Fictions
-- Ce serait donc cela, l’enregistrement maudit ?
-- Tellement maudit que voilà vingt-cinq ans que des dizaines de milliers d’admirateurs ne dorment plus, tant ils se perdent en spéculation sur ce que cette bande pouvait bien contenir !
-- Il aurait pourtant été question d’un cambriolage ?
-- Quel cambriolage ?
-- Celui de ses studios, au cours duquel la bande aurait été dérobée…
-- Mais cela ne l’aurait nullement empêchée de sortir l’album, car il existe toujours des doubles des diverses pistes, et même si ce n’est pas le cas, il n’y a qu’à réenregistrer. Les partitions, les paroles, l’orchestration, tout ça est écrit, gravé dans la mémoire des auteurs…
-- Il n’y a eu donc, à votre connaissance, aucune bande magnétique volée ?
-- Tout ce que je puis vous affirmer, c’est que selon la tradition orale, perpétuée par les fans depuis des lustres, tous les enregistrements des dix chansons d’ Où sont les anges ont été envoyés au pilon, Karen se contentant de sortir le titre éponyme du single et sa face B Pagaille. Un dévoué concierge, un certain Gonçalves ou Rodrigues, selon les sources, aurait sauvé l’enregistrement de la destruction, et depuis, comme le monstre du Loch Ness, la bande réapparaît de temps en temps dans une brocante ou un vide grenier, selon des témoins peu fiables. On rencontre parfois des gens qui se vantent de l’avoir possédée, ou d’avoir rencontré son propriétaire. J’en ai connu quelques-uns, mais je crois qu’ils mentent. Cette bande a bel et bien été détruite.
-- Où sont les anges sort en 89, n’est-ce pas ?
-- Exact, Monsieur Weinberg.
-- De quand date l’enregistrement ?
J’avais depuis longtemps compris que IM, ça voulait dire Isabelle Morizet. Et 061189, c’était une date.
-- Personne n’en sait rien, cela s’est sans doute étalé dans le temps, mais elles ont abattu le gros du travail vers novembre, décembre 89.
-- Pensez-vous que je pourrais retrouver ce Gonçalves ?
-- Il est retourné au Portugal après la fermeture des studios et le départ de la sœur de Karen pour Los Angeles. Il se faisait construire une grosse baraque vers Braga. Une vraie maison de maçon portugais, en parpaing, bien carrée, bien blanche, avec des tuiles plates, accrochée à une pente sans herbe, au milieu des chênes liège et des oliviers. Je crois qu’il est mort il y a quelques années. Certains spécialistes l’auraient contacté pour en savoir plus, mais la légende est complètement muette sur ce qu’il aurait fait de l’enregistrement. Ou plutôt, il circule plein de versions contradictoires. On ne saura jamais rien. Pour ma part, je suis persuadé que la bande n’existe plus. Les fans ont besoin de croire en quelque chose, sans cela la vie serait trop dure. Isabelle Morizet a exclu tout come-back et s’oppose à toute réédition. Notre Jacques Chancel en jupons, chez qui défilent les as de la politique, les stars du barreau et les médailles Fields, craint par-dessus tout le spectre de Karen. Ayant mis tant d’années à s’en débarrasser, elle ne veut pas que son passé de pin-up vienne à nouveau lui casser la baraque. Ne lui jetons pas la pierre : ce sont les autres qui n’assument pas. Protée ne peut déchoir en se réincarnant, puisque c’est sa raison d’être. Fermière, poupée Barbie, institutrice, bimbo en cuissardes, fée, clubbeuse gothique, adolescente attardée, peintre, poète, percussionniste, danseuse étoile, véliplanchiste, et qui après ça recueille les confidences de ce que le Collège de France, l’Académie des Sciences Morales et Politiques, la Nuit des Césars et le Gala de l’Union des Artistes comptent de plus relevé, comment voulez-vous qu’un bonhomme moyen puisse avaler tout ça ? Mettez-vous un peu à la place du fonctionnaire qui n’a jamais quitté Bercy, pas le Palais omnisport mais le paquebot stalinien qu’il y a en face, du marchand de journaux, de la fleuriste, du prof du secondaire scotché à son établissement… Protée est grand, et le monde est petit. Alors, pour tenir dans sa camisole, il se livre au meurtre rituel de son avatar précédent. Depuis, sur Nostalgie, sur Chante France, c’est silence radio. Il y a bien quelques ballons d’oxygène, YouTube, TV Mélody, quelques radios associatives au fin fond du Vercors ou du Gévaudan, mais les fans ont revu, réécouté tout ça des milliers de fois. Il leur faut du nouveau. Alors la légende court, elle se déploie, elle prolifère comme une moisissure, elle se nourrit des lacunes de la mémoire, de la confusion des lieux et des dates, du désir d’embellir la réalité, de notre refus viscéral de la mort, de notre propension à ne rien laisser figé…
-- Fort bien. Mais, en supposant que la bande existe encore, où pourrait-elle se trouver ?
-- Mon bon Monsieur, si cette bande existait encore, un gros malin l’aurait numérisée et postée sur Internet. Les avocats auraient beau la faire retirer, elle réapparaîtrait régulièrement. On la trouverait en trois clics sur un de ces sites russes où un scan du Goncourt de l’année est posté trois jours après sa sortie. C’est bien la preuve qu’elle a été détruite et le reste n’est que bouillie pour les chats.
-- Mais ceux qui y croient, que racontent-ils ?
-- Des sornettes, de la roupie de sansonnet, des divagations. En bon français : des conneries.
-- Mais encore ?
-- Si vous tenez vraiment à entendre ces fadaises, je peux vous en rapporter quelques-unes. Mais auparavant, il me faut une bonne grosse bière belge, une Leffe triple, une Duvel… On la boira en l’honneur de Jean-Philippe Smet.
Cette succession de boissons commençait à me donner des aigreurs d’estomac. Mais je jugeai sage de l’accompagner, le moment était favorable, l’alcool déliait sa langue, il aurait été stupide de tout compromettre en cassant l’ambiance. Et la Duvel embaumait, grasse comme le son de Johnny Hallyday.
-- Sur cette bande, reprit Robert, j’ai entendu tous les délires. Il y en a même qui prétendent qu’une secte millénariste, dont Gonçalves ou Rodrigues aurait été membre, à moins que ce ne fût sa femme, l’aurait envoyée dans l’espace intersidéral, à bord d’une fusée lancée dans le plus grand secret depuis une république bananière des Caraïbes, et dans laquelle la secte aurait embarqué un choix d’œuvres d’art et de témoignages humains destinés à être sauvés de l’Apocalypse.
A moins de supposer au sieur Mortier des talents d’astronaute inconnus de tous, cette piste ne risquait pas de me mener bien loin.
-- Il y aussi ceux qui s’imaginent que la bande ne contenait pas que de la musique, mais des choses compromettantes. Que peu de temps après l’avoir jetée, les avocats de Karen se seraient rendus compte de leur erreur, et qu’ils envoyèrent des limiers, enfin des types comme vous, pour bien s’assurer que l’enregistrement avait été détruit ; mais, entre-temps, Gonçalves se serait vanté, et la mafia aurait fait main basse sur la bande, afin de se livrer au chantage…
-- Que peut-il y avoir de compromettant dans de simples chansons ?
-- Puisque vous aimez tant la science-fiction, sachez que la petite minorité qui adhère à cette version se perd en conjectures. On a du mal à imaginer que quelques couacs, une mauvaise chanson, une engueulade avec son producteur enregistrée par erreur, puissent acquérir pareille importance. D’autant que notre belle a survécu aux attaques ordurières d’Ardisson, allant jusqu’à en redemander en quatre-vingt sept, ainsi qu’aux sarcasmes stupides de la presse de gauche sur son prétendu QI. Elle a d’ailleurs l’esprit vif, vous n’avez qu’à écouter cette émission de Frédéric Mitterrand sur les poupées Barbie, elle ne se contente pas d’incarner l’objet du débat, elle en remontre au sociologue de service… On ne peut pas en dire autant de mes anciennes étudiantes de Sorbonne… Quoi qu’il en soit, Karen n’est pas aussi facile à abattre qu’une Chantal Goya…
-- La chanteuse pour enfants ?
-- Cela semble vous surprendre.
-- Elle me semble parfaitement inoffensive…
-- Personne n’est inoffensif car tout est politique. The personal is the political. Le collectif se propose d’absorber l’individuel et de réglementer vos divertissements les plus anodins. C’est pourquoi Chantal fut démasquée et crucifiée au Jeu de la vérité de Sabatier, par une taupe d’un canard genre Télérama, passant pour institutrice, qui l’accusait au téléphone d’infantilisme commercial, de n’avoir aucune conscience politique, et de ne pas vouloir changer le monde. Vous imaginez Chantal Goya changer le monde ? Elle a fait assez de dégâts en appelant au meurtre des chasseurs… Là-dessus la Goya la remet à sa place comme elle le mérite, se paye la tête de tous ceux qui se gargarisent de la « kultur », profs, festivaliers, vieilles peaux féministes, sauf qu’elle ne pouvait absolument pas se permettre cette ironie cassante. La grande sœur des enfants, cet édifice de gentillesse, gaîté et bonne humeur, se montrait incapable de contenir sa hargne. Du coup, plus personne ne rêvait d’elle comme jeune fille au pair pour sa progéniture. Elle a sauté dans le piège à pieds joints, elle a fait exactement ce que les provocateurs attendaient d’elle, et le Jeu de la vérité a sonné le glas de sa carrière. Mais Karen est moins con, passez-moi l’expression, elle n’aurait jamais commis ce genre d’erreur. Car l’immortel Protée a toujours un avatar de rechange. Si Karen était parfaitement crédible en amie des enfants, dès 87 elle a tourné la page, elle est une vamp branchouille à cuissardes, et quand elle reviendra au public jeune dans les années 90, ce sera une tout autre époque, sans innocence, celle des mangas, du club Dorothée, des jeux vidéos, des sitcoms pleines d’allusions…
-- Cette bande ne pouvait être compromettante du fait d’une simple gaffe…
-- …ni d’une erreur artistique. Cela devait être beaucoup plus grave.
-- A savoir ?
-- Je ne comprends pas qu’un professionnel comme vous puisse perdre son temps avec de pareilles superstitions.
Il avait sans doute raison. Mais le proverbe dit que quand on a perdu ses clés de voiture, il faut les chercher sous la lumière du lampadaire. Le lampadaire, c’était la bande. Mortier aurait pu se la procurer chez quelque marchand, intrigué par les initiales I.M. A supposer que l’enregistrement eût contenu des informations susceptibles d’intéresser des criminels, ceux-ci le traquent afin de récupérer l’objet car ils projettent de faire chanter l’animatrice. Aveuglé par son idolâtrie pour la chanteuse, Mortier refuse de restituer la bande. Ils l’étranglent…
Hypothèse lacunaire, évidemment. Tant de questions restaient en suspens :
Comment l’enregistrement était-il réapparu, si ces mêmes criminels, selon la version que je venais d’entendre, l’avaient extorqué à Rodrigues vingt ans auparavant ? On pouvait imaginer des règlements de comptes entre bandes rivales, dont l’une, que la bande n’intéressait pas, s’en serait emparée fortuitement au cours de je ne sais quel nettoyage de locaux, après quelque sanglant massacre… Elle aurait revendu tout en vrac dans les circuits habituels du recel, car il n’y a pas de petits profits : on n’imagine pas à quel point cette racaille peut être mesquine. Mesquinerie qui nous arrange, car elle les pousse à commettre des erreurs.
Comment les criminels avaient-ils repéré Mortier ? Et pourquoi n’ont-ils pas acheté la bande avant lui ? Selon toute vraisemblance, ils avaient intérêt à surveiller de près tous les commerces susceptibles de la mettre en vente.
Mlle Morizet était-elle véritablement solvable ? Des anciennes vedettes tombées dans la panade, il y en a des myriades. La presse du coeur en retrouve chaque semaine, qui ont claqué le pognon de leurs années de succès en parties fines chez les Régine et autres Castel, sans penser à leur retraite. Et même si notre ex-star avait gardé un peu d’argent, il existait des gens infiniment plus riches. Certes, tout le monde ne s’appelle pas Bruce Reynolds. Le milieu est plein de petits margoulins qui se prennent pour des cracks, et qui s’obstinent à mettre en œuvre leurs plans merdiques, pour finir dans une mare de sang ou bêtement pincés par un factionnaire. Mais alors leur pathétique tentative de chantage aurait fait long feu, et l’ex-chanteuse les aurait déjà fait coffrer ; à moins qu’il ne leur restât assez de jugeote pour se planquer quelque temps avant d’exécuter leur plan, histoire d’attendre que le cadavre de Mortier fût suffisamment refroidi.
-- Après tout, reprit Robert, ce n’est pas moi qui vous paye. Libre à vous de sombrer dans vos fantasmes. Alors commençons par le plus improbable. Il faut remonter à 1987, quand Karen sort A l’envers à l’endroit.
-- La bande ne serait donc pas l’album d’Où sont les anges ?
-- Ne confondez pas tout. La bande qui a été jetée et très certainement détruite est bien celle d’Où sont les anges. Mais pour les mythomanes qui pensent qu’elle existe encore, et pour la petite fraction de ces dingues qui supposent qu’elle contiendrait non seulement de la musique, mais des informations sensibles, la date-clé c’est 1987. Quand elle réapparaît sur les plateaux-télé avec A l’envers à l’endroit, on ne l’a plus vue depuis deux ans. D’après certaines interviews, elle se serait baladée un peu partout sur terre, Uruguay, Ile de Pâques, Bali, Pologne… Elle revient méconnaissable. Exit la coiffure Barbie, la coupe Karen Cheryl ; notre chanteuse version 4.0 arbore une choucroute postiche, un monticule qui rappelle les châteaux rococo que font les enfants sur la plage en laissant dégouliner du sable mouillé entre leurs doigts, une parure décadente et sensuelle, aux relents d’orgie romaine. Sa tenue est désormais très sexe, micro-jupe moulante, cuissardes, bijoux en toc, maquillage charbonneux. La nouvelle couleur musicale est bien dans le ton de l’époque, avec ses abus de saxophone ténor, de réverbération et de synthétiseurs. La voix de Karen est plus grave, d’une suavité mystérieuse et provocante, on sent que les Siouxsie, les Cure et autres Bowie sont passés par là, altérant le paysage sonore de notre variété. On lui pose des questions sur son look, on insinue qu’elle a abusé de la chirurgie esthétique… Personne n’en croit ses yeux… C’est cette métamorphose sur laquelle s’appuient certains tenants de la thèse mafieuse pour étayer leurs élucubrations complotistes…
-- Qu’insinuez-vous ?
--En 86, Karen est à Montevideo. Elle joue de la batterie dans des petits orchestres de tango, remplace parfois des danseuses au pied levé, vit dans des petits hôtels, traîne sur le port où elle parle aux marins, qui l’emmènent parfois dans leurs sorties en mer. Elle se lie d’amitié avec une jeune aventurière, une certaine Marilyn d’après certains, de deux ans sa cadette. Les deux femmes se ressemblent, elles ont la même taille, elles se prêtent leurs fringues, leurs bijoux ; elles se font des petites sorties, des petites bouffes entre copines, dans des restaurants comme on n’en trouve que là-bas, où l’on vous sert des montagnes de bifteck – l’un des péchés mignons de Karen. Quand l’une est fauchée, elle n’hésite pas à puiser dans le porte-monnaie de l’autre… Contente d’avoir trouvé une coéquipière, Karen loue un petit yacht. Les deux filles ont prévu une croisière toute simple : remonter l’estuaire du Rio de la Plata jusqu’à Buenos Aires. Mais à Buenos Aires, une seule fille descend du bateau : Karen. Marilyn est tombée à la mer ; la grosse houle a empêché Karen de la récupérer. La chanteuse, avec un sang-froid étonnant, s’occupe des formalités de police, du rapatriement du bateau vers l’Uruguay, et du transfert de ses effets personnels vers Buenos-Aires, où elle décide de s’installer… Vous voyez où je veux en venir ?
-- Aucunement !
J’avais appris à me méfier de mon imagination ; dans un métier comme le mien, c’est une faute professionnelle.
-- C’est pourtant simple. Nos chers complotistes s’imaginent que c’est Marilyn qui aurait poussé Karen par-dessus bord afin de se faire passer pour elle et, une fois rentrée en Europe, phagocyter sa carrière. Inutile d’invoquer la chirurgie esthétique pour expliquer l’étonnante métamorphose de la chanteuse : ce n’est tout simplement plus la même personne ! Et, par quelque contorsion de leur esprit malade, ils en concluent que l’enregistrement perdu contient des révélations sur cette substitution de personnes!
-- On se croirait dans un roman de Patricia Highsmith…
-- Vous ne croyez pas si bien dire. Voilà le problème avec les mythomanes : ils ont trop lu de romans.
-- Le séjour à Montevideo, la croisière, la noyade…sont des faits avérés ?
-- Aucunement. Personne ne saura jamais rien de la vie de Karen pendant son tour du monde. C’est privé. Verboten. Au grand dam de tous les voyeurs. Alors, incapables de reconstruire l’histoire de leur idole à partir de sources lacunaires, ils les comblent avec leur imagination, faite des histoires qu’ils lisent dans le métro.
-- Si ces faits s’étaient réellement passés, ses proches, ses anciens producteurs s’en seraient rendu compte immédiatement…
-- Je ne vous le fais pas dire.
-- A moins de supposer une grande ressemblance entre les deux femmes…
-- C’est à cause de ces invraisemblances que certains adhèrent à une autre version.
-- Une sorte de variante ?
-- Exactement. Car nous voilà désormais dans le domaine du mythe. La légende court, elle se ramifie, elle bifurque, elle se déploie en une authentique généalogie de la fiction… Bref, la variante dit que Karen est encore en vie et coule des jours tranquilles en Amérique du Sud. C’est d’un commun accord entre les deux femmes que la substitution aurait eu lieu. Une manière pour Karen de jeter brutalement l’éponge. On peut alors l’imaginer prévenant les amis, les proches, les parents, pour éviter qu’ils ne s’affolent, tout en leur demandant de ne pas vendre la mèche…
-- Habile…
-- Habile, mais incohérent. Car ni la version principale ni la variante ne peuvent expliquer le meurtre rituel de Karen Cheryl par Isabelle Morizet, devant des millions de téléspectateurs ébahis, en prime time, un jour de juillet 2001 !
-- Pourquoi pas ? Cela peut même être compris comme un aveu symbolique.
-- Pour un détective, vous montrez un piètre sens psychologique ! Cette Marilyn aurait tué pour faire carrière dans la chanson, uniquement pour tout laisser tomber ? Et n’oubliez pas que Karen a connu bien des traversées du désert avant de faire son trou à la radio.
-- Selon la variante, cependant, Karen vit encore…
Il avala quelques gorgées de bière, plongé dans une intense réflexion. Pour la première fois, il tentait de donner un sens à ce qu’il tenait pour d’absurdes rêveries.
-- Evidemment, reprit-il, on peut imaginer qu’à la fin des années 90, la vraie Karen décide de rentrer en France, pour accomplir son destin d’animatrice radio, et fait savoir à son alter ego que la messe est dite. Avec son sens du théâtre, elle la convoque sur un plateau-télé où le sacrifice s’accomplit, sous la forme d’une auto-interview que tout le monde croit truquée, alors qu’il s’agit bien de deux personnes distinctes !
-- Mais ceci reste improbable…
-- Plus qu’improbable, complètement débile !
-- Et cela nous éloigne un peu de la bande…
-- Toutefois, si la théorie est correcte, ce n’est pas Karen qui a enregistré Où sont les anges. Or, ce disque a été enregistré avec sa sœur…
-- Sa sœur devait sûrement être au courant…
-- Bien entendu, sinon la théorie ne tient pas la route.
-- Donc…
Il m’enleva immédiatement les mots de la bouche.
-- Donc sa sœur s’adresse à elle différemment, elle ne l’appelle ni Karen, ni Isabelle, mais Marilyn, et il suffit que des bribes de conversation traînent sur les pistes qui ont atterri entre les mains du senhor Gonçalves ou Rodrigues pour que soit révélée l’énorme supercherie !
-- Selon la théorie, ce mensonge aurait tenu pendant presque quinze ans ? Ce serait incroyable que Drucker, Guy Lux, Ardisson, qui la connaissaient tout de même très bien, aient donné dans le panneau.
-- Monsieur Weinberg, ce n’est pas moi qui suis payé pour élucider cette affaire.
-- De plus, en quoi cette substitution de personnes intéresserait-elle un gang ?
-- La presse à scandale la paierait cent à deux cent mille euros.
Pas un gros coup, calculai-je, mais qui valait plus que la vie d’un paumé, au cours en vigueur chez la pègre.
-- Quelles autres versions circulent-elles ?
-- Il y a ceux qui ont trop regardé de films de Hitchcock, et qui la voient agent de la C.I.A, envoyant des messages codés au moyen de ses solos de batterie. Pour ces lunatiques, la bande contiendrait justement un tel solo…d’où son importance stratégique.
-- Mais ses prestations à la batterie étaient très rares !
-- Pour nos monomaniaques compulsifs, cette rareté ne fait qu’étayer leur thèse. Un espion ne sort de sa tanière que lorsque les circonstances le justifient. Prenons par exemple le solo de Karen diffusé le 2 Août 1980 au générique du Numéro Un qui lui est consacré. Une émission qui fit soixante-et-un pour cent de part d’audience. Sa carrière est alors à son sommet, l’émission est un festival de sketches, imitations, reprises, danse, poésie, et notre surdouée excelle partout. On ne peut pas en dire autant de l’administration Carter. On est en pleine crise des otages iranienne. En avril, l’opération Eagle Claw s’avère un misérable fiasco. Le 27 juillet, soit quelques jours avant l’émission, le shah vient de mourir d’un cancer. En Irak, Saddam Hussein fourbit ses armes et s’apprête à lancer une opération militaire contre la Perse digne de Barbarossa. Deux cent mille hommes, deux mille chars, quatre-cent cinquante avions pour récupérer le Khouzestan et mettre fin à la subversion chiite attisée en sous-main par Khomeiny. Or, qui réside en France à cette époque ?
Grâce à mon séjour chez Prescott et Waterbury, j’avais quelques lumières sur ces vieilles histoires.
-- Chapour Bakhtiar, répondis-je sans hésiter.
-- Chapour Bakhtiar, ancien premier ministre du Shah ! Et en juillet, à peine un mois avant l’émission, il est victime d’une tentative d’assassinat.
-- Karen n’était sans doute pas très bien placée pour en savoir long là-dessus…
-- Que nous le pensions, cela prouve simplement qu’elle faisait bien son travail !
-- L’album Où sont les anges aurait donc contenu un solo de batterie ?
-- Bien des fans le pensent, et pas seulement nos complotistes. N’oublions pas qu’Où sont les anges est une œuvre de reconstruction musicale, de réconciliation avec elle-même. Quoi de plus naturel que de se remettre aux baguettes pour explorer ses anciennes passions, le jazz, le funk ?
-- En avril 92, elle rejoue de la batterie pour Tous à la une… passablement rouillée …
-- Mais cela apporte de l’eau au moulin des tenants de cette théorie, puisqu’elle ne taquine la caisse claire que pour informer la CIA…et Où sont les anges est enregistré en novembre 89, en pleine chute du mur de Berlin…
-- En bonne logique, si le solo n’a pas été diffusé, si l’enregistrement n’a pas été détruit, elle aurait donc failli à sa mission ?
-- On peut imaginer n’importe quoi. Que la Russie, la Chine, par exemple, l’aient soudoyée, ce qui expliquerait l’abandon du projet d’album. Que la CIA, ayant appris que la bande n’avait pas été détruite, ait traqué Gonçalves ou Rodrigues afin de la récupérer. Que tout fût prévu d’avance, l’album n’étant qu’un prétexte pour transmettre la bande aux contacts autorisés via Gonçalves, de mèche depuis le début ! Et même que tout un monde interlope d’agents doubles se fût retrouvé dans une villa sur les collines de Braga pour s’introduire chez Rodrigues et lui chiper la bande. Avec, en bouquet final, un bon carnage, une orgie de coups de feu, et le bruit de balle de tennis des silencieux. Bref, le Monocle, les Barbouzes, et le Grand Blond en guest star!
-- Même en admettant tout cela, on voit mal comment ce solo pourrait intéresser quelqu’un presque trente ans plus tard…
-- L’information contenue dans ce solo n’a peut-être rien perdu de son intérêt. A l’époque d’Où sont les anges, il y avait des pourparlers à n’en plus finir entre Mitterrand, Kohl et Gorbatchev… L’histoire de la réunification allemande, de l’Union monétaire européenne, n’est pas encore écrite. Les archives sont encore closes. Qui sait ? Ce dernier solo de batterie de Karen Cheryl nous apprend peut-être que Gorbatchev faisait partie de la C.I.A., et Mitterrand du KGB, comme on l’a dit de son lieutenant Hernu…
-- Karen n’avait pas ses entrées à l’Elysée…
-- Elle faisait même partie de la nébuleuse Danièle Gilbert. Elle squattait Midi Première, où on peut la voir danser Show me you’re man enough, avec des énormes après-ski en moumoute, au pied de je ne sais quel sommet, pendant que l’inévitable Carlos fait le pitre, assis sur une chaise avec son tricot, en attendant d’être renversé par un skieur maladroit…sans doute un programme sponsorisé par la filière ovine, quoique la veste de cow-boy blanche de Karen n’était pas mal non plus… Karen est aussi là pour la dernière de Midi Première, le premier janvier 1982, un show historique et déchirant. Elle a sans doute échappé de justesse aux grandes purges mitterrandiennes. On la voit mal en cour avec le régime. Mais le renseignement, ça repose sur tout un petit peuple de bavards : chauffeurs, barmen, blanchisseuses, nounous, coiffeurs. Et le coiffeur de Karen n’est autre que celui de Danièle Mitterrand ! Claude Maxime. C’est en fait un de ses employés, un certain Roméo, qui s’occupe de Karen, et qui montera plus tard son propre salon à Paris et à Mégève… Notez que Karen a toujours montré le plus strict conformisme pipole dans ses choix de villégiature : Mégève, Saint-Tropez, Deauville, Biarritz… Ce Roméo est responsable de maints brushings de la star, tous passés à la postérité… Son rôle dans l’équipe de production était tout aussi important que celui des Morgan et autres Barbelivien. C’est d’ailleurs Karen qui pose pour lui dans un de ses encarts publicitaires.
-- Ce Roméo s’occupait aussi de la présidente ?
-- Nullement !
-- Il est donc improbable que des informations importantes aient transité vers Karen à travers Mme Mitterrand, puis via les employés du salon de coiffure…
-- Mon petit monsieur, nous ne sommes plus dans l’improbable ! Nous sommes dans l’invraisemblable ! Je cherche tout simplement à vous être utile. J’essaye de retrouver au fond de ma mémoire toutes les histoires qui traînent sur ce rouleau de peroxyde de chrome. A vous de faire le tri. Pour ma part, tout cela m’amuse énormément. Peut-être chacune de ces élucubrations contient-elle une part de vérité. Pour en revenir à nos moutons, il y a quelques années des geeks se sont amusés à reconstituer les partitions de batterie de Karen, à partir de ses prestations télévisées, et ils ont inventé un langage codé, imaginé des messages. L’identité des aigrefins envoyés par Khomeiny pour trucider Bakhtiar. Les tractations secrètes entre Kohl et Mitterrand… Archéologie fictive d’un monde parallèle…
-- Mais si les fans y croient, à cet univers parallèle, peu importe qu’il soit réel ou pas…
-- Que voulez-vous dire ?
-- Que la teneur exacte de la bande importe moins que les superstitions de l’assassin. Si des personnes croient réellement à l’une de ces théories fumeuses, on conçoit que certains soient prêts à tuer pour la récupérer…même s’il ne s’y trouve que des chansons anodines…même si le contenu de cette boîte en aluminium, immatriculée IM061189, n’a aucun lien avec Karen, même s’il est complètement vierge…
-- Comme Othello, persuadé que son épouse le trompe, en vient à la tuer…Othello, intoxiqué par la paranoïa…Othello, premier drogué de l’histoire de la littérature, complètement paumé au milieu d’éternels champs de fraises, avec des diamants qui brillent dans le ciel…mais des diamants glauques, maléfiques… Encore faut-il que votre assassin présumé, en plus d’être un doux rêveur, soit un violent ! Car là il n’est plus question de gangs, ni de barbouzes. Or, un admirateur de Karen est rarement violent. On n’est pas chez les Hell’s Angels. Plutôt le genre efféminé, si vous voyez ce que je veux dire…
-- Et pourquoi ne pas aller demander à Mlle Morizet elle-même ce qu’elle en pense ?
-- Vous pouvez toujours tenter votre chance, mais ses souvenirs de cette époque sont plutôt épars…
-- Qu’en savez-vous ?
-- Juste certaines déclarations un peu étranges, lorsqu’elle évoque sa carrière de chanteuse sur un plateau télé, ce qui arrive rarement.
Parmi toutes les théories, il fallait que je choisisse celle qui me donnait la plus grande chance de succès. Une hypothèse assez chargée d’émotion pour impliquer un meurtre.
-- Soyez poppérien, conseillait Robert. Imposez-vous la discipline du rasoir d’Occam. Que vos hypothèses soient parcimonieuses, vite falsifiables. Si votre construction intellectuelle s’avère trop compliquée, donc improuvable, vous n’avancerez jamais. Si l’expérience contredit un échafaudage trop complexe, vous ne saurez pas lequel de ses éléments doit être rejeté. En revanche, si c’est une idée simple que vous poursuivez, un échec empirique vous permettra au moins de l’éliminer. C’est en faisant des sudokus que j’ai compris toute la pertinence de Popper…
Ou alors ne rien faire du tout. It’s usually best, comme disait l’autre. En attendant de rencontrer l’ami de Parsifal.
-- A votre avis, comment Mortier aurait-il pu se procurer la bande ?
-- Chez un brocanteur spécialisé.
-- Vous les connaissez sans doute ?
-- Pas tous. Mais Girault, au marché Vernaison, fait dans le vinyle et l’objet fétiche. Il connaît bien ce milieu. Si vous êtes à court d’idées, vous n’avez qu’à lui rendre une petite visite. Attention, il est un peu spécial…
-- Spécial ?
-- Je le soupçonne de faire ce métier par masochisme. Afin d’entretenir sa mauvaise humeur.

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