Secrets de filles

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Robert n’avait pas tort : je pensais trop. Compte tenu des multiples possibilités, c’était pourtant inévitable.

Léo Mortier pouvait rechercher la Toison rose, ou pas. Le meurtrier pouvait faire partie de la secte, ou pas. La secte pouvait avoir ses anges noirs, ses petits Satan qui ne recherchaient la Source que pour la détruire, ou qui voulaient la bande pour qu’on ne trouvât plus jamais ce costume de scène. Il y avait peut-être aussi des sectes rivales, qui attachaient une autre signification à l’enregistrement, au costume, comme l’esplanade des mosquées des musulmans est le mont du temple des juifs.

Je décidai de mettre de côté mes raisonnements tordus. J’avais obtenu un rendez-vous avec cette attachée de presse ; je m’étais fait passer pour l’animateur d’une web radio, qui projetait une émission sur Karen et cherchait une groupie fervente afin de collecter des anecdotes. Flatter le narcissime des médiocres, une technique simple mais efficace.

J’ai eu un petit coup au cœur quand je suis entré dans son deux pièces de la rue Montorgueil. Ce n’était pas une fan de Karen, c’était Karen. Sa robe jaune était presque la même que celle de Twister ma peine, une œuvre de transition avant la métamorphose de la pin-up en chanteuse pour enfants. Le chouchou, les gants, les escarpins, rien n’y manquait ; elle avait reproduit la queue de cheval de jeune fille espiègle à la mèche près et avait dû essayer des dizaines de teintures avant d’obtenir cette blondeur que Karen arborait sur les plateaux de Jacques Martin. Il n’y avait chez elle qu’un divan, une boule à facettes, un appareil de karaoké, et un micro qui trônait, sur un pupitre.

-- Je vous surprends ? Vous me trouvez ressemblante ?

-- Dommage que nous ne fassions que de la radio.

-- Je ne sors jamais comme ça. Je n’ai jamais fait de concours de sosie. Je ne suis moi-même que chez moi. C’est-à-dire Karen. Dehors je suis Constance, l’attachée de presse. Personne. Celle qui répète ce qu’on lui dit de dire. Il n’y a rien en moi, que Karen. Lorsque j’ai compris que la petite attachée de presse n’était rien, j’ai décidé d’être quelque chose. Alors Karen m’a remplie, je suis devenue elle. Je chante. Je chante tout. Je twiste ma peine.

Elle avait autant besoin des services du docteur Rivoyre que Leo Mortier. Il fallait l’amener à parler des gens qu’elle avait rencontrés. Il y avait peut-être des membres de la secte. D’autres désespérés à la poursuite d’ Où sont les anges. Le coupable. Un ami du coupable. Il fallait qu’elle parle de cette soirée où Mortier avait rencontré Kevin Blanchot, se vantant de posséder la bande.

-- Depuis quand es-tu Karen ?

-- J’ai toujours été Karen. Elle était en moi. Quand je n’étais rien, rien que Constance l’attachée de presse, je ne le savais pas, mais elle était déjà en moi. Je vivais la vie de la petite attachée de presse. J’allais à la pizzeria avec mon mec. Avec mon fiancé. Parce que Karen ne dit jamais mec. Ou si rarement. J’avais fait une petite école de journalisme. Je pensais comme les autres. C’est-à-dire rien. Les phrases des journaux, de la radio, de la télé, défilaient dans ma tête. A mon travail je recombinais ces bribes, je me croyais originale, je croyais dire des choses qui ont un sens, je croyais me ciseler une existence. L’existence de tout le monde. Ce n’était qu’un pêle-mêle de mots, de fragments, de lambeaux de phrases. J’étais chic, très chic. J’avais des lunettes. Je les ai remplacées par celle de l’institutrice dans J’ai rencontré le Père Noël. C’est la seule chose de Karen que je mets à l’extérieur. J’avais des lunettes comme toutes les petites attachées de presse conformistes, et un fiancé qui travaillait dans une banque, et qui ressemblait aux fiancés de mes camarades d’école de journalisme. Et ça continuerait comme ça toute la vie. Au boulot, je parlais. Ou j’écrivais. Ou c’était un autre qui parlait. Ou je lisais. Il n’y avait que des mots. Comme dans ma tête. A la fin du jour, tout était balayé. Les mots du jour étaient morts, il fallait faire place nette pour ceux du lendemain. Elle a chanté les mots. Karen.

En tous cas, elle ne parlait pas comme Karen. On ironisait sur le style ampoulé et précieux de l’ex-chanteuse, mais la prose de cette Constance tenait plutôt de la logorrhée de certains auteurs dramatiques en vogue. J’aurais parié qu’elle avait fait du théâtre, comme ces millions de petites bourgeoises dont les parents flattaient le narcissisme qu’ils appelaient talent. J’avais enquêté sur une affaire d’escroquerie dans l’un des plus fameux cours dramatiques de la capitale. Il y avait tellement de fils et filles à papa qui s’y inscrivaient que l’établissement refusait obstinément de révéler ses effectifs. D’après la rumeur, ça frôlait les cinq mille. Une poignée de lauréats arrivaient à se placer à la télévision ou dans le théâtre subventionné, les autres se contentaient de clips pour dentifrice, d’animation dans les écoles, les maisons de retraite, ou les tout petits, quand ils ne se résolvaient pas à finir fonctionnaire municipal. Ma cliente désirait absolument connaître les chances réelles de son fils chéri de réussir, mais je n’ai jamais obtenu le chiffre exact. C’est l’un des secrets les mieux gardés de la place parisienne.

Constance, elle, avait vite rabattu ses prétentions artistiques pour se contenter d’une obscure école de com post-bac. Le placement n’avait rien de brillant, les diplômées finissaient dans des entreprises de roulement à billes, voire des commerces de réparation automobile, ou au service du contentieux d’une compagnie d’assurances, chargées d’apaiser la colère des clients. Elles avaient rêvé de la frime clinquante du triangle d’or, elles voulaient se pavaner en Louboutin et séduire des hommes de pouvoir, et se retrouvaient dans une usine crasseuse de la lointaine banlieue, une tour en béton fissuré par l’aluminose dans un business park pompidolien qui n’avait jamais décollé, près d’une bretelle d’autoroute de l’Essonne ou du Val de Marne.

-- J’ai eu de la chance. Beaucoup de chance. Mon premier job était dans la banque. Quartier Haussmann. Avec mes collègues on se la pétait. On se prenait pour des stars. Alors que nous ne communiquions que des chiffres. Résultat brut d’exploitation. Marge d’autofinancement. Toutes ces choses. Mais ça ne nous empêchait pas de jouer les intellos. En répétant ce qu’on lisait. Télérama. Le Monde. On allait voir des films français. On faisait semblant de trouver ça bien. On lisait le Goncourt, le Renaudot. On allait à Beaubourg, au palais de Tokyo, consommer de l’art moderne. On profitait de la fête de la musique, des journées du patrimoine. On avait peur du Front National. On prenait l’air intelligent quand on fumait. Cet air si merveilleusement parisien. Tout était si prévisible… Nos jules assistaient à nos accouchements, quand on en avait. On partageait les tâches, on négociait, on comptait qui faisait quoi. On divorçait. C’était presque aussi intéressant que le mariage. On avait des ex, des futurs ex… J’avais une collègue, on ne la lui faisait pas. Incapable de ressentir quelque chose. Petite, les cheveux courts. Mini-jupe noire. La voix grave. Sa vie : cocher des cases. Les cases de sa liste. La liste de ses ex. Ses futurs ex. Il fallait qu’elle ait tout essayé. Un vieux. Un riche. Un africain. Un repris de justice. Un chômeur. Un nom à particule. Un banquier. Deux frères jumeaux. Une bande de racailles. Chaque fois qu’elle en avait essayé un, elle cochait la case. Elle ne ressentait rien au lit, j’en étais certaine ; elle ne goûtait que le plaisir de remplir son catalogue. Elle faisait de même avec les destinations, les restaurants, les quartiers où elle vivait. Les patrons aimaient ça. Elle fayotait, s’inscrivait aux séminaires de motivation, le week-end. Elle aimait tourner entre les services. Comme pour le reste, elle cochait les cases professionnelles. Avec le temps, je trouvais tout ça idiot. Je voulais être le contraire de ces filles. Elles n’existaient pas. Elles n’étaient que la somme de leurs mimétismes. Comme ce type, dans ce roman qu’on m’avait fait lire, au collège. Agilulfe. Une armure vide qui ne survit qu’en se répétant ses patronymes et titres de noblesses. Dès qu’il arrête, l’armure s’effondre. L’armure de ces gens, c’étaient leurs rendez-vous, leurs ex, leurs sorties…mais il n’y avait que du vent à l’intérieur. J’étais peut-être du vent moi aussi, mais je pouvais toujours changer d’armure. C’était un début… Un jour je l’ai vue. Karen. A la télé. Une vieille émission, elle n’était déjà plus qu’un écho du passé. On en avait plein la vue. Elle n’avait pas peur du ridicule, de l’attifement. D’être féminine jusqu’à la caricature. C’était une icône, en elle tout était too much, on sentait que Karen ce serait culte, et pour toujours. Comme ces déesses indiennes, sur les temples dégoulinants de stuc, aux couleurs criardes. Le contraire du bon goût affecté de mes collègues. Et pourtant sans aucune vulgarité, ça brillait, ça avait un parfum de sacré, comme une apparition. J’ai compris que je voulais être cette femme-là. Je m’en foutais de devenir une pub ambulante pour L’Oréal, Guerlain, Chanel, Cartier, parce que c’était peut-être commercial mais c’était aussi magique. Et même la seule possibilité de magie, le seul moyen de sortir de ce camaïeu noir et gris de prétention, du pseudo bon goût coincé et conformiste de mes collègues. Alors j’ai commencé à fréquenter les salons de coiffure, les esthéticiennes. Dans mon milieu on ne se maquille pas. On est brune. On a le look hommasse. Blouson de cuir, bottes. Une grosse voix. On ne sourit pas. Jamais. La marque de la séduction. L’arme du faible. J’ai commencé à venir au travail en tailleur vert, un peu pailleté. Toujours impeccable. Très maquillée. Les ongles faits, des colliers, des bagues, des boucles d’oreille. J’ai mis dans ma vie moins de paroles, plus de musique. Je souriais tout le temps, je caressais le cou de mes collègues masculins, je leur chuchotais des choses à l’oreille. J’étais en retard aux rendez-vous, je me faisais inviter à déjeûner. Dans les réunions, je détonais, avec mes robes aux couleurs vives et mes brillants, au milieu des tailleurs gris des career women. J’étais la menace. Le cheval de Troie. L’appel des sens qui menaçait ce château de cartes, l’organigramme figé de l’usine à Logos. Plus personne ne me parlait. Comme si j’avais brisé un tabou. Un jour, une collègue m’a repérée à la sortie d’une boutique d’ongles. Au faubourg Saint-Denis. Une échoppe que ne fréquentaient que des Africaines. Flamboyantes. Luisantes. Etincelantes. J’étais finie, grillée. Mais je m’en fichais. Et puis j’ai commencé à prendre des cours de couture. C’est fou comme c’est facile. Il y en a partout…

Sans doute un effet de la RTT, pensai-je.

-- …J’ai commencé à faire des économies. Mon plan était simple. Reconstituer tous les costumes de scène de Karen. Ils sont tous là, dans la pièce d’à côté. Vous voulez les voir ?

J’acquiescai.

-- D’abord je veux m’habiller en fée.

Elle s’absenta, j’en profitai pour consulter mes textos et me demander ce que je foutais là. Elle revint dans le costume de la fée des étoiles du Père Noël. C’était sacrément bien imité. Elle m’emmena dans sa chambre, où se trouvaient toutes les tenues. Rien n’y manquait.

Les interminables pantalons en satin vert pistache ou couleur pêche, avec leurs vestes assorties.

La combinaison en peau de crocodile qui étincelait comme un diamant[1].

La robe blanche d’Avec toi c’est Venise avec des bottes de la même couleur et un blazer rouge. Celle, plissée, d’Allô ne raccroche pas je t’aime, qui lui faisait des jambes interminables – « de trois mètres de long » comme on l’écrit dans les mauvais romans d’espionnage – et dans laquelle, plus que la poupée Barbie, elle évoquait ces statues de saintes du portail de la cathédrale de Chartres, dont la longueur épouse l’étirement des ogives.

Le costume trois pièces de la période disco, celui qui alternait avec les robes très dénudées de danseuse de cabaret, avec lequel un nœud papillon enserrait parfois la nudité de son cou.

La simple tenue de soirée, fendue jusqu’à la hanche, de Docteur menteur.

La combinaison noire, aux relents intersidéraux, pailletée de strass, de Making up, Making love, ainsi que The lady is me, clou d’une récente vente aux enchères.

Les deux tenues de hussard des Nouveaux romantiques, où les boucles, les brandebourgs, étaient placés exactement comme sur l’original.

Le déguisement de femme préhistorique en couverture des Années de lycée, et son collier de dents de mammouth.

Et toutes les robes unies, rose bonbon, fuchsia, lilas, jaune, bleue, avec leurs interminables gants assortis, de l’époque Pense à moi quand même, Twister ma peine, Chéri Chéri… L’apothéose de la poupée Barbie grandeur nature, avec, pour parfaire l’illusion, des ornements géants : énormes nœuds, énormes fleurs… Sans complexe, le front haut, elle assumait son personnage, n’hésitant pas à incarner Barbie sur le plateau compassé d’un Frédéric Mitterrand. Elle n’était pas encore là sa conscience, son Grillon, cette Isabelle Morizet intimidée par le bon goût officiel et le jugement des coteries, au point de renier sa propre magie.

Puis arrivent les robes-ballon, comme celle saumon, rutilante, d’Amore mio.

Sans oublier certaines incongruités de mauvais goût, improbables juxtapositions de couleurs, ni diverses tenues sportives : justaucorps, short flottant satiné très court, leggings, pantalon rembourré de skate-board… Et les casquettes de golf, de voile, de moto-cross, de squash, toute la panoplie de l’hédonisme sain, bourgeois, aseptisé de cette époque.

La collection culminait, bien entendu, sur l’ensemble barbarellesque d’A l’envers à l’endroit avec ses célèbres cuissardes blanches et sa microjupe en skaï.

Il ne manquait qu’un costume.

La Toison Rose.

Je feignis d’admirer le caractère exhaustif de son travail.

-- Il en manque un. On me l’a extorqué.

-- Kevin Blanchot ?

-- Comment le connaissez-vous ?

-- Je l’ai interrogé pour préparer mon émission.

Là, n’importe qui d’autre se serait méfié. Mais elle ne voulait qu’une chose : parler d’elle, c’est-à-dire de Karen, et de tout ce qui tourne autour.

-- Non, pas Kevin. C’était avant. Juste après mon arrivée à la maison de disques. J’avais démissionné de la banque. Ça ne pouvait plus durer. Chez le producteur de disques je ne gagnais rien. Stagiaire. Mais je pouvais m’habiller comme je voulais. Il y avait toujours des gens qui tentaient de s’incruster. Des gens bizarres. C’est comme ça que j’ai rencontré ce type. Celui qui m’a extorqué ce costume. Il a commencé à me draguer. Ça tombait bien, j’avais rompu avec mon ami. Et je croyais en la vie de couple. Je ne savais pas que j’étais destinée à être seule. Seule avec Karen. Mais j’ai vite vu qu’il ne cherchait pas une relation, comme disent les autres. Ce qui l’intéressait c’était Karen. Comme on avait…comme il était venu chez moi, il avait vu les costumes. Il était fasciné par le costume rose de Ma vie n’appartient qu’à toi. Il voulait que je le lui donne.

Je jugeai le moment opportun pour lui montrer mon joker : la photo de Mortier.

-- Ce n’est pas lui, dit-elle. Même si celui-ci me rappelle quelque chose.

-- Comment s’appelait-il ?

-- Je ne l’ai jamais su. Il se faisait appeler Corelli. Il ne m’a jamais donné son prénom. Mais il n’avait rien d’un archange.

-- Pouvez-vous me le décrire ?

-- Un air américain. Démodé. Moustaches, Ray Ban, veste en daim, jean, mocassins.

-- Vous avez son adresse ? Téléphone ?

-- Je n’ai jamais eu son adresse. Il a changé de numéro après m’avoir pris le costume. Il m’appelait nuit et jour pour que je le lui cède. J’ai craqué. J’en ferai un autre exemplaire, un jour.

A ces mots, je ressentis un léger battement au cœur de l’oreille droite ; le battement de mes antennes, quand elles détectent une fille qui ment. Et qui a peur.

-- Pourquoi s’intéressait-il spécialement à cet ensemble ?

-- Il était complètement évasif. Il en parlait comme d’un appât, d’un leurre. Le seul qui pouvait marcher. Je ne comprenais pas de quoi il voulait parler. Je le laissais divaguer. Les autres costumes ne l’intéressaient pas du tout.

-- Ce n’est pourtant qu’une copie ?

-- Je le lui ai dit. Cent fois. Mais il disait qu’on ne pouvait faire de meilleure copie. C’est vrai, puisque je suis Karen. Mais je ne saurai jamais pourquoi il voulait celui-ci. Pourquoi pas cette robe ?

Elle sortit une robe du soir en mousseline rose, qui avait servi pour le pas de deux de I hope it’s me.

-- C’est pourtant Karen elle-même qui l’a dessinée. Voulez-vous que je l’enfile ?

-- Avec plaisir.

Toujours caresser le témoin dans le sens du poil. La règle numéro un du bon professionnel.

-- Cela ne vous dérange pas si je me change devant vous ?

-- Avec ce que l’on voit dans mon métier, il en faut plus pour me choquer.

Je n’allais pas gloser sur la rareté des occasions de me rincer l’œil.

-- Comment me trouvez-vous ?

-- Presque aussi bien que l’original.

-- Je ne cesse de m’assoir, de frôler le mur, pour la faire froufrouter, bruisser… Je me sens comme une rose, avec ses pétales…j’ai toutes les tenues de I hope it’s me. Celles du pas de deux, avec le fidèle Georges, écrit par Georges. La robe du soir noire. Celle de fée clochette, taillée en haillons, et pleine de brillants. Et cette nuisette. Et la veste ceintrée en peau de léopard, avec son pantalon couleur chair, qu’elle a porté pour s’écraser contre son reflet, dans un clip prémonitoire.

-- On aimerait vous entendre chanter.

-- Cela prendrait trop de temps. Il faudrait que je me fasse la coiffure qui correspond. Je ne chante qu’en tenue authentique. Dans le micro du karaoké. Devant mon miroir. Sous la boule… A moins de choisir l’une de ces chansons…aveugles…pour lesquelles elle ne s’est jamais montrée…sur lesquelles elle n’a jamais mis son nom…parce que Karen n’était déjà plus, parce que son visage était mort, parce qu’elle n’était plus qu’une voix sans visage, une voix de radio, une voix qui s’enrayait au fil des ans, une voix où l’on décelait encore les restes d’un paysage tonal, la voix d’Isabelle Morizet…mais ces chansons-là, ces chansons aveugles, puisqu’il n’y a aucune tenue pour elles, je ne les chante que complètement nue, et aussi parce qu’il n’y a plus rien à dire, et plus rien à montrer.

-- Je n’ai jamais entendu parler de tout cela.

-- Tenez, je vais vous chanter la dernière. L’épitaphe. L’épitaphe de la musique.

En quelques secondes, elle se déshabilla complètement. Elle avait les épaules menues, les bras plutôt musclés, des longues jambes bien accrochées, prolongées par ses mules qu’elle n’avait pas quittées, auxquelles des genoux peu saillants prêtaient un galbe régulier, avec cette couleur de pêche qui appelait la caresse de l’homme. Ses seins aux tétons resserrés étaient petits et inégaux, et les poils de son pubis, roux, frisés et entretenus, laissaient deviner les premiers reliefs de son clitoris. Quand elle se tourna pour aller mettre en marche sa sono, je pus noter la proportion parfaite de ses fesses, et la position ajustée des plis qui les terminent, dessinant, en haut du triangle allongé de ses cuisses, une antichambre du plaisir.

Mais ces prémices érotiques furent tuées dans l’œuf par ce que j’entendis.

Une fois, Robert avait parlé de « la deuxième mort de Michel Berger ». Je n’avais pas voulu creuser cette allusion, craignant une digression qui eût ralenti l’enquête. Je comprenais maintenant de quoi il s’agissait.

C’était une version technoïde du Musique de France Gall, où Karen – ou plutôt Constance – susurrait les paroles sur un bruit de lessiveuse détraquée. Je connaissais ce genre de sonorités: j’avais enquêté, lorsque j’étais au fond du trou et ne pouvais refuser aucune affaire, sur le meurtre d’un adolescent, quelque part dans la banlieue d’Avignon. Le gamin passait ses journées à faire des tours de mobylette, ou plutôt d’une pseudo-moto dont il avait percé le pot afin que nul n’ignorât sa présence, et le soir il fumait des pétards en écoutant un fatras de bruitages affublés de labels prétentieux : électro-house, etc. Un voisin, lassé du vacarme quotidien, après un coup de pastis de trop, avait empoigné son fusil de chasse et mis un terme sanglant à cet enfer. La maman m’avait embauché parce qu’elle s’entêtait à tout mettre sur le dos des copains de son fils, une bande de petites frappes qui commençaient à mal tourner. Ils avaient mis en place un malin petit trafic, qui consistait à récupérer des fruits promis à l’incinération – car « l’Europe » soutenait les cours – et à les revendre sur les marchés interlopes, à Lunel ou Châteaurenard.

Plus tard, je pus vérifier que cette reprise, ou plutôt cette relecture, faisait partie d’Ultimate Versions, album d’un groupe éphémère nommé Dear Garçon, auquel Karen avait prêté sa voix incognito. C’était l’époque où Isabelle Morizet prenait son envol. C’est par plaisir qu’elle avait participé à ce projet underground qui n’a pas dû se vendre à beaucoup d’exemplaires. De fait, le CD se négocie sur le web à plusieurs centaines d’euros. Mais il ne fallait pas que Karen fût nommée, car Isabelle traînait son passé de vedette comme un boulet, lorsqu’il s’agissait de convaincre un producteur radiophonique de lui confier une émission. Dans ce milieu branchouille et sûr de son bon goût, les chansons de Karen c’était bon pour les pauvres, c’était de la musique de Prisunic. Il était incongru et désopilant qu’une ancienne danseuse en tenues légères, avec son pseudonyme de starlette et forcément le QI d’un pois chiche, se mêlât d’interroger artistes et intellectuels en vue. L’album, réservé aux happy few, circulerait donc sous le manteau, ou presque. A côté de l’inécoutable Musique, on y trouvait des traitements expérimentaux de quelques tubes éternels des années soixante-dix, tels que Aux Champs-Elysées, Les mots bleus ou J’ai encore rêvé d’elle, dans une ambiance qui oscillait entre le funk et la new wave.

Ultimate versions était l’ovni souterrain, l’aigle à deux têtes, le choc cosmique dont avait parlé Robert. Une oraison funèbre, en quelque sorte, pour l’âge d’or de la variétoche. Ou le testament artistique de Karen Cheryl.

Malgré le découpage à la tronçonneuse du cadavre encore chaud de Michel Berger, les autres chansons étaient plutôt intéressantes ; Les mots bleus, J’écoute de la musique saoûle auraient suffi à clore le caquet de ceux qui associaient Karen aux fêtes de camping, radio-crochets et autres bals du samedi soir. Mais l’anonymat lui convenait, elle n’essayait pas de convaincre ces pisse-vinaigre, ce n’était qu’un album pour elle-même, un adieu en clin d’oeil au dernier carré de ses inconditionnels.

On ne peut qu’imaginer les chorégraphies qu’un Amadeo aurait écrites pour Karen sur Musique, mais Constance, elle, laissait courir la pomme du micro, avec sa grille froide et métallique, sur toutes les parties de son corps. Elle en tenait le manche du bout de ses doigts aux ongles trop longs, trop ornés, et chaque fois que l’objet s’approchait d’un lieu sensuel, elle frémissait de tous ses membres. Je la soupçonnais d’avoir été strip-teaseuse, pour financer ses études.

Pendant qu’elle se rhabillait, j’en profitai pour terminer mon interrogatoire.

-- Auriez-vous un élément qui me permettrait de mettre la main sur ce Corelli ? Des amis qu’il vous aurait présentés ? Des lieux qu’il fréquentait ? Une lettre ? Un talon de carte bleue ? Des bribes de conversation téléphonique, des textos… ?

-- Non…notre liaison n’a pas duré…il ne voulait que ce costume… Mais en quoi cela vous intéresse-t-il ?

-- Corelli pourrait participer à mon émission…

Si elle avalait pareil bobard, je pouvais m’estimer heureux. Mais il y a un dieu pour les détectives.

-- C’était un homme préoccupé. Tout a commencé par un voyage à Biarritz. Je n’ai jamais su ce qu’il était allé y faire. Mais après ça, nos relations commençaient à se tendre. Comme si le masque allait tomber. Comme s’il ne pouvait plus feindre ses sentiments pour moi. J’avais l’impression d’être un outil, un être dont il avait besoin dans un but précis. Quelques mois plus tard, il était question de ce costume. Quand il venait, on ne parlait plus que de ça. Quand il me touchait, c’était pour amollir ma résistance.

-- Et celui dont je vous ai montré la photo ?

-- Je ne sais plus…une soirée…annoncée sur Facebook, peut-être…une soirée pour tout le monde…

-- Aucun souvenir de son comportement ? Des choses qu’il aurait dites ?

-- Il semblait ivre. A un moment, j’ai entendu des éclats de voix. Lui, peut-être. Mais j’étais dans une autre pièce.

-- Il est venu seul ?

-- Je ne sais pas.

-- Par la suite, vous n’avez jamais revu cette personne ?

-- Non.

Elle disait probablement vrai, mais, si ce n’était pas le cas, une autre piste s’ouvrait. Celle d’une relation trouble entre Constance et Mortier, fasciné par l’imitation de la chanteuse, et qui pouvait mal tourner. Un scénario où la bande ne jouait plus aucun rôle, et que je décidai d’archiver dans un coin de ma mémoire, prêt à le ressortir au cas où mon hypothèse principale s’avèrerait inféconde.

-- Corelli était-il présent à cette soirée ?

-- Non…

-- A-t-elle eu lieu après qu’il vous eut extorqué ce costume ?

-- Quelle importance ? Avant…après…je ne sais plus…


[1] Comparaison banale, certes, mais précise. Je ne suis pas un écrivain, seulement un « privé ». Un type qui tape des rapports froids et circonstanciés. Pas un parolier pour chansons à l’eau de rose.

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