettes, escarpins, elles avaient toujours l’air d’une putain de bas étage… Eh bien ! Karen, elle, attifée comme une grue, restait une grande dame ; et la robe, par osmose, acquérait son élégance... Sur quelques posters on la voit en tenue de Clodette, vous vous souvenez sans doute de ces shorts de sport en nylon satiné aux couleurs criardes, qu’elles portaient par exemple sur le clip de Je vais à Rio… On ne peut pas dire que ça soit le comble de la distinction, mais sur Karen ces effets bas de gamme acquièrent une aura de fraîcheur festive, de même que Sissi ou Marie-Antoinette marchant dans le fumier, ça n’est pas la même chose que la fille de ferme qui, elle, n’a pas le choix. Les choses n’ont que le sens qu’on leur donne, monsieur Weinberg...
-- Karen Cheryl était donc essentiellement une chanteuse disco ?
-- L’empire disco n’a pas plus duré que celui d’Alexandre. Dès le début des années 1980, tout était remballé. Le genre n’appelait aucun renouvellement. Le public ne cherchait qu’à oblitérer son néo-cortex, submergé par la sérotonine, l’oxytocine et les endorphines ; l’humain n’aspirait qu’à se dissoudre dans un maelstrom chimique et rythmique de visions fugitives et de substances mêlées. Un bon tube disco durait toute la nuit, et ressemblait autant que possible aux autres tubes discos. La musique n’était qu’un support, une texture, comme les flux interminables des aéroports et des supermarchés. Dès lors, l’affaire était close après seulement deux ans – et d’ailleurs d’aucuns reprochaient à Karen qu’il n’existât pas de versions étendues de ses œuvres, qui eussent satisfait au besoin adolescent de similitude et d’éternel recommencement du dernier homme. Mais la dignité de l’artiste s’insurgeait à l’idée de rallonger la sauce ; les canons de la variété étaient aussi viscéraux chez Karen que la règle des trois unités chez Racine ; et ces canons prescrivaient qu’une œuvre c’était une chanson, composée de couplets et de refrains et n’excédant pas quatre minutes ; on reconnait là le goût français pour la concision et l’adéquation ; la haine de tout ce qui sent la digression, l’incongruité ou la redondance. De fait, si l’on oublie la rythmique, on trouve dans les deux albums disco de Karen tout un patchwork d’inspirations sudistes : créole, cajun, gospel, soul, rythm and blues, auxquelles se mêlent des ballades comme Sweet Melody, Let me be, Hold on… que n’auraient pas reniées Irving Berlin ou Cole Porter. Mais le pilonnage infernal que réclamaient les dancing fools décérébrés des boîtes de nuit n’était que redondance, et il en est mort, entraînant toute la famille dans sa chute. De la Karen disco ne resterait que la preuve de son éclatante polyvalence ; Karen était Protée ; Karen était Vishnou ; Karen était le serpent de mer, l’hydre aux mille têtes d’une modernité toujours en quête d’autre chose ; sa vie, une dynastie d’avatars toujours renouvelée, ponctués d’immersions mystérieuses…
-- Elle s’est donc à nouveau reconvertie ?
-- La mode est à l’Italie. Les Toto Cugnoto, que nous pillions déjà depuis longtemps, Umberto Tozzi et autres Celentano s’emparent du cœur des midinettes françaises. Ibach ne rate pas le train de la mode rital. Sa protégée reprend des mélodies de groupes comme I Ricchi e Poveri ou Oggi Quatro, pour lesquelles Barbelivien écrit des paroles à la portée de l’idiot du village, ou du petit bourgeois qui veut se vider la tête. Bien entendu on renouvelle le look : la team Ibach nous sert une pétillante femme-fleur. C’est frais et fruité, quoique un peu saccadé comme les premiers hoquets de la France socialiste, qui croit que le bonheur s’achète à coups d’acquis sociaux ; il fallait beaucoup de gaîté et de poupées blondes pour oublier qu’on n’avait pas le droit de dépenser plus de trois mille francs sur sa carte de crédit. Tout ça parce qu’on avait promis à des millions de mémères, sous le label prémonitoire des régimes de retraite, trente ou quarante ans de vacances aux frais de la princesse.
-- Et ça marchait ?
-- Ça marchait du feu de Dieu. Mais au sommet de sa gloire, après le hit Pense à moi quand même et la sublime ballade Si, Karen prépare une nouvelle mue. Pas question que le public s’habitue. Pas question que mademoiselle Protée se fige en une dernière incarnation. Pas question que les fans puissent prédire, même approximativement, le contenu du prochain millésime. Ainsi naît une bonne fée cathodique du nom de Karen Cheryl – mais s’agissait-il bien de la même personne ? – qui chantait pour ses copains les enfants, donnait la réplique au Père Noël sur les écrans, et risquait même un magnifique Maman tu es la plus belle du monde en pleine montée de l’esprit Canal. Car la vraie star change en or tout ce qu’elle touche. Etre taxé de ringardise par les petits marquis de l’époque équivalait à un arrêt de mort. Mais avec cet hymne de fête des mères aux relents de bossa, où sa voix volète entre les intervalles avec l’aisance d’un papillon, Protée se plaçait hors du temps et pulvérisait les fauteurs de sarcasmes. Elle gravitera désormais, pour quelque temps, dans la nébuleuse Dorothée-Chantal Goya, où elle se montre aussi à l’aise que dans ses précédentes apparitions ! Elle se paye même le luxe de l’incohérence, présentant des émissions pour la jeunesse après avoir refusé le contrat avec Disney que lui proposait Ibach.
« Un jour, effrayée par sa propre versatilité, Karen comprend qu’il n’y a pas qu’une vie dans la vie, et que la sienne est sans limite. Elle prend peur ; peur d’une existence sans contours, sans formes et sans structure. Alors survient la dernière tentation. La même que le démon a présentée au Christ. Celle que doit combattre tout homme au destin exceptionnel. La tentation de la vie ordinaire, recroquevillée dans un chez-soi douillet ; la tentation de s’identifier à une persona univoque à l’usage d’autrui, de devenir ce que Sartre appelait un salaud ; le mirage de l’expert-comptable qui vit, parle et mange expert-comptable, tous les jours de la semaine pendant de longues années. Mais si Jésus a su résister à cette tentation, alors même qu’il savait que ce serait au prix de la souffrance et de la mort, Karen, elle, y a succombé. Le destin de Protée était trop lourd pour elle. Vers la fin des années quatre-vingts, elle s’étiole, disparaît du radar médiatique. On ne note que quelques apparitions sporadiques dans des shows télévisés à l’intention du public facile de l’après-midi. Sur les ondes, ses chansons se raréfient, comme d’ailleurs celles de bien d’autres idoles. Car cette fois-ci la variété est bien morte. La mélopée des Diafoirus commence. Ceux-là ne chantent pas pour se faire plaisir. Et encore moins pour nous faire plaisir. Il y a ceux dont une cause – la faim, la paix, le sida, et autres platitudes -- leur tient lieu de talent. Il y a les fils à papa, les rois du piston, ceux qui ont leurs entrées dans ce milieu de rentiers et de fossiles qu’est désormais le show-biz. Il y a les petits soldats de l’idéologie au pouvoir, les propagandistes de la diversité, payés grassement pour enfermer chacun dans son rôle, le black dans le rap, l’homo dans le techno, afin de diviser l’électorat, comme le feraient de vulgaires publicitaires, en segments démographiques dociles et manipulables. Quant au son de tout ce beau monde, je préfère ne pas en parler.
-- On peut donc dater la fin de sa carrière de cette époque ?
-- Elle est morte à petit feu. Jusqu’au jour où une autre personne décida de l’achever. Ce fut un beau meurtre avec préméditation. Commis par une experte comptable du paysage audiovisuel, dont le droit à une vie douillette valait plus que le destin de Protée. Je vous raconterai l’histoire un autre jour, car je dois m’occuper du banquet de l’amicale des anciens ingénieurs du son de Ring Parade.

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