La source de vie
Le fin mot de l’enquête tenait dans ces questions : Mortier désirait-il la bande pour elle-même, obsédé par les mélodies inédites et le mythique solo de batterie qu’elle contenait ? Ou avait-il décidé, comme Kevin Blanchot et les autres, de remonter à la Source de Vie, à partir des indications anodines données par Karen et couchées sur le dioxyde de chrome ?
Si quelqu’un pouvait m’aider, c’était la seule femme de sa vie ; non pas Karen, insaisissable madone cathodique dont le souvenir s’effaçait irrémédiablement, mais l’être de chair et d’os auquel il se confiait à longueur d’année, et qui n’écoutait rien : notre Marie-Chantal des divans freudiens.
Elle était comme toujours tirée à quatre épingles, avec son tailleur Chanel, ses escarpins en croco, et son inévitable cou enveloppé de mousseline verte. Comme toujours, professant une froide indifférence envers Mortier, les détectives privés, les névrosés, la misère humaine, et même, commençai-je à soupçonner, le sacro-saint freudisme.
Cette femme était un véritable trou noir. On ne saura jamais si elle est devenue psychanalyste parce qu’amnésique, ou l’inverse. Ce type s’était allongé sur son divan chaque semaine pendant cinq ans ; elle n’en avait rien retenu. Un pauvre bougre qui ne méritait pas qu’on se penchât sur son cas. Elle essayait de me mettre dehors, prétextant un rendez-vous urgent. En fait je l’imaginais plutôt sur le point de se taper quelque livreur. J’avais une voisine comme ça. Une nympho. Elle achetait toutes sortes d’objets volumineux sur Internet, des canapés, des énormes télévisions, des vélos d’appartements, et à chaque fois le livreur ne ressortait qu’au bout d’une heure. Puis elle usait de son droit de rétractation pour restituer l’objet : l’occasion d’une nouvelle séance de jambes en l’air.
La Rivoyre commençait sérieusement à me taper sur les nerfs, elle faisait exprès d’écorcher le nom de Karen, un coup c’était Charlene Kerry, une autre fois Corinne Charlie, ou encore Sharon Carrère. Je décidai de changer de méthode et de lui montrer carrément le clip de Ma vie n’appartient qu’à toi. Je ne comprenais pas ce que l’ordre de la Toison rose lui trouvait. La chanson était vraiment démodée, Carène se trémoussait plutôt bien, mais rien à voir avec les chorégraphies ultra-sophistiquées, réglées au quart de poil, de la période disco. Ce costume n’avait rien de particulièrement sexy, il ne dévoilait pas un centimètre carré de chair, c’était l’équivalent féminin du smoking, s’il n’avait pas été rose une femme d’affaires aurait presque pu le porter, à l’occasion de quelque cocktail, de quelque inauguration de campagne publicitaire, d’une nouvelle ligne de vêtements, de six à huit, sur quelque bateau-mouche, ou dans le salon doré de quelque hôtel particulier recyclé dans l’événementiel, à Monceau ou Saint-Germain.
Mais la psychiatre, elle, semblait complètement subjuguée. Elle ne pouvait détacher son regard du corps ondulant de Carène ; son habituelle moue dégoûtée avait fait place à une sidération hilare.
A la fin de la vidéo, elle éclate de rire :
-- Vous ne voyez vraiment pas ce que cela peut être ?
Je lui dis que je ne comprends pas sa question.
-- Vous êtes réellement comme l’enfant qui vient de naître, sous vos airs de gros dur. Refoulement oedipien, peut-être ?
Pour les besoins de l’enquête, je réprime ma forte envie de lui faire avaler son foulard Hermès.
-- Pour vous, cette prestation aurait une signification particulière ?
-- Mon cher monsieur Weinstein, elle fait sens. Elle est porteuse de signifiant. Elle aurait enchanté Lacan. Ou plutôt pas, car c’est gros comme le nez au milieu de la figure…si j’ose dire.
Il y a des baffes qui se perdent, comme on dit vulgairement. Mais je ne bronche pas, j’essaye de me rappeler les vieux maîtres stoïciens.
-- Quel est donc ce sens, selon vous ?
-- Voyons, monsieur Weingold, cette échancrure bordée de festons alignés, d’un rose soutenu, enserrée dans ces revers plus larges, eux-mêmes rose pâle, et qui s’élargit ou se referme selon les mouvements de la chanteuse, cela ne vous évoque rien ? Même pas un appel ? Vous n’allez donc pas me dire que vous êtes puceau ?
Je n’avais pas trop l’habitude de me réveiller avec une nana à côté de moi, et encore moins de la catégorie de Karen, mais j’avais tout de même quelques notions sur l’anatomie intime du beau sexe. Je regarde à nouveau le clip, sous l’œil narquois de la psy. Ce costume qui ne montrait rien, montrait tout. Ou plutôt, il ne montrait que l’essentiel ; il était la seule tenue véritablement indécente que Karen eût jamais portée.
-- Je ne conseille pas aux érotomanes frustrés, reprit-elle, de trop regarder ce…spectacle. Cela ne peut qu’aggraver leur cas.
-- De telles images auraient-elles pu exacerber la névrose de Mortier ?
J’espérais que la vidéo eût ranimé quelques souvenirs.
-- Mon bon monsieur, c’est si banal que cela ne relève même plus de la psychanalyse. Vous êtes tous de gros bébés qui ne rêvent que d’une chose, retourner d’où ils viennent en y fourrant cette sorte d’instrument...que vous avez entre les jambes…et dont vous êtes si fiers, on se demande bien pourquoi… Les gens qui ont conçu la…prestation de cette…Karine…remuent les plus secrets désirs de…vos congénères…
-- Mortier ne vous a jamais parlé de ce clip, ni du costume porté par Carène ?
-- Vaguement…et de toutes sortes de choses…Charlène n’était qu’un écran de fumée. Je n’écoutais jamais quand il parlait d’elle. J’attendais qu’il en vienne au « ça » qui se trouvait derrière, mais il est mort à un stade précoce de son analyse.
-- Et ce « ça », ce pourrait être ceci ? Fis-je en désignant, sur l’écran, l’image arrêtée du jabot rose.
-- Monsieur Weilberg, je vous ai dit tout ce que je savais. Je vous prie de bien vouloir vous retirer, car j’attends une livraison.
-- Un canapé, peut-être ? Si vous avez besoin d’aide…
-- Non, des victuailles.
Mises à part les lumières de la psy sur la symbolique de la Toison rose, j’avais sacrément perdu mon temps ; et je commençais à me rendre compte que les séides de la Source de Vie n’étaient pas des fans de Karen, ce qui semblait exclure l’appartenance de Mortier à la secte. Pour autant, il était surprenant que Robert n’ait jamais fait allusion à la Toison, lui qui semblait au fait des légendes les plus loufoques qui traînaient sur la chanteuse.

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