Où sont les anges?
Il n’avait pas l’air très content de me revoir. Il était très occupé par la prochaine venue du Rubettes Tribute Band d’Ozoir-la-Ferrière. Le juke-box distillait Sugar Baby Love en alternance avec Tonight – car, contrairement à l’opinion de bien des gens mal informés, les Rubettes n’ont pas fait qu’une chanson, même si les autres n’ont rien changé à leur compte en banque. Le Tribute Band jouerait Sugar Baby Love au moins cinq fois ce soir-là, pour le plus grand bonheur des nostalgiques.
J’ai tout de même réussi à l’amadouer ; il a juste fallu attendre qu’il ait fini d’accrocher ses guirlandes de ballons et les posters d’Alan Williams avec son sourire mielleux et son ineffable béret blanc. Il a même débouché une excellente fine, un Hennessy millésimé, qu’il a servi dans d’immenses verres en cristal aux pieds épais. Il avait entendu parler de la bande, bien sûr.
-- Les années quatre-vingt n’ont pas été faciles pour Karen. En 1980 le disco disparaît aussi vite qu’il est arrivé. Il y aurait d’ailleurs une monographie à écrire sur l’oscillation de la musique populaire française entre tropisme anglo-saxon et accents méditerranéens. Dans les années 1970, après l’effondrement du yéyé, retour en force du chant profond et des mélodies orientales, sous la bannière de Mike Brant, le crooner christique. Avec la prolifération de pieds-noirs et autres séfarades dans ce business, on ne pouvait pas trop s’en étonner. La perte de nos colonies aura au moins servi à quelque chose ! On entendait même Dalida chanter en arabe sur les chaînes de l’ORTF. Le grand compositeur de Karen, Claude Morgan, est un juif tunisien ; quant à la parolière de sa période Carène, Vline Buggy, fille de Georges Konyn et de Thérèse Lévy, et qui a signé cinquante tubes de Claude François, certaines de ses strophes semblent tirées des Psaumes – l’amour divin s’y déguise maladroitement en amour profane, pour faire bouillir la marmite. Si l’on excepte les reprises, les deux albums de la période Carène sont de la pure variété israélienne, une version radiophonique de cette musique que l’on appelle Klezmer. Cela crève les oreilles, bien que personne n’en parle. A côté de Garde-moi avec toi et Samedi, dimanches et fêtes, Rika Zaraï c’est du folklore suédois !
-- Klezmer ?
-- Vous n’allez pas me dire que vous n’avez jamais entendu parler de Shalom Berlinski (1918-2008) ?
Je commençais à penser qu’il se payait ma tête.
-- Les Claude Morgan et autres Mike Brant et Rika Zarai ne font que reprendre le flambeau de leurs ancêtres, que l’on ne tolérait que dans quelques professions honnies, dont celle de saltimbanque. Et comme la France a balayé sa propre musique vernaculaire au nom de la tabula rasa et de la raison triomphante, elle est bien obligée de faire appel aux autres pour continuer à s’amuser… Donc, après la mort du disco, le balancier repart à nouveau vers le sud. Il y a dû en avoir, des séances de brain-storming, dans les salles de réunion des producteurs, parmi les volutes de fumées de cigare…
-- Vous disiez donc que Karen a dû se reconvertir ?
Il ne fallait pas trop le laisser partir en vrille dans des dissertations généralistes.
-- C’était inévitable, disco ou pas disco. Ibach avait soigneusement ciblé les 12-18 ans. Un producteur ne laisse rien au hasard ; à ses yeux, le marché compte autant que le produit. En 1980, les fans qui avaient douze ans lorsque Karen débutait, en ont dix-sept. Tout est à revoir. Karen doit-elle rester sur le créneau des lolitas ? Alors, il ne faut pas se rater. Tenir compte de l’évolution du goût. Contrer les nouvelles concurrentes, plus pimpantes ; car n’oublions pas qu’elle a vingt-cinq ans, dix de plus que France Gall à ses débuts. Karen doit-elle vieillir avec son public, comme Agnès B. ou Le guide du routard, désormais à l’écoute des angoisses rhumatologiques des cadres ventripotents que sont devenus nos ex-beatnicks en peau de lapin? Mais le public se disperse ; sur dix acheteurs, quelques années plus tard, cinq n’écoutent plus du tout de musique. Ils prennent le métro, torchent leurs mômes, allument le barbecue, vont au cinéma. Les cinq autres auront basculé dans des genres divers. L’un est devenu punk (ça existait, à l’époque), l’autre ne jure plus que par le jazz-rock, le troisième est camé à la soupe new age, un autre encore a chopé le virus du classique, il ne vit plus que par Fürtwangler, Klemperer, Walter, Karajan, il a revendu tous ses singles de Karen, il occulte cette période honteuse dans un coin perdu de sa mémoire, il ne faut plus lui parler de Karen, ni même des Beatles, ni même encore de John McLaughlin, il ne tolère que l’extase, il ne fréquente que les géants et ne respecte que les morts. Seul le dixième fan, avec l’âge, se sera converti à la néo-variété, des mélodies plus altérées, paroles et looks plus sulfureux…mais combien de disques vend-on avec ça ? Dix fois moins ? Voilà ce qui empêchait Ibach de dormir. Il faisait des ulcères, il prenait des calmants, et commandait un ou deux whiskies de trop dans les bars huppés où se négociaient les prime-time avec les huiles de la télé. Karen était l’icône de sa maison, il avait hypothéqué sa fortune pour lancer sa carrière, et Protée le lui avait rendu au centuple. Mais le monde changeait :
C’est toujours pareil :
Pour se faire sa place au soleil,
Il faut lutter.
-- Mais la bande… ?
-- Nous y venons, mon bon monsieur… Si vous voulez comprendre quoi que ce soit à votre affaire, il faut bien en saisir le contexte…s’imprégner du climat…
Je dus m’armer de patience : j’étais son otage.
-- Ibach décide qu’il peut tenir quelque temps avec un très bon tube : Si. Le genre de musique sur laquelle les ados surhormonés essayent d’emballer les filles, dans les boums du samedi soir, en leur massant le haut des fesses de leur main incertaine, après l’avoir glissée tremblante derrière leur chemise blanche – car toutes les filles de quinze ans, à cette époque, mettaient des chemises blanches, dont les pans retombaient sur leur jean. C’est qu’à l’époque, mon bon monsieur, il y avait la lumière noire, et la lumière noire, elle n’éclaire que le blanc… Pour compléter l’album, l’équipe signe pour Karen quelques bonnes chansons d’album dans la veine de Michel Berger, tout en s’autorisant plus de fantaisie dans l’écriture, parce que Karen c’est plus d’octaves, plus de décibels et plus de punch que France Gall. Après ce relatif succès, Ibach n’a pas besoin d’attendre longtemps pour repérer un nouveau filon. Les crooners italiens deviennent à la mode, le macaroni s’installe sur les ondes : Umberto Tozzi, Adriano Celentano…. une chanson du groupe Ricchi et Poveri marche très bien en France. Ibach voit tout de suite comment cette musique légère et dansante, ces mélodies de gondoliers dégraissées, pourraient coller à la peau d’une Karen 3.0, ou peut-être 4.0, j’ai perdu le compte. La maquette du nouveau produit est vite mise au point : un look de poupée Barbie, de bru piquante, de petite fille qui joue à la princesse – ou l’inverse ? – avec ses gros nœuds, ses inimitables gants et son rouge à lèvres rose bonbon, des chorégraphies estivales, avec une pointe de déconnade, bien soutenues par ses inséparables danseurs. L’heure n’est plus à la partouze, le sida terrorise les fêtards ; avec les tubes spaghetti, on retrouve une certaine innocence. Les robes de Karen 3.0 ne sont pas sans évoquer l’époque dorée des années cinquante, Grace Kelly, Audrey Hepburn, quand les filles enchaînaient les flirts et ne couchaient pas avant le mariage. Ibach se jette sur les droits de Sara perche ti amo pour en faire les Nouveaux Romantiques. Il ne s’écoule pas six mois entre l’entrée du tube italien au Hit-Parade et la sortie de la reprise française. Le succès est tonitruant. Le single se vend deux fois plus que l’original. On offre aux petites filles des robes de Karen Cheryl pour la Noël. Tous les coiffeurs proposent son look, elle donne son nom à une perruque vendue à des millions d’exemplaires au Japon. Pour un peu, elle entrerait au Larousse des noms propres, et même des noms communs. Ibach ne s’arrête pas en si bon chemin. L’année d’après, rebelote : Oh Chéri Chéri, tiré du même groupe, devient la chanson emblématique de Karen. Sur scène, ou plutôt devant le public des plateaux-télé, Karen irradie, elle s’amuse, improvise des vocalises, taquine ses danseurs, tire Julien Le Pers par sa cravate…
-- Elle n’a donc jamais fait de scène ?
-- Le monde est mal fait, mon brave Monsieur. Elle n’a jamais posé nue, pas même pour une couverture de Lui. Elle a d’ailleurs eu raison, malgré la perte irréparable que cela représente pour nous autres. Car la carrière de Claude François a failli tourner en eau de boudin, à cause des escapades de François Dumoulin.
-- François Dumoulin ?
-- Ne me dites pas que vous n’en avez jamais entendu parler…
-- Eh bien…
-- Le patron d’Absolu.
-- La marque de Vodka ?
L’Absolu, j’étais bien placé pour savoir que ça n’existait pas, après vingt ans passés en compagnie d’innocents un peu coupables, de coupables qu’on pouvait comprendre, de magistrats pas totalement désintéressés, de victimes qui en avaient lourd sur la conscience, de raisonnements foireux qui s’avéraient corrects, de logiques en béton qui coulaient lamentablement…
-- Apprenez, cher Monsieur, qu’Absolu était une revue de charme, euphémisme prisé à l’époque, dirigée par un photographe nommé François Dumoulin, alias Claude François, et qui entama si bien sa réputation qu’il dut s’en séparer au bout de seulement deux ans, alors que ses ventes de disques commençaient à fondre. Ce n’était pourtant pas bien méchant. Ça passait à l’époque pour un canard de cul, mais de nos jours on en voit des bien plus vertes dans n’importe quel manuel d’école primaire – et surtout dans ceux-là, d’ailleurs ! Absolu, c’étaient des mignonnes foufounes entrevues derrière les volants relevés d’une nuisette en dentelle, un téton, une bribe de vulve qui émergeaient d’un halo diaphane, des filles entre elles, un peu aseptisées, le genre Clodette mais en plus mince, avec des cuisses de nymphette, non pas ces cuisses monumentales de Clodette, capables de tenir une chorégraphie aussi longtemps qu’il le fallait… Eh bien ! ce bon ton un peu ringard a failli coûter à Cloclo sa carrière, car une vedette ça ne badine pas avec son image de marque, une vedette assume les qualités imaginaires que son public lui prête, il en va du plus élémentaire professionnalisme. On ne peut pas respecter scrupuleusement la Première Règle dans ses chansons, pour l’enfreindre au grand jour dans son passe-temps. Quant à Karen, poser nue, fut-ce pour Absolu le magazine feutré, fût-ce devant l’objectif de son idole de toujours, aurait constitué une grave faute commerciale. Il faut être complètement fauchée, complètement détruite par la férocité d’un nouveau pouvoir ivre de lui-même, il faut se nommer Danièle Gilbert, pour finir par flirter avec de tels bas-fonds.
Il se resservit de fine, sans m’en proposer, et la descendit cul sec comme un vulgaire tord-boyaux de ferme. Sa voix tremblait légèrement, trahissant une pointe d’émotion.
« Notez, reprit-il, que je n’ai rien contre Danièle Gilbert. Une remarquable bête de télé, qui en sillonnant avec Midi Première tous les villages de France, a plus fait pour l’unité nationale que le Général de Gaulle. Il fallait la voir avec les Charlots, par moins dix-sept degrés et un mètre cinquante de neige, sur les pentes du massif des Ecrins ! La légion à Narvik ! Le quatorzième régiment de chasseurs alpins ! La grande prêtresse du direct ! Mais Danièle Gilbert dans Lui, il y a tout de même des limites. Une société qui se permet de tels contre-sens est vouée à une disparition rapide. Nous pourrons toujours nous consoler en pensant que les Jared Diamond du futur pondront des ouvrages érudits pour expliquer comment nos choix absurdes nous ont poussés dans l’abîme. Vous avez déjà entendu de parler de Jared Diamond, n’est-ce pas ?
-- Vaguement…
-- Une sorte d’anthropologue qui a étudié le développement dans certaines sociétés de cultures littéralement suicidaires, qui malgré l’évidence de leur létalité s’imposaient par la force du conformisme, de l’ignorance et de la superstition. Comme cette île du Pacifique où les indigènes coupèrent tous leurs arbres, en vertu de je ne sais quel tabou, et où il cessa de pleuvoir, de sorte que la population disparut, faute d’eau... Remarquez qu’avec nos super women qui attendent la ménopause avant de procréer, nous n’en sommes pas très loin…
-- C’est un autre sujet… Vous disiez donc que Karen n’a jamais fait de scène ?
-- Seulement des bouts de récitals dans le cadre d’émissions de télévision, au studio 102, au théâtre de l’Empire, alors que Dorothée, avec sa voix de crécelle, a fait cinquante-huit fois salle comble à Bercy ! Il faut dire qu’un tour de chant, à l’époque, ça coutait bombance au producteur. Sheila n’eut sa première Olympia qu’après vingt ans de carrière. Et pas parce que Bruno Coquatrix la trouvait trop verte ! Une Karen Chéryl au sommet de sa gloire fait plusieurs télés par semaine, devant un, deux, dix millions de spectateurs. Avec à la clé des dizaines, des centaines de milliers de disques à vendre. Et de cela, Ibach vit. Il peut nourrir sa famille et éponger les pertes sur tous les coups foireux qu’il a lancés. Car pour une Karen qui marche, il y a dix vedettes oubliées après six mois. Ces messieurs ne font pas dans l’artistique, mais dans l’analyse coût-bénéfice. Pour eux, l’art, le talent, est exactement sur le même plan, ni plus haut, ni plus bas, que leur stratégie de com, les potins qu’ils peuvent refiler à Salut ou OK, ou leur entregent auprès des producteurs de télé. Le public décide, de l’art ou de la soupe, lequel des deux est rentable. Tant qu’on peut enfiler les plateaux-télé, on ne va pas perdre des millions en se produisant sur la scène d’un music-hall. Ce n’est que lorsque la télé se raréfie qu’on se décide à monter sur les planches. Pour Karen, hélas, ce moment fut aussi celui où le doute s’est installé…mais j’anticipe…
« Donc, en 1981-82, toutes les portes s’ouvrent : Guy Lux, Drucker, Jacques Martin… La France entière est amoureuse. Elle est la nouvelle Bardot, la nouvelle Deneuve, la nouvelle incarnation de la République. Elle inaugure un monocoque de la route du Rhum, éclaboussant le skipper au lieu d’asperger le bateau ; donne le coup d’envoi d’un match de rugby, ou encore des six jours de Paris, au bras de Chirac. Elle se montre à la fête du cheval de Chantilly, au prix de Diane, dans ses toilettes qui lui vont si bien, comme une princesse britannique. Dans les galas mondains, on ne voit qu’elle : tirée à quatre épingles, habillée par les plus grands couturiers, presque aussi photogénique que Marilyn… Le photographe Benjamin Auger lui consacre une magnifique série en noir et blanc, sur le yacht de son père, au large de Saint-Tropez. On la voit à la table à cartes, studieuse et appliquée comme l’ancienne première de classe qu’elle a été. Elle va régler le génois sur le pont avant par gros temps, de son pas assuré. Elle sable le champagne dans le cockpit, avec son père et son fiancé… »
Il prenait un plaisir visible à m’inonder de son érudition, augmentant mon impatience.
-- Elle devient la marraine des Petits papiers de Noël, une émission philanthropique qui a duré jusque vers le milieu des années 1980, et qu’avait lancée la bande de zozos des Jeux de vingt heures, où l’on retrouvait, autour de Maurice Favières et Maître Capello, des noms qui ne vous disent sans doute rien, tout ce que la France d’alors avait produit de sympathiques has-been, les Micheline Dax, Maurice Biraud, Christine Fabrega et autres Patrick Topaloff. Les petits papiers de Noël, cela ressemblait à s’y méprendre au lâcher de taureaux de la San Fermin. Le taureau, c’était Karen, impeccable avec son blouson de cuir rouge et son foulard en mousseline. Les coureurs d’encierro, le public. Le but du jeu : lui faire la bise. Sur un parcours de deux cent mètres, Karen se frayait un passage à travers la foule en chantant en playback, et collectait ces petits papiers – des promesses de dons pour l’Unicef – en échange desquels elle se laissait grâcieusement empoigner par des badauds hilares de sept à soixante-dix sept ans, qui lui infligeaient quelques baisers sur la joue. Elle se faisait parfois un peu secouer, il est question de lobe déchiré, après une boucle d’oreille arrachée, quoique personne n’ait jamais vérifié cette information… Quand la ferveur dépassait les bornes, ses danseurs reconvertis en gardes du corps s’interposaient. Un jour est venu ici un client, un type de cinquante-cinq, soixante ans, qui s’en souvenait encore. Il avait pu la toucher aux Petits papiers d’Angers. Il en parlait avec des sanglots dans la voix, comme le plus beau jour de sa vie. On aurait dit un mystique, un miraculé de la grotte de Lourdes. De nos jours, ce genre d’émissions ne serait plus possible. Les municipalités ne coopèreraient pas, elles auraient peur du terrorisme, des « incivilités » des « jeunes des quartiers », des mères de famille procédurières pour lesquelles il n’y a jamais assez de barrières de protection, de bouches à incendie, de contrôles d’hygiène…et la presse branchouille, Télérama, Les Inrocks, Libé, diraient que c’est ringard. Ils le disaient aussi à l’époque, mais le giscardisme brillait encore de ses derniers feux. On avait le droit de s’amuser, d’être de bonne humeur ; il n’y avait pas cette obligation morale d’être décalé, persifleur, concerné, blasé, désabusé, critique. Il y avait encore de la place pour une Natacha Rostov…
-- La variété italienne, ça a duré combien de temps ?
-- Je vous arrête tout de suite. Appeler cette période Rital, c’est un abus de langage. Certes, sur les plateaux télés, Karen donnait à fond dans le macaroni. A tel point que pense à moi quand même, titre original, ressemble à une adaptation. Et c’est ce qui se vendait comme singles. Mais dans les albums de cette époque, il y a de tout ; si le style italien tient le haut du pavé – mais cela n’a-t-il pas toujours été le cas en France, depuis Léonard de Vinci jusqu’à Gianfranco Ferré, sans même parler de nos dirigeants, les Médicis, Mazarin et autres Bonaparte ? -- il n’est même pas majoritaire dans Mon rêve en vidéo, Mes années de lycée et Pense à moi quand même. On y trouve des romances, des ballades, des rocks graisseux, du reggae qui tire sur le soul ; on aurait dit une France Gall qui serait allée faire un petit tour du côté de Nashville, pas trop longtemps quand même. Par exemple, Dis-le-lui s’il m’oublie n’aurait pas été renié par Alan Jackson, ou Cathy Mattea. C’est l’histoire de la fille de la campagne qui monte à Paris, laissant son high school sweetheart chez les bouseux. Elle a le cœur serré, elle ne l’oubliera jamais. Un vrai cliché américain, ressassé par toutes les starlettes en Stetson, avec leurs shorts en jean, quelque part vers le Kentucky, le Missouri, le Tennessee… et Karen est poignante dans l’interprétation ! Elle chante les notes tout en disant le texte, la voix voilée par l’émotion. Un petit chef-d’œuvre. Dans un genre mineur.
-- Vers quelle année cette période prend-elle fin ? 84, 85 ?
Il fallait accélérer. Samantha-Jade avait sans doute le chéquier facile, mais j’ai horreur de charger la note avec des frais inutiles.
-- Comme vous y allez ! Nous autres philosophes, nous ne prenons pas la notion de limite, de frontière, pour argent comptant. La séparation est un concept susceptible d’analyse dialectique, comme tout le reste. Sachez qu’il y a eu des prix Nietzsche là-dessus ! Et Karen chante encore Les nouveaux romantiques au début des années 1990. En réalité, à partir de 1984, sa carrière pique du nez. Le monde du show-business s’est durci. Il n’y a plus de tubes. Faites l’expérience : regardez ce qui caracolait en haut du hit-parade après 1985, et comparez avec les années 70. Dans un cas, du tout-venant, bien oublié. Dans l’autre, la postérité : La maladie d’amour, J’ai encore rêvé d’elle, Waterloo, Fais comme l’oiseau, Magnolias forever, Laissez-moi danser, Y.M.C.A, Hot stuff, You’re the one I love… Je pourrais continuer indéfiniment. Incroyable ! Un cas d’école d’équilibre ponctué ! En 85, il n’y a plus de tubes, et il n’y a plus vraiment de vedettes. Les fan-clubs disparaissent, les gens n’adhèrent plus à un artiste, ils se reconnaissent plutôt dans un style musical. On est punk. On est disco. On est métal. On est ska. Il n’y a plus de filles pour acheter des quarante-cinq tours sirupeux à la Cloclo ou Joëlle. Pour survivre, il faut avoir le teint hâve, l’œil charbonneux, la chair usée par le plaisir et les substances. Regarder de haut ceux qui dorment la nuit, qui payent leurs dettes, ou élèvent leurs enfants. Si l’on s’entête à vouloir distiller la bonne humeur, on finit dans les bas-fonds. On devient une madone à pédés. Comme Dalida. Comme Sheila. Et même comme Chantal Goya, bien plus tard. L’ambiance se masculinise. Exit les paillettes, le rose, le glamour. Arrivent le cuir, le verdâtre, le grisâtre, les chaînes. On ne sourit plus, on fait la gueule. Le décor vire au bouge sado-maso. Il faut dire qu’entre-temps, la gauche a pris le pouvoir. Et sa première mesure, hautement symbolique, est de virer Guy Lux et Danièle Gilbert. Karen, elle, tourne d’abord le dos à l’air du temps, s’adressant aux seuls êtres encore capables d’aimer : les enfants. Après son film J’ai rencontré le Père Noël, elle se reconvertit en animatrice d’émissions pour la jeunesse, tout en gardant un pied dans la chanson, car l’éclectisme est le péché mignon de Protée. Ainsi, elle continue à sortir une ou deux chansons par an, adaptant son style à l’époque, et ça culmine avec A l’envers à l’endroit, au clip sulfureux et décadent, dont la chorégraphie hésite entre ordre et chaos sur un solo de sax si typique du son d’alors. Seulement voilà : ça ne se vend pas. Car, pour vendre des disques, il faut que les bacs soient pleins. Il faut une logistique de haut niveau, capable de passer le territoire au peigne fin. Si l’on fait l’impasse sur les petits revendeurs des villes de moins de dix-mille habitants, les Thizy, Chatelguyon et autres Nogent-le-Rotrou, on vend cent mille au lieu de quatre cent mille ; le disque d’or se transforme en mention honorable et il n’y a plus personne pour croire que vous avez été
Un sex-symbol
Bien plus qu’une idole
Une déesse adorée
Par le monde à ses pieds.
Après chaque passage télé, il faut être sur le dos du distributeur, s’assurer que les camions de livraison soient sur les starting-blocks, téléphoner à des dizaines de disquaires pour se faire soi-même une idée de leurs besoins. C’est un branle-bas, un combat homérique. On perd trois jours et il faut tout recommencer, car entre-temps c’est Dalida, Lahaye, Goldman qui obtiennent la faveur des caméras, prenant la tête chez les détaillants. La gloire médiatique est éphémère, Warhol l’avait bien vu, chaque émission de variété efface la précédente, et c’est pour cela que l’on voyait toujours revenir les mêmes, ad nauseam, les Carlos, les Mireille Mathieu, les François Valéry ; ils ne pouvaient pas se permettre de laisser seulement quinze jours la place aux autres. Karen était bien placée pour le savoir : on avait profité de la grossesse de Sheila pour la lancer, et cette dernière y avait laissé quelques plumes.
« Pourtant, en 1985, elle se sépare de son producteur. Ibach était peut être un cynique, un névrosé, un type qui avait donné et encaissé pas mal de coups pourris dans ce milieu limite mafieux, mais il connaissait tous les trucs, appris chez son maître Carrère. Conception, production, marketing, promotion, il ne laissait rien au hasard. Il avait un carnet de chèques, un carnet d’adresses, et il savait s’en servir. Si la télé continue à accueillir Karen à bras ouverts, la distribution ne suit pas. Alors, la présentatrice prend le pas sur la chanteuse, qui pourtant s’affine, s’essaye à de nouvelles sonorités, flirte avec le jazz et le funk, conquiert peu à peu un nouveau public, restreint certes, avec Où sont les anges, qu’elle enregistre dans le studio de sa sœur, et qui flotte dans la noosphère musicale, quelque part entre Bashung, the Cure et Higelin. »
-- Elle aurait donc pu continuer ?
-- Continuer comme poupée vieillissante qui s’accroche à ses vieux succès sous les applaudissements polis d’un public ironique, mu par la curiosité de voir à quoi Karen Cheryl pouvait bien ressembler, jamais de la vie ! Mais une nouvelle incarnation de Protée, pourquoi pas ? Une chanteuse de clubs, de festivals de jazz, qui improvise avec Michel Legrand, Didier Lockwood ou Jannick Top. Une chanteuse expérimentale, underground, une chanteuse pour les vrais malades de musique, ceux qui savent quel genre de rhume avait Max Roach quand il s’est fait remplacer au Village Vanguard, un soir de septembre 1977, ceux qui repèrent immédiatement la faute de goût lorsqu’ils entendent une Telecaster alors qu’une Stratocaster s’imposait d’évidence ; ceux qui connaissent le nom de la moindre choriste, du moindre ingénieur du son de tel obscur groupe de Zeuhl. Ceux qui cassent leur tire-lire pour se payer un billet pour Los Angeles, afin d’entendre un vibraphoniste connu d’eux seuls. C’est-à-dire les cinglés qui ont peuplé l’enfance de Karen, l’entourage de son oncle, un immense batteur de jazz… Ils ont formé son goût, l’ont préparé à une des quêtes mineures de son existence, la recherche de ce climat sonore unique, dont on ne sent que les prémices dans A l’envers à l’endroit, Addis-Abbeba, Où sont les anges, Pagaille… et qui culminera beaucoup plus tard, dans un ovni souterrain, si l’on peut dire…une œuvre de synthèse…l’art total…la grande unification…de l’aigle à deux têtes…le choc cosmique de la variété et du funk…mais je m’égare…excusez-moi…je commence à mourir de soif, pas vous ?
Il alla chercher une bouteille de Brane-Cantenac qui avait appartenu à Claude François, rachetée lors de la vente aux enchères de sa cave, très exactement en mars 1982. Le Margaux était un peu passé, presque trop souple et court en bouche. Il fallait le garder longtemps sous la langue pour en apprécier tous les arômes, ne pas hésiter à les exhaler à travers la paroi nasale, et surtout se resservir souvent… On pouvait alors découvrir des choses étonnantes, impossibles à nommer, qui transcendaient les flaveurs banales de fruits rouges et de feuilles d’automne mouillées que l’on aurait normalement attendues.
-- Seulement voilà, reprit-il sans transition, en 1989, le jazz est mort, il ressemble de plus en plus à la soi-disant musique contemporaine, c’est de la masturbation pour instrumentistes doués mais à court d’idées. Et surtout, Karen qui n’a jamais fumé de joint, n’a jamais touché à l’acide, à l’ecstasy, et encore moins à la cocaïne, Karen qui n’a rien à voir avec toute cette merde, toute cette culture de la défonce qui a détruit tant d’artistes, Karen qui incarne l’idéal bourgeois de la jeune fille sportive, posant pour les magazines de skate-board, de squash ou de plongée, Karen subit en réalité l’emprise de la drogue la plus dure qui soit : la télévision ! Impossible de renoncer aux décharges d’endorphines que procure la douche de lumière. Faites le compte, et vous verrez que cette femme passe à la télévision régulièrement depuis quarante ans. Des émissions pour la jeunesse hebdomadaires, voire quotidiennes, elle a embrayé sur les sitcoms…vous savez, ces séries américaines ponctuées de faux rires, avec des dialogues à double sens et des scénarios indigents, et qui comportent parfois plusieurs centaines d’épisodes. Et, dans les années 2000, elle continue à animer des émissions de variété rétro… Elle a même poussé l’addiction pour les caméras jusqu’à passer chez Ardisson, et pas qu’une fois !
-- Cela vous étonne ?
-- Et comment ! En 81, la gauche met au rencart les Guy Lux, les Danièle Gilbert, tous ceux qui ont tissé le lien social. Elle les remplace par des espèces de pornographes, des spécialistes du persiflage, des à qui on ne la fait pas, des pour qui rien n’est sacré. On voit débarquer les Polac, les Dechavanne, les Ardisson…des nains, des médiocres sans talent, qui ne peuvent exister qu’en salissant, ce que précisément leurs maîtres attendent d’eux. Car il faut diviser, casser, déconstruire, produire des générations de cyniques qui ne croient plus en rien, si ce n’est à leur zizi, au frottement de leurs muqueuses, sur lesquelles ils écrivent d’ailleurs de petits livres appelés pompeusement autofictions. A ce petit jeu, Ardisson est le plus grand. Avec son manteau noir, ses yeux de pervers, ce Méphisto néo-freudien te fait descendre de ton piédestal, pour révéler au monde la putain, l’ordure qui est en toi. Son ennemi : la décence ; or le plus grand sex-symbol de l’époque est aussi la femme la plus pudique, la plus discrète qui soit ; c’est là sa gloire ; c’est là-dessus que joue son producteur ; c’est pour ça que des millions de français amoureux achètent ses disques ; il faut donc qu’il s’attaque à Karen. Incapable de résister à la perspective d’un plateau télé de plus, hypnotisée par ce corbeau lugubre comme un papillon par la flamme de la bougie, la star relève le défi. Elle risque gros. S’il parvient à faire d’elle une vulgaire pouffiasse, sa carrière est finie. Ardisson produit une émission qui s’appelle Descente de police. Avec un comparse, déguisé en inspecteur aux méthodes musclées, ils s’introduisent chez la vedette pour la soumettre à un interrogatoire aussi brutal que vulgaire. Le sommet est atteint chez Yves Simon, qui finit la tête dans une baignoire maculée de sang avec deux côtes cassées. Yves Simon, en bon baba-cool branché, avoue tout : les joints, la coke, la vulve de sa copine…il sait parfaitement que plus il est trash, plus il vend ! Mais pour Karen, c’est rigoureusement l’inverse. Elle résiste bravement aux assauts. Le point G ? Connais pas, pour moi c’est le centre de gravité -- réponse authentiquement géniale. Joints ? Niet. Coke ? Niet. Alcool ? Niet. Ou alors un verre de Mouton-Rothschild, si le repas le justifie. Vaginale ou clitoridienne ? Mêlez-vous de vos fesses. Niet. Niet. Niet. On est en plein Khrouchtchev, millésime 61. Alors ils s’énervent, la menacent d’un tesson de bouteille, elle se coupe la main, le sang gicle…plainte au CSA et arrêt de l’émission. Cela vous donne une idée de l’abîme au fond duquel on peut descendre pour une télé de plus… Et puisqu’entre musique et télévision il faut choisir, elle animera des émissions pour la jeunesse avant de jouer, plus tard, dans les sitcoms. Jusqu’au jour où, lasse de traîner cette image de bimbo, Isabelle Morizet assassine Karen Cheryl. Mais il y eut, auparavant, bien d’autres renoncements. Et notamment celui de presser l’album d’Où sont les anges, alors que toutes les chansons étaient enregistrées…

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