Le culte de Vénus

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Robert était en train d’essuyer des verres derrière son comptoir. Le juke-box distillait du Dutronc à fort volume. Le monde entier était un cactus ; à ce stade de mon enquête, j’en étais convaincu. Je sentais qu’il commençait à se méfier de moi, mais il aimait trop parler. Il ne devait pas rigoler tous les jours, ses clients étant peu susceptibles de goûter ses dissertations sur la Métaphysique des mœurs. J’embrayai tout de suite sur la Toison rose. Il en avait vaguement entendu parler. Il ne savait pas que la bande en constituait le Texte, et il avait omis de mentionner ce culte. Je lui répétai ce qu’avait dit la mère de Rivoyre.

-- Ma vie n’appartient qu’à toi : son deuxième single. 1975. Avec, sur la face B, Bergère en blue-jean. La troisième chanson de son premier album. Repris dans diverses compilations : Super stars télé, Chante en français, Trois disques d’or, La marche des machos, Super top

-- D’après vous, cette chanson a quelque chose de particulier ?

-- C’était avant que la guerre des sexes se fût complètement déployée. Il y avait encore ce beau mythe : la femme éprise. La monogamie comme don total de soi, comme horizon indépassable. La pudeur…

-- Cette chemise à volants, pourtant, semble impudique…au moins sur le plan symbolique.

-- Il y a manière et manière d’être impudique. Il y a l’organe dévalorisé, présenté sur un étal de boucher, à vendre au plus offrant. L’organe de Madonna. Celui de Rihanna. Et puis il y a celui que Karen nous présente dans cette chanson. Splendide. Suave. Indolent. Innocent, même, car prêt à être cueilli, ou plutôt rempli, par l’élu, et lui seul. Ici, le charnel ne fait qu’un avec le spirituel, comme dans la transsubstantiation. On est dans le don suprême, dans le sacrifice. Un sacrifice sensuel, orgasmique, peut-être, comme une transposition profane de l’extase de Sainte Thérèse du Bernin, mais l’aspect spasmodique de la chose n’enlève rien à son caractère exclusif, irréversible – bien au contraire. C’est d’ailleurs ce que disent les paroles de cette chanson. Cette Vline Buggy était une belle idéaliste.

-- Les membres de la secte l’appellent la Source de Vie…

-- On pourrait y voir une résurgence de certains cultes antiques… Mais ce serait un contresens. La Carène de 1975, une fois trouvé l’homme de sa vie, l’étouffait sous un potlatch de sentiments, une dégoulinure d’étreintes, de week-ends en calèche, de lunes de miel en Toscane, de sérénades sous les balcons, de câlins en gondole ; une interminable succession de bisous, de suçons, de je t’aime au téléphone, de petites brouilles, de réconciliations, de bouquets de fleurs, à tel point qu’elle pouvait devenir collante, comme dans C’est l’heure de te revoir, premier emprunt transalpin, où elle déclare à son amant :

Téléphone-moi plus souvent car je meurs d’impatience

En ton absence

On est en plein bovarysme, les époux Carpentier sont les dignes héritiers de Flaubert, mais les décors clinquants et le stras ont remplacé la grisaille normande. L’élu pouvait trouver ces effusions pesantes, mais il était au moins certain d’une chose : sa femme – comme on disait à l’époque, avant l’invention de la copine, la compagne, la fiancée, la chérie actuelle, forcément actuelle, car soumise à la loi du désir et donc éphémère, « l’autre significatif », comme disent les prudes anglo-saxons, amateurs d’ectoplasmes pasteurisés – sa femme était à lui, toute à lui, rien qu’à lui. C’est bien ce que nous disent les chansons écrites pour Karen par Buggy : Je t’appartiens, Garde-moi avec toi, Epouse moi… Il suffisait d’écouter ça pour se construire un projet de vie, comme on dit vulgairement, qui tenait la route. Un truc à la portée de tout le monde, qui a fait ses preuves sous toutes les latitudes, pendant des millénaires. Et le brave type vivra comme dans Samedi Dimanche et Fêtes, cet hymne au français moyen de l’époque, qui se levait à six heures trente, allait acheter des religieuses en sortant de la messe, mais qu’on sent déjà happé par les sirènes de l’hédonisme.

« Nous autres, on se croit plus malin que ça, on a inventé la théorie critique ; on ne se contente pas de bâtir le royaume de Dieu sur terre. On est Dieu. On fait joujou avec l’humain. Et tant pis s’il y a de la casse. En soixante-dix-sept l’utopie matrimoniale chantée par Carène n’est déjà plus qu’un souvenir. Les Friedan, Beauvoir, Groult ont semé les germes de la discorde. Les Don Juan à deux balles, les Casanova de Prisunic, fourbissent leurs armes. Ils sentent tout le parti qu’ils pourraient tirer du nouvel ordre qui s’annonce : la loi du désir. Il y aurait bientôt un arrivage de chair fraîche, on allait profiter de la baisse des cours, avec ces filles qui se piquaient d’être faciles, conformément au nouvel impératif catégorique. Quitte à prendre des coups, comme la Karen de Oh ! Mamma mia :

Il est trop bohème, et moi trop sincère.

« Bientôt, l’organe ne se contenterait plus de désigner l’élu, il s’apprêtait à papillonner selon les caprices du désir. Désormais tout se vaut, rien n’a de conséquence, et l’ennui approche ; en attendant qu’il ait dissout le peu de vie affective qu’il nous restait encore, des millions de croupes remuent sur le beat de Hot stuff et autres hymnes à l’accouplement indiscriminé, dans la recherche de stimuli toujours plus forts, comme l’évoque ce sommet du disco arabe qu’est le More and more de Claude Morgan :

More and more

I am waiting for the moment to arise…

More and more

I anticipate the trip to paradise

« Je vous laisse imaginer ce que peut bien être ce « moment » dont elle attend qu’il se lève… Et derrière la loi du désir, se profile déjà la haine ! Car lorsque le désir fait sa loi, il n’est jamais satisfait ! Karen nous avait pourtant prévenus : more and more… Les paroliers, si attentifs à l’évolution des mœurs, l’ont tout de suite vu.

« Avec le disco, on est dans la déification du sexe. On ne s’embarrasse plus de symbolique, adieu la source de Vie, on se met carrément à poil, et le culte de l’organe s’impose, débarrassé de toute fioriture. La représentation cède la place à la chose. Le verbe se fait chair. L’absence est là, prête à être comblée : I need hot stuff baby tonight, I can boogie if you play the right song, I have lost the power to resist… Il n’y a plus un élu, il y a des élus, donc pas tant élus que cela…et les critères ont changé. La femme devenue indépendante financièrement se tamponne le coquillard – expression vulgaire mais ô combien appropriée -- du gendre idéal, de son compte en banque et ses diplômes. La loi du désir ne connaît ni avenir, ni conséquence, ni contrainte. Le sexe opposé devient un objet de divertissement, un prétexte pour se livrer aux pulsions, animales peut-être, perverties par l’énervement de la vie urbaine sûrement ; l’autre se réduit à une improbable synthèse entre un tas de viande et une parade de cirque ; l’homme qui attire la femme est imprévisible, fantasque, inquiétant, mystérieux, volage et brutal :

Toi t’es mon homme t’es comme personne

Je t’aime

Toi t’es tellement indifférent

Je t’aime

Toi t’as cassé toutes mes poupées

Je t’aime

« Entre la femme libérée de l’époque, ancêtre de nos pétasses actuelles, et le pick-up artist qui l’emballe, se tresse une dialectique digne de Hegel. L’ancien gendre idéal n’avait qu’à se conformer à un modèle : stabilité, responsabilité. Plus il ressemblait aux autres, plus il attirait. Le dragueur nouvelle formule, n’ayant rien à offrir que des chimères, n’existe que s’il détonne. Il s’épuise en stratagèmes ; il lui faut toujours un temps d’avance sur les autres mâles ; les crêtes de coq, les roues de paon, s’alourdissent indéfiniment ; toutes les clowneries, toutes les farces, tous les mensonges, sont bons pour attirer l’attention, à condition d’être plus voyants que ceux des autres et de ne pas suggérer, ne serait-ce que fugitivement, que dans un autre monde on aurait été un gars sérieux. La fille, elle, à peine le pouvoir conquis, se rend compte qu’elle ne règne que sur un univers de fantoches, un monde où chacun dissimule non seulement ses intentions, mais aussi son être propre, une galerie de marionnettes surdéterminées par la concurrence sexuelle, sans comprendre que ce jeu de miroirs, ces fictions emboîtées, cette surenchère dans l’aliénation, c’est elle qui en est responsable, ayant aboli toutes les normes patriarcales pour se livrer aux impulsions de son sacro-saint vagin… Et nos Dorian Gray de boîte de nuit se dégradent, au moral comme au physique, sans comprendre pourquoi, car ils n’ont jamais rien lu. Et c’est l’autre que l’on accuse.»

Je voyais mal ce que je pourrais tirer de cette sociologie de comptoir, mais décidai de le laisser parler : patient mais circonspect.

-- Le règne sans partage des muqueuses, glorifié par les hymnes disco, s’achève brutalement au milieu des années quatre-vingts. Le rêve sexuel implose, non sans avoir pulvérisé des vies.

« Un de mes étudiants de Sorbonne avait une bonne amie qui voulait absolument le transformer en motard. Il était bien propre sur lui, bon chic bon genre, originaire de la banlieue sud-ouest. Toujours sorti de la douche, il exhalait une odeur de savon aux agrumes et ne se déplaçait jamais sans sa brosse à dents. Il changeait de sous-vêtements tous les jours, allait régulièrement chez le coiffeur, et payait ses contraventions. Avant l’amour, il lui demandait poliment s’il pouvait dégrafer son soutien-gorge. Et pour la suite, c’est tout juste s’il ne lui faisait pas signer une décharge – soit dit sans mauvais jeu de mot.

« Tétanisé par le respect. On lui avait appris que les filles étaient des petites choses fragiles en porcelaine, et le discours féministe dans lequel baignait cette époque n’arrangeait rien à l’affaire. En présence du beau sexe, malvenu, emprunté, marchant sur des œufs, le chien dans le jeu de quilles, toujours à bégayer des excuses, à se demander sur quel bouton il fallait appuyer pour obtenir l’agrément de ces demoiselles…

« Avec sa copine, toujours prêt à rendre service, à déménager les meubles, à l’aider quand elle faisait ses devoirs. Cultivé avec ça, passionné de Verlaine et de Pic de la Mirandole. Il ne savait pas danser, il détestait se battre ; quand il ne bossait pas pour ses partiels, il lui écrivait des petites chansons.

« Elle avait horreur de tout cela, elle voulait un vrai dur, mais elle n’osait pas trop le larguer, parce qu’il lui était utile, et avait d’honnêtes, quoique médiocres, perspectives de carrière. Elle lui faisait porter des blousons de cuir et des santiags dans lesquelles il titubait ; des pantalons moulants qui le rendaient difforme ; et même des maquillages de rocker qui lui donnaient une allure de tapette, car tout le monde ne s’appelle pas Mick Jagger. Ni motard, ni rock-star, mal dans sa peau en chanteur très beau, il avait l’air grotesque. Un jour il se fit pousser une barbiche, il ressemblait à l’un des gugusses des Village People. Elle l’emmenait dans des bars pourris, lui faisait boire de la bière bon marché, espérant que ça finisse en bagarre. Rien n’y faisait, les voyous perçaient tout de suite son jeu, ne condescendant jamais à le provoquer.

« Un jour elle l’a largué, quand elle eut compris qu’il ne déchirerait jamais sa robe. Elle a un peu vagabondé, elle se tapait des types lors de soirées métal ou punk ; après s’être abîmé les neurones à coup d’ecstasy, elle a fini avec un bonhomme qui a mal tourné , avec des tatouages sur les deux bras, un qui interpellait les beurs au hasard, dans la rue, pour leur demander du shit ou de l’acide… Il dealait dans les trains et en a pris pour cinq ans fermes, non sans l’avoir préalablement engrossée… J’ai revu son ex il n’y a pas longtemps, il m’a dit qu’elle se prostituait pour arrondir ses fins de mois. Voilà où mène la loi du désir, ce que résume cet hémistiche de la Marche des machos :

Tout atout sauf le cœur.

« En effet, quand le désir fait sa loi, le cœur est toujours perdant. Malheur aux puceaux ! Le frimeur, le pauvre Zorro a beau n’être qu’un zéro, la fille ne s’en rend compte qu’après coup, et le Bogart de carton-pâte, le James Bond contrefait, le macho rafle toujours la mise, tout ridicule qu’il paraît. C’est le gendre idéal qui rentre seul chez lui, en attendant de s’inscrire au stage de pick-up artiste, pour rejoindre la clique des pauvres Zorros auxquels la cuisse a livré ses secrets… Et l’amertume de la femme prise au piège de son propre désir éclate dans une chanson comme T’es pas tout seul :

T’es pas tout seul à me dire je t’aime

T’es pas tout seul vous êtes tous les mêmes

Si tu te crois tout permis ton calcul est faux

Juste pour aller dans ton lit ces mots sont trop beaux

« Voilà ce qu’il reste du discours amoureux, circa 1982. Moins que des fragments : une ignoble bouillie. Alors la femme déçue déploie sa pathétique vengeance ; elle se met à singer le Don Juan, comme si cela présentait une quelconque difficulté, comme si cela pouvait nuire à quiconque autre qu’elle-même :

Comme je ne me sens bien que lorsque j’ai le choix

Ce n’est jamais le même que j’aime à chaque fois

« Le donjuanisme féminin est à celui de l’homme ce que l’élevage en batterie est à la chasse à la bécasse… Elles n’ont qu’à se baisser pour ramasser des prétendants… Essayez un jour, sur un site de rencontres, de vous faire passer pour une pouffiasse ordinaire, entre deux âges, raisonnablement moche, à la recherche d’un plan sans lendemain : vous serez surpris du résultat. Et même terrorisé ! Dans T’es pas tout seul, Karen habille cet univers sordide des deux vers les plus cyniques de toute la chanson française, du moins quand on les replace dans leur contexte :

Poésie d’un instant court

Frénésie des mots doux

« Mais le donjuanisme reste rare. C’est plutôt la polyandrie rotative qui fait fureur. La femme n’est plus mère de famille – qui pourrait bien vouloir de ce rôle nié, rabaissé, tourné en ridicule ? – elle se contente d’enchaîner les « relations », arrêtée au stade de l’adolescence. Sa vie n’est qu’une série de flirts, mais des flirts où l’on couche avant de savoir si l’on s’accordera. Une relation, ce n’est pas comme un ménage. Un ménage ça compte, ça entasse, ça ouvre des comptes d’épargne-logement, ça met de l’argent de côté pour payer les vêtements des enfants, ça a peur des épidémies, ça fait des heures supplémentaires parce qu’un coup dur pourrait arriver, ça pense à sa retraite, ça calcule son budget de vacances, ça a des traites, des factures, des feuilles de paye, des voitures à réparer, des toilettes à déboucher, des dentistes à contacter… Rien de moins adolescent qu’un ménage ! Une relation, c’est un roman feuilleton, dont le scénario s’écrit constamment. Il faut des coups de théâtre, des imprévus, des rebondissements. Le scénario, c’est madame qui l’écrit. Elle soigne le contraste, le rythme, les effets mélodramatiques. Une grosse scène par ici. Une infidélité par là. Une réconciliation fougueuse… Dans Making up, making love, Karen savoure déjà le retour au bercail de son homme, après une querelle. Elle l’imagine passant l’après-midi près du téléphone, en attendant son appel. Elle cède, l’appelle la première, mais c’est lui qui s’excuse, une fois revenu. Il y aura des baisers baignés de larmes salées, des déclarations passionnées, des aveux, des pardons…making up… Comme d’habitude, ils feront l’amour…making love… Cette crise en valait bien la peine, elle pimente le scénario. De quoi être satisfaite de sa vie bien remplie, riche de contrastes et d’émotions fortes. Une relation, c’est comme un tour de montagnes russes, un safari-photo ; on n’a pas payé pour s’ennuyer. Les crises, les réconciliations : un luxe qu’une « relation » peut se permettre, pas un ménage. Celui-ci n’a pas le temps. Le petit fait ses dents ; la cuisine a besoin d’un bon coup de peinture ; l’homme a rendez-vous avec son banquier ; la femme a de la lessive en retard.

« Un jour, le feuilleton s’use. La scénariste est à court d’idées. Elle aspire à renouveler le casting. Pas trop tôt, car une relation en phase terminale offre d’intéressantes possibilités dramatiques. Il faut presser le citron jusqu’à la dernière goutte. On peut tenter, par exemple, une Séparation provisoire, dont personne n’est dupe, comme elle le chante avec lucidité :

Même si tu penses que ce n’est rien

Même si je dis que tout va bien

Nous avons tous les torts

« Voilà comment les huit ans de chansons qui séparent Garde-moi de T’es pas tout seul, et qui ont suffi à la gangrène postmoderne pour s’installer jusqu’au cœur des foyers, nous apprennent plus sur l’évolution des mœurs que tous les traités de sociologie. Il faut dire que ce n’est pas difficile, ces beaux messieurs de la faculté ne se préoccupant que de leur standing académique. En 84, quand Protée se réincarne en chanteuse pour enfants, tout est plié : la famille matriarcale, recomposée, règne sans partage. Et personne ne moufte. L’homme hagard, le gendre idéal déchu, le père de famille proscrit, pareil au Gérard Lenorman de Voici les clés, autre tube emprunté à Cutugno, erre lamentablement entre les statuts improbables de père biologique, de compagnon actuel, de figure paternelle, à supposer que Madame la juge l’y autorise, et qu’il n’échoue entre les bras de putains usagées, dans les glauques lieux « libertins », voire les boîtes homo… Ce n’est peut-être pas par hasard que Karen s’adresse désormais aux premières victimes de ce carnage.

« Comme toute époque amère, la nôtre a ses don Quichotte. Le don Quichotte moderne, c’est le père qui y croit encore. Comme son grand ancien, il s’accroche à un idéal qui n’a plus cours. Si l’ingénieux hidalgo avait lu trop de romans de chevalerie, sa contrepartie moderne a trop écouté de variété des années 70, il s’est intoxiqué aux accents de Patrick mon chéri, Ma déclaration, Aimée ou amoureuse… Don Quichotte, c’est le Marc des Nouvelles filles d’à côté, interprété par le grand Thierry Redler. Une sitcom en apparence stupide, mais qui met à jour la confusion du nouvel ordre matriarcal. Nous sommes en 1995, Karen a quarante ans et la chanson est loin derrière. En attendant de faire peau neuve, elle joue le rôle d’une certaine « Karen » dans les Nouvelles filles. Le Saint-Gothard de la série, c’est le trente-et-unième épisode. Karen attend un enfant. Elle ne sait s’il est de son mari, avec lequel elle ne vit plus, ou le fruit de sa courte liaison avec Marc. Cela n’a guère d’importance, car elle n’aime ni l’un ni l’autre, et n’entend pas qu’ils s’immiscent dans la vie du futur rejeton. Il n’y a d’ailleurs pas de père dans la série : des dragueurs, des losers, des bellâtres, des tantouzes…mais de père, point. Qu’un enfant ait un autre parent que sa mère, c’est incongru, inconcevable, hors cadre. Comme pour les veaux. Mais voilà que Marc met les pieds dans le plat. Il a décidé que l’enfant était de lui. Il pense au prénom, achète des livres de puériculture, planifie son éducation avec des accents lyriques. Ce sera un fils, bien entendu. Il donnera corps aux rêves de Marc, réussira tout ce qu’il a raté. En d’autres temps, Marc aurait été attendrissant, un archétype bourgeois, dans lequel un Panisse atteignait le sublime. Mais en 95, il est irrémédiablement à côté de la plaque. Ses prétentions à un quelconque lien parental, à jouer un rôle éducatif, la possible reconstitution d’une famille nucléaire autour de l’enfant à naître, ne rencontrent qu’une franche hilarité. Tout cela a autant de chance d’aboutir qu’un assaut contre des moulins à vents. »

La dissertation avait assez duré. La sortie sur les Nouvelles filles m’offrait un prétexte pour évoquer de nouveau la Toison rose.

-- Ceux qui recherchent la Toison…la Source de Vie…ne seraient-ils pas nostalgiques de l’ordre ancien ?

-- Je ne le crois pas. Certes, rien de plus monogame, de plus patriarcal que Ma vie n’appartient qu’à toi. Mais ce serait étonnant qu’après l’avènement du New Age des gens n’ayant pas toute leur raison nous ressortent les épitres de Saint-Paul. Nous avons plutôt affaire à la résurgence de quelque culte païen.

-- Un culte de la fécondité ?

-- L’organe est ici, semble-t-il, idolâtré pour lui-même, en tant que source universellement accessible de la Vie, non propriété exclusive d’un mari. Cela nous ramène aux anciens cultes d’Aphrodite, tels qu’on les célébrait en Phénicie, à Carthage, et dans certaines cités grecques. Mais il est surprenant que ce culte prenne l’organe, plutôt que l’acte, pour objet. En effet, l’organe n’est qu’une cavité, une absence, une lacune qui demande à être comblée, et c’est pourquoi si le culte de Pan, celui de Priape, sont phalliques, le culte de Vénus n’est nullement vaginal, mais coïtal.

-- Une sorte de religion pornographique ?

-- Les images honteuses qui se déroulent dans les sex-shop, les attouchements sordides des clubs de rencontres, la chair des bordels qui se laisse abuser, toutes ces choses ne sont que les fossiles d’un très ancien culte dont on a oublié le sens, et que le judéo-christianisme et ses avatars pervertis, féminisme, socialisme, écologisme, s’emploient vainement à détruire. Laissez-moi vous expliquer pourquoi tout a changé, et pourquoi tout changera à nouveau, peut-être.

« Les biologistes distinguent la K-sélection de la r-sélection. La K-sélection, c’est lorsque l’homme est abondant et les ressources rares. Des institutions malthusiennes se développent : contrôle des naissances, propriété privée, culture, éducation. La population s’attache à produire des êtres de qualité, car l’ingéniosité, l’aptitude à coopérer, à établir des règles, s’imposent dans cet environnement de pénurie. C’est le règne de la Loi mosaïque, de la famille étendue, de la gens patriarcale. Le désir est bridé, les rapports humains régis par la contrainte, le contrat, le réseau : sociétés commerciales, cours de justice, organisations militaires… La r-sélection, c’est lorsque l’homme est rare, et les ressources abondantes. Se reproduire devient prioritaire, peu importe comment, il y va de la survie de l’espèce : va pour la bacchanale, pour les mystères d’Isis ; engouffrons-nous dans les bordels sacrés. Le règne de Vénus est alors sans partage. Dans ce monde, être vierge est pour une fille la suprême honte. Les pères confient leur progéniture aux étrangers de passage pour qu’ils couchent avec elle. A Carthage, à Corinthe, les adolescentes se prostituent au pied du temple d’Aphrodite afin de se constituer une dot. Le tarif est à la discrétion du client. Les moches, les boudins, ne valent pas grand-chose. Pour atteindre une somme convenable, elles doivent viser un gros kilométrage, de sorte que ce sont les moins baisables qui baisent le plus : la version antique du socialisme ! Dans certaines contrées, selon Hérodote, il est d’usage que tous les convives d’une noce copulent avec la fiancée. Plus nombreux les hommes passés sur le corps de sa femme, plus heureux le jeune marié. Le culte de l’organe, peut-être, mais organe d’autant plus honoré et honorable qu’il a beaucoup servi. On peut même se demander si cet engouement pour la partouze, pour l’échangisme, dont l’émergence coïncide depuis Woodstock avec celui de la société de consommation, ne témoigne pas d’un retour en force de la r-sélection, retour dû à l’extrême abondance que permet le capitalisme moderne. Le rétablissement de l’Eden, mais un Eden global avec sept milliards de derniers hommes, tous à poil, prêts à officier dans une orgie planétaire sous la houlette des grandes pétasses sacrées, les Rihanna, Pamela Anderson, Madonna et autres Kardashian…

-- Les adorateurs de ce costume perpétueraient donc ces anciens cultes obscènes ?

-- Si c’était le cas, cela se saurait. Imaginez le nombre de pauvres types qui auraient tout fait pour en profiter.

-- A moins qu’ils ne s’interdisent de telles bacchanales avant d’avoir retrouvé la Source de vie ?

-- Nous n’en saurons sans doute jamais rien, car je doute que ce costume existe encore. Mais je crois à un culte plus ascétique : un retour à la parthénogénèse…une déviation féministe… Ces gens s’imaginent peut-être que la vie sourd de l’utérus, comme une eau de montagne, sans intervention du mâle… Ce serait bien dans l’air du temps, bien dans la philosophie du trente-et-unième épisode des Nouvelles filles d’à côté… Un retour aux formes primitives de la religion, à une époque où l’on ne savait pas comment les enfants viennent au monde, aux temps du Paléolithique, lorsque nous étions encore dans les arbres…

-- Vous n’avez aucun élément sur les croyances de ce groupe ?

-- Aucun. Je savais seulement, comme vous, que certains illuminés recherchaient ce costume, auquel ils prêtent un pouvoir magique ; je n’avais jamais réfléchi à ce qu’il pouvait représenter…

-- Parmi vos clients, personne ne vous a interrogé sur cette tenue ?

-- Pas un.

-- Personne n’a mentionné un lien possible entre l’enregistrement perdu d’Où sont les anges et la Source de Vie ?

-- Les vrais fans de Karen recherchent la bande pour elle-même. Pour les tenants de cette… croyance…elle n’est qu’une médiatrice. Je ne les imagine pas fredonner ses chansons, ni s’intéresser à ses détours par le théâtre ou la série télévisée.

-- Pensez-vous qu’une telle secte puisse perpétrer des actes violents ?

-- J’imagine plutôt de doux rêveurs, mais on ne sait jamais…toutes les religions sont sacrificielles. On raconte qu’il se célèbre encore en France des messes noires, qu’il y a des envoûteurs, que le Berry regorge de jeteuses de sorts. On murmure sur les trafics de fœtus, les enlèvements de bébés…et même s’ils ne versent pas dans le satanisme, dans l’hystérie dualiste, ils auraient fort bien pu se construire des tabous… Celui qui mettrait la main sur le Texte, par exemple, dans un but autre que la conquête de la Source, serait considéré comme sacrilège, surtout s’il s’attache à ces petites chansons, à ce brillant mais futile solo de batterie, qui pour les fidèles ne sont que diversion, écran de fumée… On peut imaginer qu’une punition divine frappe ceux qui ignorent la signification profonde du Texte…

-- Comme par exemple un étranglement rituel ?

-- Bien entendu, vous pourriez éplucher tous les meurtres bizarres de ces dernières années, tenter de reconstruire un lien improbable, fictif, hypothétique, avec Karen, avec ses costumes de scènes, avec ses albums avortés, mais cela risque d’être un travail de fourmi, je ne me rappelle d’aucun incident susceptible de vous aider…

-- Pas même une rumeur ?

-- Des rumeurs ineptes, il en traîne partout : une liaison avec le fils Giscard, un duo avec Michael Jackson, dans une église désaffectée de Montréal…

-- Mais rien de tout cela ne concerne nos adorateurs de la Source de Vie…

-- Il y a bien eu cette histoire, jamais avérée…

-- Laquelle ?

-- Un fan aurait tenté de la poignarder, dans les années 1970.

-- Avant sa période disco ?

-- Au tout début, quand elle s’appelait Carène.

-- A l’époque de Ma vie n’appartient qu’à toi ?

-- Tout juste… Vous pensez trop, Monsieur Weinberg. Trop penser nuit. Vous devriez vous inspirer de l’un de nos magnifiques philosophes post-modernes, l’un de ces grands humanistes partisans de l’infanticide et de l’inceste, pour qui la pensée n’est que douleur, dont la conception de l’absolu est un encéphalogramme plat, et qui se préparent à rejoindre de Mouvement pour l’Extinction Volontaire, dont je suppute qu’il est l’exacte antithèse de la Source de Vie.

Je me jurai de contacter Dave et de lui demander de se renseigner sur cette agression. Le culte n’existait sans doute pas encore à cette époque, mais je voulais verrouiller toutes les hypothèses.

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