La quête du Graal
Je comprenais mal ce que Robert voulait dire avec son histoire de meurtre. J’en avais déjà un sur les bras et je ne voulais pas que l’affaire se compliquât. Si Karen avait fini assassinée, je l’aurais tout de suite repéré dans mes recherches en ligne. Mais Robert ne s’attachait qu’à la réalité profonde, celle qui se tramait sous la surface des choses. Et la surface, c’est qu’un beau jour Miss Barbie, alias Miss Choucroute, alias Miss Protée, avait définitivement repris son nom d’état civil afin de poursuivre une carrière honorable, mais somme toute ordinaire, d’animatrice à la radio et à la télévision. En réalité, Isabelle Morizet avait décrété la mort définitive de Karen Cheryl. Comme elle était la seule personne légalement autorisée à le faire, personne n’y pouvait rien. Le nettoyage fut digne des purges de Staline. Isabelle Morizet racheta tous les droits de la chanteuse et décréta le couvre-feu. Aucun disque ne fut réédité et ni Karen ni Carène ne reparurent sur les ondes. Seuls quelques vieux fans fervents se donnèrent la peine de remastériser leurs vidéos de programmes cultes de l’ORTF pour les diffuser sur Internet, ou en catimini sur quelque radio underground de province ou du Québec, en deçà des radars des ayatollahs de la SACEM.
Il y avait ceux qui disparaissaient prématurément : Cloclo, Mike Brant, Joëlle, Joe Dassin, Mort Schuman, Dalida, ce qui parfois leur facilitait l’accès à la postérité ; ceux qui survivaient plus ou moins bien : Johnny, Sardou, Croisille… ; ceux qui prenaient leur retraite, et encore, à leur corps défendant, car ils se risquaient généralement à des réapparitions, afin de mettre du beurre dans les épinards. Mais le cas de Karen était unique. Car, en tuant le personnage, Isabelle Morizet ne mettait pas seulement fin à sa carrière, elle dévoilait la supercherie. Isabelle Morizet, c’était le magicien d’Oz. En déclarant « coupez ! », elle révélait le caractère fictif de la vedette. Un archétype, une représentation, un fantoche du théâtre Nô ou de la Commedia dell’Arte ; conçu par des as du trendspotting et de la segmentation démographique ; composé, écrit et arrangé par de talentueux artistes, parmi les meilleurs dans leur partie, qui ne voulaient pas finir petits profs de musique dans un collège de province ou stipendiés par une officine du ministère de la culture, dans l’indifférence générale, donc condamnés au mercenariat de l’industrie du disque ; une marionnette animée par une fille de cultivateurs aisés dont l’enfance avait été baignée de jazz et de promenades à cheval, une perle débordante de facilité, une matière première docile, ductile, et de premier choix. Mais la matière première avait une âme. Celle d’Isabelle Morizet. Qui menaçait à toute heure de tuer la poule aux œufs d’or. Avec ça, on peut imaginer la détresse du fan moyen. Déjà qu’à chaque saison il fallait se farcir une nouvelle incarnation. Pour un jour comprendre qu’on avait couru après une séquence d’hologrammes programmés, une prémonition de ces vedettes post-humaines aux traits grossiers de mangas, auxquelles les techniques plasmiques donnent vie sur les scènes japonaises, mais une fiction modelée dans la chair fraîche, analogique plutôt que digitale… De quoi, pour les dévots, perdre la boule. Ce qu’avait fait Leo Mortier. Sa raison avait succombé aux incessantes métamorphoses de son idole. Si le destin de Dalida était tragique, celui de Joëlle navrant, on ne pouvait simplement pas tolérer celui de Karen, froidement débranchée par son double, insensible à la ferveur qu’elle inspirait.
J’imaginais Mortier plongeant dans une spirale de doutes existentiels. Mais il manquait toujours l’élément extérieur, l’autre, les personnes et les circonstances qui avaient amené quelqu’un à l’étrangler. Peut-être un autre fou ? Un autre fan ? Un autre fan fou ? Existait-il un syndrome Karen Cheryl, peut-être contagieux, une sorte de peur du vide, qu’on finissait par contracter en courant après ses images insaisissables ? Par un effet boomerang, ayant conclu à son ineffabilité, ils prenaient conscience de leur propre néant. Ils avaient alors des crises de panique, au cours desquelles tout pouvait arriver…
Evidemment, il n’y avait pas le moindre embryon de preuve. Personne n’avait jamais répertorié de tels symptômes, et surtout pas chez Leo Mortier. C’était bien plutôt moi qui commençais à affabuler. Robert m’avait intoxiqué avec ses références littéraires. Je voyais de la métaphysique là où il n’y en avait pas. Que savais-je, après tout, de Mortier ? Qu’il collectionnait les disques et les posters de sa vedette favorite, comme un banal admirateur. C’étaient les psychiatres qui avaient décrété cela pathologique. On pouvait y voir une régression infantile, mais cette notion était bien poussiéreuse, à l’ère où les inspecteurs des finances se rendent à leur travail en patins à roulette, où les ministres se font entarter par des guignols en souriant, et où les commissaires aux comptes ne dédaignent pas de mâchonner la fraise tagada entre deux séances du tribunal de commerce.
Les psys qui voient des fous partout ne font que leur métier. Cela arrangeait peut-être tout le monde de faire de Mortier un aliéné, y compris le principal intéressé. Ça permettait de siphonner quelques subventions, et ça lui faisait de la compagnie.
J’avais déjà enquêté dans des hôpitaux psychiatriques. La moitié des pensionnaires ne voulaient partir pour rien au monde. L’hôpital, c’était leur famille ; il leur tenait lieu de femme, de gouvernante, de bande de copains. Les vrais fous, c’étaient ceux qui voulaient rentrer chez eux. Affronter une boîte de vingt-huit mètre carrés, avec le wifi qui clignote comme unique signe de vie. Se sentir interchangeable, tolérer les sourires hypocrites des collègues de bureau, dans le décor sans âme des néons, des moquettes et des water coolers. Les taches brunes laissées par le café sur le formica usé du coin-cuisine. Les types qui font semblant, qui prennent garde à ne jamais dire ce qu’ils pensent, et encore moins la vérité. Les bonnes femmes qui comptent scrupuleusement leurs jours d’arrêt maladie. Les coucheries par désoeuvrement, par indifférence, pour combattre le blues de l’employé de bureau. On comprend qu’à côté de ça, l’asile c’est la vraie vie.
En bas de chez moi se trouve une de ces réussites de notre modèle social appelé « Resto du cœur ». Un jour j’y croise un type que je connais. Directeur d’agence au Crédit du Nord. Trois fois par semaine, il endossait un vieux pardessus en tweed gris élimé, qu’il avait récupéré dans une déchetterie, troquait ses Church contre des savates dépareillées, et il allait boire sa soupe populaire comme nos concitoyens les plus démunis, comme on dit dans les médias. En fait, le type était complètement seul. Du genre timide avec les femmes, trop direct, trop intelligent pour avoir des amis, lassé des relations purement utilitaires, écoeuré par les frustrés et les mythos qu’on croise sur le web. Alors il se déguisait en pauvre, et allait déguster la soupe populaire, en l’occurence pas si mauvaise. J’en ai tâté une fois, à l’occasion d’une affaire vraiment sordide : un couple d’enseignants à la recherche de leur fils devenu SDF, après cinq ans de louvoiement entre intermittence et marginalité. Quoiqu’il en soit, mon banquier ne hantait pas ces lieux pour des raisons gastronomiques. C’était le seul moment où il avait des gens à qui parler. Sans ça il se serait flingué, ou aurait atterri à l’asile, ce qui aurait coûté plus cher à la Sécu. La moitié des chalands étaient sans doute dans le même cas : ils ne souffraient pas de pauvreté, éradiquée depuis longtemps, mais de la solitude, cette nouvelle pauvreté. Ils se déguisaient en indigents pour rencontrer d’autres solitaires au banquet des faux gueux.
Donc, se garder d’échafauder des scénarios loufoques à partir de la supposée folie de Mortier. Ce qui ne signifiait pas pour autant abandonner la piste Karen – mais y mettre de la rigueur, et en particulier un motif valable pour le coupable. Là résidait le chaînon manquant, parce que je n’avais aucune information sur ce que pouvait fricoter la victime quand elle sortait de chez elle, si ce n’est que parfois elle disparaissait pendant deux jours. Qu’elle avait mis les pieds au café du Globe, à Colombes. Qu’elle avait détruit ses mails peu avant le crime. Qu’on avait trouvé chez elle une grande boîte plate en aluminium.
Ce qui n’était pas rien. Mais ça restait inutilisable, parce qu’aucune des personnes qui l’avait côtoyé ne pouvait me fournir de renseignement pour interpréter ces indices. Ni Laurence/Sabrina, shootée au vernis à ongles. Ni Max Mortier, englué dans son existence médiocre. Ni la psychiatre, engoncée dans son carcan freudien. Ni Robert, pour qui Léo n’avait été qu’un quidam de passage, l’un de ces multiples séides de telle star obsolète qui venaient profiter de sa mine de souvenirs.
Si le cul de sac se confirmait, il n’y avait qu’à laisser tomber. Cela arrive tout le temps, dans ma profession. La vie est une suite de renoncements ; l’échec est la norme. On va voir la cliente, on lui remet un rapport inconclusif ; on garde la moitié de la somme, comme stipulé dans le contrat. Je n’avais d’autre recours que de zoner au hasard sur Internet, entre les forums, les pages Facebook de nostalgiques, et les clips. Entre les sarcastiques et les dévots ; entre la dérision et l’adoration. Car elle n’avait pas que des partisans, loin s’en faut. On l’accusait d’être ridicule, gnangnan, tarte, attifée, minaudante. On fustigeait la débilité de ses paroles -- sans doute des qui n’avaient pas compris les cinq règles du genre. On la traitait d’icône gay -- comme tout ce qui est commercial, radiophonique et conformiste – subtile manière de l’enfermer dans un ghetto. On glosait sur les ravages de la chirurgie esthétique – mais, là, ils n’avaient rien compris.
L’attrait pour le botox et les liftings témoigne d’une peur décadente de vieillir, d’une incapacité d’assumer les responsabilités de l’âge, d’un parfait manque de confiance en sa beauté – car la vraie beauté, celle qui repose sur une harmonie unique des traits, est transfigurée par le creusement des rides, comme une esquisse ne prend son sens que lorsque le maître, passant à la couche finale après avoir ajouté de l’huile à ses couleurs, en confirme le modelé. Mais chez Karen, ou plutôt Isabelle, le recours aux plasticiens obéissait à un impératif ontologique. Rien n’avait été négligé pour parachever l’abolition de la star. Les opérations, c’étaient des clous supplémentaires dans le couvercle de son cercueil. Rien ne devait rester de l’ancienne diva sexy du disco, pas même son visage.
Les enquêtes des Marlowe, des Sam Spade, les menaient régulièrement aux confins de la ville, dans les zones grises et interlopes où l’état de droit, suivant en cela le tissu urbain, s’estompe au profit d’un espace vague où fleurissent d’étranges tribus. Le détective moderne, comme tout un chacun, déploie une bonne part de son activité sur le Web. Et le Web comme la ville a ses confins, ses coins obscurs, et des rivages qui s’étiolent. On n’y accède pas aisément. Il faut partir d’un lien mal classé dans les résultats Google – on conseille plutôt certain moteur russe confidentiel – avec de préférence un nom de domaine baroque comme .sx ou .wz, et ne pas hésiter à enchaîner les liens afin de s’éloigner suffisamment des portions répertoriées et cartographiées de l’Internet. On finit par tomber sur des sites tenus par des gens bizarres. Des types âgés entre seize et trente ans, qui vivent dans des sous-sols, se lavent rarement, et cumulent la virtuosité informatique avec des obsessions curieuses et éphémères ; des surdoués, des Asperger, des hyperactifs ; ceux sur qui le siècle repose, parce qu’ils ont déjà résolu vos problèmes avant même que vous ne vous les posiez. Ça permettait parfois d’élucider un crime…
Bref, vers trois heures du matin, alors que je me résigne à retourner chez la veuve Mortier pour lui rendre compte de mon échec, je tombe sur une page d’accueil presque illisible, du genre texte orange sur fond rose, et tenue par une bande d’illuminés qui étaient en train de monter une encyclopédie des années disco. Avec une prétention diabolique à l’exhaustivité. Tous les journaux de l’époque étaient scannés, on y trouvait bien sûr une pléthore de chansons et de vidéos, des critiques, des biographies détaillées, et des discographies agencées comme les références d’un thésard terrorisé par son jury. Je perds une heure à vérifier tout cela, rien que du tout-venant, des choses que j’avais déjà repérées sur d’autres sites, jusqu’au moment où je vois un bouton discret et rachitique à la droite de la barre de menu, sur lequel il y a écrit : FORUM. Je clique.
Le site étant plutôt confidentiel, il n’y a heureusement pas trois cent mille messages. Et là, je repère un fil de discussion qui me permet peut-être de sortir de l’ornière. Pas un deus ex machina, mais une piste.
Le fil, intitulé la quête du Graal, se résume à une discussion entre deux teenagers, dont les pseudos respectifs sont « Parsifal » et « Gandalf ». Ces jeunes vivent tous plus ou moins dans un univers mythologique, où meurent et tuent les dieux et les héros. Ils sortent rarement de terre acheter un paquet de pâtes et une motte de beurre à l’épicerie du coin. Pendant que les autres s’entassent dans les tramways, payent leurs factures et s’enferment docilement, les jours d’élection, dans les isoloirs, pour décider qui, de Dupont T ou Dupond D, implantera les prochains radars et décidera de la prochaine taxe sur les serviettes-éponge, ceux-là capturent des dragons au lasso, se battent contre Dark Vador au sabre laser, et bâtissent des pyramides au cœur de continents inexplorés. On comprend pourquoi ils sortent rarement de terre.
J’ai d’abord cru à une controverse sur quelque jeu vidéo ; les deux compères se connaissaient depuis longtemps et reprenaient un dialogue antérieur là où ils l’avaient laissé. Il m’a fallu un certain temps avant de comprendre qu’il était question de notre donzelle. Comme le sommeil me taraudait, et que je ne faisais pas trop confiance à ma machine, j’ai fait un copié-collé du fil dans Word, et j’ai sauvé le fichier partout où j’ai pu : disque externe, clé USB, Dropbox. Et dans ma paranoïa je l’ai même imprimé ; en bleu, parce que la cartouche d’encre noire était vide, comme toujours. Ce qui me permet de le reproduire ici, en tant que pièce à conviction, après avoir éliminé les abondantes fautes d’orthographe ainsi que les sympathiques smileys, dits encore émoticônes, dont nos représentants de la génération Y aiment à émailler leur correspondance.
GANDALF – Vous ne tolérez pas l’échec de votre idole. Vous en comblez le vide par vos inventions.
PARSIFAL – Ce n’est pas mon idole et mon ami l’a vue.
GANDALF – A vu qui ? La Sainte Vierge ?
PARSIFAL -- La bande, es-tu bouché ?
GANDALF – Affabulations vulgaires comme il en traîne partout sur les forums…
PARSIFAL – Un album tout entier envoyé au pilon, à cause du succès médiocre d’un single. Episode connu de tous les spécialistes.
GANDALF – Envoyé au pilon, irrémédiablement détruit, sur ce point nous nous accordons !
PARSIFAL – Laissée par négligence au fin fond d’un hangar. Cambriolé en 1992. Réapparue on ne sait comment, tel un serpent de mer.
GANDALF – Si cela était vrai, alors on le saurait ! Et l’on voit mal pourquoi l’objet atterrirait dans les mains d’un pékin, ton prétendu ami. A-t-il des accointances dans cette industrie ?
PARSIFAL – Quelqu’un lui a montré. Rencontré par mon pote au cours d’une soirée. C’était le rendez-vous des grands fans de Karen. Le type a débarqué, salement imbibé. Il arborait un pendentif qu’avait lancé Karen, au public en délire à la fin d’un concert. Puis il s’est fort vanté de posséder la bande.
GANDALF – Un minable absolu, qui s’invente une vie car il veut oublier les échecs de la sienne.
PARSIFAL – Mon ami fort sceptique le met au défi de prouver sur le champ pareilles assertions. Et ce type l’emmène chez lui illico, où il put vérifier que l’enregistrement se trouvait en ses mains ainsi qu’il l’avait dit.
GANDALF – Et comment ce génie se l’est-il procurée ?
PARSIFAL – C’est aux puces qu’il dit qu’il l’avait achetée. A un vendeur en vrac, un videur de maisons, qui n’appréciait pas ce genre de musique. Il n’avait que mépris pour les gloires oubliées…
Rien de plus facile que de téléphoner à Dave pour obtenir l’adresse IP, et de là l’adresse tout court, de ce Parsifal. Comme on pouvait le craindre, je n’allais pas faire l’économie d’une plongée au cœur du périurbain. Tout en guidant la MG parmi les méandres gluants des ronds-points, chicanes et autres ralentisseurs, tandis que les bicoques des lotissements uniformes défilaient au bord de la route, je rassemblais mes pensées.
Hypothèse de travail : il existait un enregistrement inédit de Karen Cheryl qui traînait dans les circuits de brocanteurs, suite à un cambriolage. Peu de gens s’en souvenaient, mais la conversation entre Parsifal et Gandalf confirmait son existence.
Observation empirique : on a retrouvé chez la victime une boîte pareille à celles qui contiennent d’ordinaire des bandes magnétiques. Or cette boîte était vide.
Cerise sur le gâteau : la psychiatre avait mentionné un bijou, or Parsifal avait parlé d’un pendentif.
Les flics n’avaient pas tout à fait tort. On se dirigeait vers le crime crapuleux. Mais pas fortuit. Par un moyen non élucidé, Mortier se serait emparé de la bande, ainsi peut-être que du pendentif. Et quelqu’un – fan ? collectionneur ? antiquaire ? – l’aurait récupérée, employant les grands moyens. Ça paraissait un peu fort de café, de tuer pour une bande magnétique. Bien sûr, dans Le Secret de la Licorne, des antiquaires marron emploient les grands moyens pour récupérer les maquettes anodines d’un galion de Louis XIV. Mais, Le Secret de la Licorne, c’était de la fiction. Et derrière les vaisseaux, il y avait le trésor de Rackham le Rouge. Difficile de penser qu’un enregistrement de Karen Cheryl eût contenu un message codé permettant de récupérer un trésor. Le criminel devait être sérieusement atteint pour terminer une vie humaine afin de faire main basse sur des chansons. D’autant que ces chansons ne présentaient aucun intérêt commercial : Isabelle Morizet avait définitivement enterré Karen Cheryl et se serait violemment opposée à leur diffusion.
Le périurbain donne une idée assez précise des effets d’une arme de destruction massive appelée bombe à neutrons. Toute vie apparente s’en est retirée. Cafés, commerces, dancings et autres lieux de rencontres ont été éradiqués. A la place de l’espèce humaine, une étrange prolifération de mobilier aussi encombrant qu’inutile et dont on se demande pour qui il a été conçu: plots, aménagements, abris-bus, panneaux publicitaires, pancartes, boudins, pistes cyclables, zones de co-voiturage... La seule forme d’art qui subsiste est celle des ronds-points. Que d’énergie esthétique allouée à ces monuments d’un culte innommé, celui des Ponts et Chaussées, peut-être ?
L’homme s’est réfugié à l’intérieur de sa coquille, et sa coquille c’est une fort modeste maison, aux couleurs moches, cent dix mètres carrés tout au plus, bâtie sur un lopin exigu et banal, au milieu d’autres maisons presque identiques. A l’intérieur règne en maître l’électronique moderne, qui a remplacé le foyer d’antan : télés, ordinateurs, tablettes, i-phones… D’ailleurs les feux de cheminée n’en ont plus pour longtemps, ils sont dans le collimateur de nos ministres. Trop familiaux. Trop ringards. On peut éradiquer ça avec un bon coup de développement durable, personne n’osera protester et deux ans plus tard tout sera oublié.
Parsifal vivait dans une sorte de bungalow, tout au bout du lotissement, entre deux terrains en chantier. Pour y parvenir, il fallait enjamber tellement de dos d’âne que les amortisseurs de la MG étaient sûrement défoncés. Il n’avait rien d’un ado, je lui donnais entre quarante et cinquante ans. Victime d’une paralysie partielle de la main gauche, il vivotait de ses allocations. Il ne quittait pour ainsi dire pas sa chambre, où il passait son temps devant son ordi, à surfer sur les réseaux sociaux. Le tout sur un fond musical où je reconnus tout de suite les tubes de la période disco de Karen. Il était vêtu d’un blue jean délavé, et d’un vague T-shirt gothique noir, qu’il remplaçait sûrement, lorsqu’il le lavait, par un autre identique.
Lorsque je débarquai chez lui, cela faisait plusieurs semaines qu’il n’avait pas parlé à quelqu’un. Il faisait ses courses par Internet et le livreur déposait tout sur le pas de sa porte. Aux repas il grignotait, ou se faisait chauffer des surgelés. Lorsqu’il n’était pas en ligne, il s’occupait de son linge. Mais ce n’était pas compliqué : outre son jean et ses deux T-shirts, il tournait avec une petite dizaine de survêtements. Il buvait beaucoup de bière, de la Kro, ce qui fera plaisir à ceux de mes lecteurs qui entretiennent des stéréotypes sur les beaufs, et les canettes vides s’entassaient dans une caisse au milieu du salon.
Il était entré en Karen Cheryl comme d’autres en religion. Il faut reconnaître qu’elle pourvoyait à tous ses besoins. Il y avait bien sûr quelques clips émoustillants, pour quand son bas-ventre le démangeait, quoique je ne fusse pas certain que cela se produisît si souvent. Bien sûr, il avait amplement de quoi se satisfaire avec la masse de porno qui inondait le web, mais il voulait se maintenir à l’écart de cet océan d’immondices, rétablir un minimum de dignité à rebours de la dégueulasserie contemporaine. On imaginait facilement qu’avant de s’en dégoûter, il était descendu au fond de l’abîme. S’il voulait qu’une jeune fille charmante lui déclare son amour, rien de plus simple, il n’avait qu’à se visionner les prestations télévisées des premières années : épouse moi, garde moi avec toi… Pour Noël, la chanteuse se transformait en bonne fée pour un Parsifal retourné en enfance. Là-aussi, on n’avait que l’embarras du choix, entre le Noël un enfant de Francis Lai, l’incontournable version disco en conserve de Petit Papa Noël, ou encore Le petit renne au nez rouge. Pour se remonter le moral après une journée déprimante, il y avait les chansons Prozac de la période rital ; et pour une tranche de rigolade, les parodies de Marlène Dietrich ou Brigitte Bardot, le Trio des Secrétaires[1], les duos avec Carlos, et diverses niaiseries tirées du Collaro show ou autres émissions de magie. Ayant construit un univers alternatif aux couleurs rose fuchsia, aux irisations pailletées et aux accents de mambo, il ne se souciait pas de savoir à quoi le monde ressemblait. Comme un type qui serait retourné dans le ventre de sa mère et qui n’aurait peur que d’une chose, s’en faire expulser à nouveau.
C’est pour ça qu’il était un peu méfiant quand j’ai débarqué chez lui. Il m’a pris pour un agent du fisc, ou un contrôleur de la DDASS. Un type mandaté par le régime qui serait venu vérifier si sa vie était aux normes – qui, comme par hasard, s’accumulent jusqu’à ce que plus personne ne soit dans ce cas. A force de ne plus sortir il avait développé une sorte de paranoïa, une peur panique que des bonshommes en uniforme bleu ou gris ne viennent saccager son cocon de guimauve. Les nègres avaient le mythe du géant blanc, les vikings celui de la nuit terminale, et Parsifal, celui du bureaucrate livide venu pour éteindre sa lumière psychédélique. J’ai dû le convaincre que ce bureaucrate ce n’était pas moi, et ma qualité de détective privé le rassura, car pour lui nous étions des types un peu louches, avec des choses à nous reprocher.
Son soi-disant copain, un bonhomme rencontré sur le net. Un ami au sens moderne, au sens Facebook, du terme. C’est-à-dire une personne qu’on n’a jamais vue, et qui au fil de messages lapidaires se fait passer pour ce qu’elle n’est pas. L’époque a les relations humaines qu’elle mérite. J’apprends aussi que Parsifal avait pas mal brodé dans sa conversation avec Gandalf. Mais il me jure que la bande existe, ou plutôt que la rumeur selon laquelle la bande existe, existe. Bien qu’il pense que son « copain » n’est qu’un affabulateur, il consent à me laisser copier son journal Facebook sur ma clé USB. Ce qui me permettra de retrouver l’adresse IP de cet « ami », et, grâce à Dave, de remonter au maillon précédent de la chaîne.
Mais Dave a pris quinze jours de RTT. Il a soigneusement choisi sa destination : comme d’habitude, il est allé le plus loin possible. Quelque part en Nouvelle-Zélande, dans un paysage de fumerolles. Un lieu intéressant. Un must. On y consacre régulièrement des publi-reportages sur le papier glacé des magazines de compagnies aériennes.
Je pouvais moi aussi partir en RTT en attendant le retour de Dave, quoique j’aie horreur des destinations. On faisait des milliers de kilomètres pour atterrir dans un Starbucks, ou faire du shopping chez Prada. On voyait partout le même type humain, le genre retraité anglo-saxon ; on pouvait lire au fond de ses yeux vitreux une sourde désespérance ; car tout ce qui allait lui arriver pendant son séjour était écrit d’avance, toute marge d’improvisation soigneusement abolie. Il y aurait des check-ins et des check-outs, des minibars dans les chambres d’hôtel, des visites guidées, des dîners thaïs, ou peut-être italiens, des sandwiches en triangle de chez Starbucks, à moins que ce ne fût une viande insipide empaquetée dans une sorte de pain arabe caoutchouteux, ou plutôt une relecture américaine du pain arabe ; et encore des cafés de chez Starbucks, des cafés immenses, interminables, et très chers ; des cafés avec du lait, beaucoup de lait, et peu de café, qui ne refroidissaient jamais dans leurs verres en carton isotherme. Des cafés de retraités américains, dont la vie s’était réduite à un interminable café au lait, dans un parc à thèmes quelconque, quelque part sur terre. Il y a aussi ceux qui s’agitent, qui font du stepping, du stretching, ou parfois encore du tai-chi ou du pilates, avec leurs coachs, leurs inévitables coachs, des types hypocrites au sourire mielleux, qui suent la terreur de perdre à tout instant leur emploi aussi fictif que confortable.
Moi, quand je n’avais rien à faire, je ne faisais rien. Comme 99 % du règne animal. Je lisais quelques bouquins, quelques conneries sur Internet. Je zonais dans les rues de Paris, quoiqu’elles n’eussent présenté aucun intérêt, entre l’uniformité haussmannienne et l’alignement de boutiques qui ne s’adressent qu’aux femmes. Aux terrasses des brasseries, les parisiens semblaient assis pour l’éternité, comme si le temps s’était arrêté pour leur faire plaisir, parce que le seul lieu sur terre qui méritât qu’on y fût, c’était justement celui-là. On y trouvait des femmes qui fument, qui secouent leur cigarette et exhalent la fumée d’un air terriblement adulte. Séduction. Responsabilité. Fermeté. Adaptation. Elles me terrorisaient complètement. Il y avait plein de bonshommes qui parlaient de leur travail, ou du prix de l’immobilier, voire les deux s’ils bossaient là-dedans. Des serveurs désagréables, pour ne pas faire mentir la réputation internationale du garçon parisien. Les hordes de touristes, les mêmes qu’aux antipodes, en quête de ce qu’il faut voir, mais rien de plus, entre deux haltes chez Starbucks. Pourtant j’aimais me promener dans Paris. C’est une ville surévaluée, comme toutes les villes. On n’y a rien produit d’original en matière artistico-culturelle depuis des lustres. La vie nocturne n’existe pratiquement pas. Plus personne n’y travaille si ce n’est les employés du parc à thèmes et une montagne de bureaucrates agrippés à leur logement social. Les clochards se multiplient sur les trottoirs des rues même les plus huppées, dans une ambiance de nuit des morts-vivants. Mais il n’y a pas de raison d’être ailleurs plutôt que là. J’aime les mouettes sur le pont Alexandre III, le vent sur la colline de Chaillot et le ballet des bateaux-mouches. Et si l’on tient réellement à aller chez Starbucks, il n’y a qu’à se servir.
L’affaire Mortier me plongeait dans un bizarre état mental. Sous prétexte d’approfondir l’enquête, je passais un peu trop de temps en compagnie de Karen sur Youtube. Cela devenait une sorte de besoin, comme le manque du cocaïnomane ; la voir, l’entendre, me rendait euphorique ; privé d’elle, je me mettais rapidement à flipper, comme un vulgaire junkie ; j’imaginais que le défilé de ces images glamour, par un travail inconscient, entraînerait un déclic qui me mettrait sur la bonne voie, alors qu’en fait je m’enlisais dans une fascination malsaine et apathique, je risquais d’emboîter le pas à Mortier et Parsifal, et j’allais saboter mon enquête. J’avais fait installer un système audio sur la MG – camouflé en auto-radio d’époque, plaqué acajou, avec des potentiomètres factices en chrome véritable – et je n’avais pas résisté à l’envie de me confectionner une play-list. Au début des années 1980 Karen avait fait quelques chansons qui décoiffaient, bien qu’elles fussent passées inaperçues. Les autres conducteurs me regardaient comme un cinglé quand au feu rouge s’échappaient de ma voiture les accents d’Interdit ou Rock’nroll tennis – une espèce d’hymne darwinien à la gloire de Björn Borg, sur le thème malheur aux vaincus, la vie est un combat, les femmes ne veulent que des battants…comme si je ne le savais pas déjà.
Pour se désintoxiquer de pareilles obsessions, je connaissais un remède infaillible. Je l’avais déjà utilisé pour une cliente qui commençait à me tourner la tête. Un tiers de rhum, un tiers de vodka, un tiers de whisky. Mais je me suis vite rendu compte que pour Karen, il aurait fallu doubler la dose ; et il fallait garder les idées claires, car j’avais décidé de retourner au Globe. Peut-être Robert serait-il en mesure de me donner quelques tuyaux sur cet hypothétique enregistrement. Dans le pire des cas, ça me faisait une occupation en attendant le retour de Dave. Cela valait mieux que de se laisser hypnotiser par le balancement suave de ces hanches, que dévoilait leur ceinture de franges pailletées, dans un climat sonore graisseux et lancinant, avec, tandis que s’élève le chant de la choriste noire, la légère angoisse de cette grosse caisse qui reproduit les battements du cœur, sur des images voilées par l’usure, et venues du fond des âges, ou presque…
[1] Le Trio des Secrétaires est un sketch chanté par Mlles Dorothée, Jane Birkin et Karen Cheryl et qui évoque le vide existentiel de trois dactylos ainsi que leur aspiration à une authentique transcendance, qui se matérialiserait un jour, selon leurs vœux, par un mariage lucratif. Il est remarquable que nos ligues de vertu contemporaines aient omis de pleurnicher sur ce cas flagrant de « stéréotype de genre » ; sans doute la chose a-t-elle échappé à la foudre des censeurs parce que ceux-ci considèrent à juste titre que ce serait gratifier d’une publicité indue cette prestation confinée jusqu’ici dans les profondeurs de YouTube, si l’on excepte certaines rediffusions par des organes spécialisés.
Par ses références anecdotiques sur les difficultés du métier : bourrage du ruban papier, pâtés, tippex qui bave, l’œuvre présente en outre un intérêt archéologique pour l’histoire des techniques de production.
Si chacun se souvient que cette chanson fut composée par Michel Jourdan, il existe de graves malentendus parmi les fans sur l’émission de télévision qui la diffusa. Il ne s’agissait ni de Récré A2, et encore moins du bien plus tardif Club Dorothée dont Ségolène Royal obtint la tête après la victoire socialiste aux élections législatives de 1997, et pas plus de Vitamine, l’émission concurrente de Récré A2 sur TF1 que Karen anima quelque temps. Le trio a été composé pour le Show Dorothée du 24 décembre 1983, véritable sacre prémonitoire, au cours duquel celle qui allait devenir la reine du paysage audiovisuel, accompagnée de stars réduites complaisamment au statut de comparses, inondait pour la première fois des millions d’écrans cathodiques de sa personnalité, promue à cette occasion par une authentique autobiographie télévisuelle. [Source : Encyclopaedia Azoulaya]

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