L'homme de Biarritz

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J’avais eu amplement le temps de gamberger en attendant la dépanneuse. Car la MG m’avait lâché, comme on s’en doute. Mais c’était un cadeau du ciel.

Comme aurait dit Suzy Delair, ils étaient trois. Trois à la salle des ventes de Biarritz, lorgnant sur la succession Lecouvreur. Mortier. Girault. Corelli.

Mortier veut la bande. Corelli veut la bande. Mais c’est Girault qui rafle la mise. Car il faut acquérir l’ensemble du stock, en un seul lot, et seul Girault, le professionnel, a les fonds pour le faire. L’enregistrement tombe entre les mains de celui qu’il n’intéressait pas.

Mortier veut la bande, car Mortier, comme Kévin, vénère la Toison rose. Mais Corelli la veut pour elle-même. Il idolâtre Karen. Il tente de la racheter à Girault. Mais trop tard. Mortier est déjà passé par là.

Mortier n’est pas un fidèle comme les autres. Il croit en la Source de Vie, mais aussi en Karen. Un hérétique. Une sorte de chrétien parmi les juifs. Pour eux elle n’est qu’un messager, pour lui l’incarnation du Verbe. Du coup, il collectionne disques et souvenirs, et fréquente les derniers adorateurs de l’ancienne chanteuse. Il gravite autour de Constance l’attachée de presse, et croise inévitablement Corelli. Comme Mortier boit, il parle, il se vante. Corelli apprend le mythe de la Toison rose. Il sait que Constance en possède une copie. Il la lui extorque afin de proposer à Mortier un deal : la Toison contre la bande. Ainsi, Mortier n’a pas à décrypter les paroles, peut-être laconiques, qui entre deux prises indiquent l’emplacement de la Source de Vie.

Mais les choses se gâtent. Mortier refuse peut-être de lui donner la bande. Il reconnaît un faux dans la robe de Constance. L’affaire ne se fait pas, et Corelli tue Mortier, s’assurant de la bande et de son silence.

Il ne restait qu’à identifier Corelli. Interroger à nouveau cette Constance, qui m’avait sans doute caché quelques détails sur sa relation avec l’assassin. Faire un tour à la salle des ventes de Biarritz : Corelli s’y serait peut-être signalé par quelque achat, et le commissaire-priseur aurait consigné son identité sur le registre. Avec l’aide de Dave, j’espérais obtenir des informations sur toutes les personnes qui avaient enchéri ce jour-là. Avec un peu de chance, cette liste contiendrait le nom du criminel.

La chronologie restait floue ; un brouillard fractal enveloppait mes hypothèses ; on ne savait pas si Corelli avait courtisé Constance avant ou après la vente de Biarritz et sa tentative avortée de rafler la bande ; ni quand Mortier avait inconsidérément révélé à Corelli son goût pour Karen, sa quête de la Toison Rose, et qu’il détenait l’enregistrement ; ni comment Corelli avait pu faire irruption au domicile de la victime pour l’étrangler, et encore moins pourquoi ils n’avaient pu se mettre d’accord sur le troc projeté par l’assassin ; accord aux termes duquel, après tout, l’assassin, ou sa victime, aurait pu conserver une copie de l’enregistrement. Si l’un des deux n’en désirait que le contenu sonore, il pouvait bien se passer de son support d’origine.

Il n’y avait pas d’avion pour Biarritz avant le lendemain. Quant à faire le trajet en MG, c’était tenter le diable. Pour tuer le temps, je décidai d’aller à nouveau titiller le sieur Girault. Pour m’assurer, entre autres, qu’il ne m’avait pas passé sous silence les détails de la visite d’un certain Corelli.

Les abords des puces étaient toujours aussi pourris et j’avais du mal à retrouver mon chemin parmi les aréopages de revendeurs assis sur leurs pliants, en train de picoler leurs Saumur Champigny et autres Beaujolais-Village, avant d’enfourner des tartines de rillettes du Mans. Quand je me pointe enfin dans la boutique de Girault, je tombe sur trois prolétaires, un blanc, un black, un beur, comme dans les pubs de recrutement pour la gendarmerie ou la fédération française de football. Ils déménageaient les quelques cartons et petits meubles qui restaient. Le bonhomme avait visiblement vendu son fonds de commerce. Mon petit doigt me disait qu’il coulait des jours meilleurs très loin du quarante-cinquième parallèle, et que ça n’était pas sans lien avec mon macchabée. Mais la réalité dépassait mes espérances, si l’on peut dire. Les manutentionnaires m’expliquèrent que le brocanteur avait cassé sa pipe trois jours auparavant, renversé par un camion. Et que ce dernier avait bien pris soin de prendre la fuite. Un témoin avait relevé la plaque, mais les gendarmes n’avaient pu que constater son caractère factice.

Les types, ça les faisait rigoler. Ça mettait du piment dans leur existence. Il y en a un qui était même passé à la télé. Une toute petite télé de patronage. Mais ça lui avait permis de faire coucou à sa maman. Les distractions sont rares, chez les déménageurs, à moins de livrer un canapé chez une psychiatre nymphomane.

Alors je comprends que je suis un parfait abruti. Que je me suis laissé endormir par la guimauve de Karen et ses paillettes. Que si pour le commun des mortels, cet univers clinquant n’a pas d’enjeu, pour les protagonistes de cette histoire il en va tout autrement. Qu’il y a déjà eu mort d’homme, et que l’assassin était prêt à frapper à nouveau, pour effacer ses traces.

J’espérais que ce fût une coïncidence. Les professionnels de ce milieu trempent souvent dans des histoires de recel. Il y a sûrement des gangs de voleurs de vinyles, comme d’autres cambriolent les philatélies. Certains disques se négocient à des sommes élevées, c’est d’ailleurs le cas des CD de Karen. Mais si la mort de Girault avait un lien avec Mortier, il fallait retourner dare-dare chez Constance et lui dire de se mettre à l’abri. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire quand on connaît la prédilection de ma MG pour les hoquètements, lâchages de courroies et autres coups fourrés.

Je l’aimais bien, la petite Constance. Un peu toquée, mais attachante. Un bouton de rose dans un monde atone. Elle s’était inventé un univers fuchsia, une fiction de carton-pâte toute pleine d’arcs-en-ciel, une euphorie de pacotille, un rêve de petite fille qui veut jouer toute sa vie à la princesse, bref un trip bidon mais vivable, vivable parce qu’incongru, autour duquel elle avait érigé de hautes murailles contre ce quotidien prévisible qui la minait, peuplé de zombies desséchés et grisâtres.

Je ne voulais vraiment pas qu’il lui arrivât quelque chose. Je connaissais quelques bonnes planques où Corelli ne risquait pas de la trouver. Une villa paumée, dans une banlieue sinistre, près d’une voie ferrée désaffectée. Avec une cage d’escalier en châtaigner qui grince, une odeur de moisi et un vieux papier peint de grand-mère qui se décolle. Je la convaincrai de tout me dire, afin de pouvoir retrouver le tueur. Je la bouclerai à double tour, me disais-je, lui rendrai visite tous les jours, elle ne manquera de rien ; la boule à facette, les tenues, le karaoké, tout y sera. Le temps de mettre la main sur cette ordure de Corelli.

Avant tout, je rêvais de l’emmener à Biarritz. Elle pourrait m’être utile, pour repérer un nom, ou la signature de Corelli sur un registre. J’avais l’intention de presser les gars de l’hôtel des ventes comme des citrons pour en extraire tout ce que je pouvais. S’ils refusaient de coopérer, je leur passais Dave au téléphone. Il en savait assez pour faire coffrer n’importe qui. Parce qu’avec le big data, la police connaît la marque des couches culottes de votre nièce. Entre autres. Avec les milliers de lois que l’on n’applique que lorsque l’on en a besoin, les motifs d’inculpation ne manquent guère ; et dans le milieu de la vente aux enchères, les magouilles pullulent comme des morpions dans le lit d’une vieille putain. A défaut, la menace d’un simple contrôle fiscal fera l’affaire.

Pendant le trajet, on pourrait faire connaissance. Evidemment, je n’espérais pas « l’emballer », ces vulgarités ne me concernent plus. Mais comme tout un chacun, à force de vivre, j’ai accumulé une masse d’impressions, de souvenirs, de réflexions, et le prix de la paix royale que je me suis achetée grâce à ma vie médiocre de célibataire, c’est que je n’ai personne à qui les faire partager. En voyant les trois bonshommes liquider en deux heures ce qu’il restait de Girault, je regrettais que ça puisse se perdre. Même si je savais bien que les gens s’intéressaient plus aux bourrelets de graisse de telle célébrité qu’aux tribulations d’un obscur petit détective.

Je voulais aussi gagner sa confiance. Pas seulement pour glaner des renseignements supplémentaires sur ce Corelli. J’avais envie d’avoir quelqu’un à protéger. Je devenais sentimental. Elle mettrait sa plus belle robe de Karen. Elle me confierait ses secrets. On se trouverait un vieux motel ringard sur l’autoroute des Landes, je lui offrirais un dîner arrosé au Madiran, avec du confit de canard. Comme la petite Constance, je commençais à me fatiguer du rêche, du rugueux de mon existence. Je passais mon temps à élucider des actions sordides, au profit d’intérêts sordides. J’en connaissais un rayon sur les aspects peu reluisants de l’espèce. Je comprenais trop bien pourquoi Constance s’était réfugiée dans son univers fictif.

Je sus qu’il était trop tard dès que je vis la camionnette de flics garée en bas de chez elle. Je n’aurais pas l’occasion de jouer les Bogart. Pauvre Zorro, t’es zéro. Car Corelli n’avait pas perdu son temps. Il lui avait fait mal – elle était couverte de bleus – avant de serrer tout doucement le lacet autour de son cou. Elle gisait, livide, par terre, sous la boule qui tournait encore, moirant la pièce de ses rayons multicolores, dans le costume lacéré de la Toison rose, la copie conforme de la Source de Vie. Car le salaud avait signé son crime, en véritable esthète, en dandy mortifère pour qui l’assassinat procède des beaux-arts ; l’ayant assommée, étranglée, il avait pris la peine de lui faire enfiler la tenue de Ma vie n’appartient qu’à toi, qu’elle avait cousue dans ses mille détails, et un léger filet de sang maculait le jabot rose, dont la couleur commençait à faner.

Je me croyais blasé, endurci ; des atrocités, j’en avais vu pas mal. Des petites nénettes trucidées dans la fleur de leurs rêves, ça arrivait tous les jours. Mais je ne pouvais réprimer un pincement au cœur.

L’hôtel des ventes de Biarritz est une boutique sans prétention, habillée de boiseries sang de bœuf, sise entre une baraque basque en pierre meulière et un immeuble sans style. Il n’y avait aucune activité quand j’y entrai. La fille de l’accueil se faisait les ongles. Je lui demandai de compulser les registres, invoquant un travail universitaire fictif. Elle m’installa confortablement dans un petit bureau aux murs beiges, avec un néon qui clignotait et des posters de station balnéaire. L’ordinateur contenait tout, et je connaissais le nom de la vente : succession Lecouvreur.

Il y avait seulement deux petits problèmes : je ne connaissais pas le vrai nom de Corelli, et s’il s’était contenté d’enchérir en levant le bras, sans succès, et sans placer aucun ordre écrit, il ne figurait pas même au registre. Je n’avais pas d’autre option que de relever tous ces noms qui, outre celui de Girault, ne me diraient rien, et de faire quelques visites de politesse à ces charmantes personnes en espérant déceler chez elles le profil psychologique du fameux Corelli – un type qui avait refroidi au moins trois personnes et qui ne reculerait pas devant un quatrième meurtre, auquel cas ce manuscrit se fût intitulé La dernière enquête d’Henri Weinberg, bien que je n’eusse aucun héritier pour se charger de mes dispositions testamentaires.

Le fichier Lecouvreur ne comprend que trois personnes: celui de l’acheteur Girault et de deux demoiselles, l’une de Pontarlier, l’autre de Charleville-Mézières, que je n’imaginai pas servir de prête-nom. Léo Mortier n’y figure pas non plus, ce qui signifie peut-être que mon hypothèse est fausse, quoiqu’il ait pu fort bien n’enchérir qu’à main levée, comme je m’imagine que ce fut le cas pour Corelli. Je me rends compte que ce registre n’avait que peu de chances de contenir des informations utiles. Mais dans mon métier on ne perd jamais son temps. Aucune vérification n’est superflue ; le pire, comme le meilleur, est toujours possible. Il n’en reste pas moins que j’ai enduré quatre heures d’attente à l’aéroport d’Orly, du fait de la traditionnelle grève des contrôleurs aériens, et un vol désagréable ponctué des cris de la marmaille des vacanciers, pour rien ; et nous autres n’avons pas droit au compte pénibilité.

Désemparé, je me dirige vers le distributeur et m’achète un Coca-Cola. Je vérifie que c’est toujours aussi dégueulasse. Dans la vie, il y a des constantes qui rassurent. Je m’apprête à quitter les lieux, non sans avoir remercié la fille de l’accueil, qui n’en avait sûrement pas terminé avec ses ongles, de mon meilleur sourire, ou plutôt de mon moins mauvais rictus. Mais mon smartphone m’indique que le premier avion de retour est dans trois heures ; en bon fouineur, je décide de retourner dans ce petit bureau, malgré son total manque d’intérêt sur le plan de la décoration intérieure, afin de tuer le temps en scrutant les fichiers de la salle des ventes. Think outside the box, m’enseignait-on chez Prescott et Waterbury.

Il se trouve que l’hôtel des Ventes de Biarritz est en partie spécialisé dans les reliques de cultes païens contemporains. Parce qu’un expert local possède un talent particulier pour estimer ce genre d’objets, un secret professionnel transmis de père en fils depuis l’époque d’Eugénie de Montijo, qui confiait au fondateur de la maison la bimbeloterie dont elle voulait se délester. Ce n’est donc pas un hasard si la veille de la vente Lecouvreur eut lieu la mise aux enchères d’un ensemble de « costumes de scène des années 1980 », dûment authentifiés, portés par des vedettes aussi diverses que Laurent Voulzy, Mylène Farmer ou Michel Sardou, parmi lesquels se trouvaient un simple polo rayé, de marque Armor Lux, porté par une certaine Karen Cheryl pour une prestation en play-back d’A l’envers à l’endroit sur un paquebot, et adjugé à un certain Robert K., demeurant à Colombes. Celui-ci avait d’ailleurs laissé filer de superbes occasions, comme une paire de bottes de Johnny Halliday ou une chemise hawaïenne portée par Carlos – en réalité, Robert n’avait acquis que cet unique objet, le tout simple et banal polo de la version sobre, épurée et sans danseurs d’A l’envers à l’endroit.

Robert était si coiffé de Karen qu’il n’avait pu s’empêcher de laisser cette trace qui lui serait fatale, la veille même du jour où il comptait mettre la main sur l’enregistrement tant convoité. Mais peut-être ne savait-il pas encore qu’il serait prêt à tuer…

Je me rappelais une de ses interminables digressions, sur le hasard qui n’est que le nom que nous donnons à notre ignorance, et les coïncidences qui prennent tout leur sens, s’imbriquant dans une construction limpide, du jour où nous en comprenons les causes.

Il n’y avait plus de hasard.

La sagesse voulait que je contactasse Dave, pour laisser la police arrêter l’assassin dans les formes. Mais je voulais à tout prix une dernière explication avec lui, fût-ce au péril de ma vie. Je lui rendrais une dernière visite, afin de lui faire cracher tout son morceau – mais je lui ferai savoir que les flics étaient déjà prévenus et que me liquider lui serait parfaitement inutile.

Dans l’avion du retour, je feuilletai Air France Madame. J’aimais regarder les pépées qui posaient dans ce magazine, malgré leurs airs de petites grues arrivistes. Il y avait une pub pour lingerie, avec une fille plutôt bien en chair, qui exhibait entre ses fesses rebondies, et trop lisses pour ne pas être photoshoppées, un string à volant en soie rose ; fort cambrée, elle me faisait presque bander, malgré son air de dire pas touche ; je prenais mon temps à détailler ses formes, je n’étais pas pressé de tourner la page, la suivante puait d’ailleurs le parfum, encore un de ces satanés échantillons ; un jour il faudra mettre un masque à gaz pour lire ce genre de presse. Je voulais me vider l’esprit en contemplant ses cuisses, qu’elle avait trop fermes, et d’un velours suspect.

Je laisse courir mon regard de bas en haut, jusqu’à la limite de sa culotte à volants échancrée, là où les cuisses s’élargissent, là où le photographe a décidé que l’éclairage était un peu moins mat. Et je me rends compte que ces volants ont la même forme et la même couleur que ceux de la chemise de Ma Vie n’appartient qu’à toi. J’étais devant une réminiscence de la Toison rose. Je me dis qu’il est temps d’en finir avec cette Karen, d’envoyer ma facture à la mère Mortier et d’enchaîner avec une affaire bien ordinaire, un banal adultère entre petits bourgeois moches ou, mieux encore, la disparition d’un animal de compagnie. Mais je ne peux m’empêcher de penser à la Toison rose. Je la vois s’ouvrir, accueillante, se déformer, sous l’effet des pas de danse de Karen, comme une orchidée plongée dans un liquide visqueux…et soudain j’ai une extraordinaire révélation.

« La votre c’est Karen, la mienne c’est Carène » avait dit Robert en me montrant l’unique poster de la chanteuse qu’il possédait. Alors je me rappelle que sur cette image, que j’avais eue sous les yeux à chacun de mes voyages à Colombes, Carène est justement vêtue de la Toison rose. J’avais complètement occulté cet aveu qui me crevait les yeux – je ne voyais littéralement pas la Toison rose parce que je ne pouvais concevoir que Robert, mon unique témoin, ma précieuse source d’informations contextuelles, fût l’assassin que je m’échinai à chercher entre Saint-Ouen, Biarritz et le no man’s land périurbain. Et l’achat du polo m’apparaissait rétrospectivement comme une de ces indications que l’examinateur condescend à laisser à l’élève peu doué.

Alors que l’appareil n’en finissait pas de descendre sur Paris, j’examinai quelques scénarios. Et si Robert, par exemple, avait lui-même inventé le mythe de la Source de Vie afin de s’assurer de la bande ? Je lui supposais une rencontre avec Rodrigues (ou Gonçalves), le concierge portugais. Celui-ci n’avait plus l’enregistrement, il l’aurait revendu à des touristes pour finir de payer sa grosse baraque. Mais il se souvenait un peu de son contenu. Lors d’une pause, entre deux prises, Karen aurait échangé quelques mots avec un quelconque sbire, à propos de la Toison rose, qu’il fallait récupérer à la blanchisserie. Et cette blanchisserie se trouvait précisément à Colombes, à l’emplacement du café du Globe. Alors Robert achète la blanchisserie, la transforme en café, et crée la secte, dont les séides feront autant de petits soldats qui recherchent obstinément l’objet convoité ; et l’heureux élu l’amènera en toute vertu, en toute innocence angélique, sans se douter du sort qui l’attend, à l’emplacement exact prévu par Robert, le centre de gravité de sa fiction poétique. L’heureux élu, c’était Léo Mortier. Le ticket de caisse du Globe, que j’avais pris pour un simple indice, c’était la signature qui trahissait l’assassin.

Mais ce scénario, séduisant dans sa beauté classique, n’expliquait pas pourquoi Robert, alias Corelli, se serait emparé de la copie de la Toison rose confectionnée par la petite attachée de presse Constance ; ni pourquoi, si sa stratégie consistait à laisser venir à lui les innocents, il aurait essayé d’acheter la succession Lecouvreur. Encore qu’ayant eu vent – on ne sait comment -- de la présence de la bande parmi ce fatras de souvenirs, il était logique d’abandonner son projet initial et d’aller au plus court. De plus, il n’était pas certain que l’enregistrement ne se fût pas détérioré depuis l’époque de Gonçalves. Robert ne pouvait jurer que les indications données par Karen sur la blanchisserie fussent encore audibles. Et puis la bande pouvait fort bien tomber entre les mains d’un indifférent, d’un type qui se foutait de Karen Cheryl comme de son premier biberon, qui n’appartenait à aucune secte et qui aurait considéré la légende de la Source de Vie comme un enfantillage à l’usage de déficients mentaux ; et elle aurait fini dans une quelconque déchetterie, une vagabonde l’aurait prise pour en faire des bijoux fantaisie, qu’elle vendrait sur la plage, l’été, à Deauville ou ailleurs…une de ces filles pas très propres, avec des perles dans les cheveux, et des tuniques indiennes…ou bien les oiseaux l’auraient emmenée dans leur bec, déchiquetée, pour confectionner, au sommet d’un poteau électrique, ou d’une antenne-relais, un de ces nids post-modernes dont ils avaient le secret. Cela a bien failli se terminer ainsi, puisqu’elle atterrit chez un marchand plein de haine viscérale pour Karen et tout ce qu’elle représente. Mortier avait sauvé la bande : une chance pour Robert qu’il fréquentât le cercle de Constance, une chance qu’il fût loquace, comme lui, sous l’emprise de la boisson.

J’étais serein en débarquant dans le hall d’Orly parce que je savais que Robert allait tout m’avouer. Cet ultime récit n’était d’ailleurs peut-être que le but de tous ces crimes, le cri désespéré de l’excentrique qui croit voir l’essentiel là où les autres l’ignorent. Un Raskolnikov des temps modernes, un de ces êtres qui ne peuvent s’empêcher de mettre à l’épreuve la société, afin de la contraindre à dire sa vérité, à condition qu’elle en ait une. Il attendait la confrontation depuis toujours, reclus dans son troquet de Colombes, pour me livrer son dernier discours, sa dernière bataille contre la Stase, sa dernière éructation contre l’insoutenable néant encombré d’obstacles que constituait pour lui la modernité. Il m’emmènerait dans l’arrière-salle de l’arrière-salle, la crypte sacrée, consacrée à la seule idole qui comptait vraiment pour lui : Karen. Le panthéon des Johnny, Sardou et autres Eddy Mitchell, qu’il avait organisé autour de son incroyable juke-box, ce n’était qu’une pellicule, une couverture, au mieux des planètes en orbite autour de son seul soleil : Karen !

Robert avait éliminé Girault et Constance la petite attachée de presse avant qu’ils ne me donnent des informations sur son identité ; il surveillait donc mes mouvements ; il savait que je savais ; en toute logique il aurait dû me descendre aussi mais il ne l’avait pas fait et c’était trop tard, car en toute logique la police était déjà prévenue ; il devait me considérer comme une sorte d’Ange du jugement…

En garant ma MG à cinquante mètres du café du Globe je ne peux réprimer quelques battements de cœur, fasciné à l’approche de cette dernière entrevue avec Robert. J’allais corser l’addition pour Samantha/Sabrina. Parce que l’affaire n’était pas banale. Et puis elle avait les moyens.

Je me fraye un passage parmi les vendeurs à la sauvette, les punks à chien, le mobilier urbain et les prêcheurs salafistes, et en arrivant devant le Globe je tombe, comme on dit vulgairement, sur un os. Et même un gros. A savoir que Robert a baissé son rideau de fer. Derrière : aucun son, aucun bruit de voix. Pas âme qui vive. A quinze heures trente, alors qu’on y trouvait toujours quelques lunatiques, quelque érémiste vivotant au fin fond d’une improbable ville de province, et noyant ses échecs dans une méticuleuse addiction à Sylvie Vartan, Mireille Mathieu ou Christian Delagrange. Mes antennes se mettent à vibrer et me disent qu’il est allé perpétrer quelque mauvais coup. Depuis quarante-huit heures, l’homme a sombré dans un délire meurtrier. Dieu sait qui est sa nouvelle cible : Kevin Blanchot, la psychiatre ?

J’ai toujours été confiné dans des affaires peu éprouvantes sur le plan physique. Le Belmondo de Peur sur la Ville, ce n’est pas moi. Ma partie, ce sont les papelards, les disques durs, les clés USB et autres CD-Rom. Les nuits passées dans les sous-sols, sous les néons blafards, à éplucher archives et dossiers. Je n’avais pas mon pareil pour repérer des registres Windows trafiqués, des dates qui clochent dans une comptabilité apparemment sans faille, des mails mal effacés sur un hard-drive oublié, une fausse facture fraîchement imprimée… Chez Prescott et Waterbury on me surnommait l’intello, Herr Doktor Weinberg, Il Signor Professore Vinomonte. Mais j’avais quand même quelques talents de crocheteur, parce que ça sert parfois, comme le close-combat ou les techniques de secouriste. Comme je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où Robert était parti, j’optai pour une petite visite amicale de ses pénates. Avec l’indulgence dont bénéficient les squatteurs, je ne risquais pas grand-chose. Après avoir repéré les environs, j’avise une arrière-cour qui pourrait bien être celle du Globe. Je casse le carreau d’une porte vitrée et parviens à m’introduire dans un cagibi. Coup de pot : celui-ci communique avec l’arrière-salle du café. Au sol, une trappe ouverte, avec un escalier en fer pâlement éclairé par le vacillement d’une ampoule basse tension. J’arme mon Browning, inutilisé depuis deux ans. En descendant dans la trappe, j’entends déjà le ronflement d’une unité centrale.

La pièce est vide. Il y flotte une odeur de tabac froid. Dans un coin, un ordinateur allumé. Sur le bureau, un Montecristo écrasé dans le cendrier, encore chaud. Une bouteille de Macallan cask strength à moitié pleine, avec un résidu brunâtre de whisky au fond d’un verre à cognac, maculé de traces de doigts. Quelques élastiques, des mégots, des trombones désarticulés, des post-it déchirés en miettes, des feuilles gribouillées au Bic. Toutes les marques de l’anxiété. Celle qui précède les grandes résolutions.

Je n’allais pas éplucher son disque dur car l’énigme, ou plutôt sa solution, était là, sous mes yeux, sur l’écran de la bécane, qui affichait une carte Google du huitième arrondissement de Paris, avec un repère placé sur un endroit précis. Un spot, comme on dit vulgairement. Et le spot, c’est le 26 bis rue François Premier, siège d’une célèbre station de radio où officie une certaine Isabelle Morizet, qui dans une existence antérieure, sous le pseudonyme de Karen Cheryl, dite encore Carène Cheryl, également repérée depuis sous les appellations K.C., Karen, ou encore Dear Garçon, apportait la joie dans les foyers, avec sa voix chaude, son look glamour et ses pétillantes chorégraphies. Je jette un rapide coup d’œil au reste de la pièce et je repère une caisse avec rien moins que des munitions de pistolet-mitrailleur – comme quoi la mafia kosovare est bien installée à Colombes. Je comprends que je vais devoir faire usage de mon Browning et que la MG n’a pas intérêt à me lâcher.

A l’entrée des studios une centaine de personnes faisaient la queue. On avait programmé une émission en public, une sorte d’anniversaire, avec toutes les huiles de la station, dont qui vous savez. Je n’eus aucun mal à repérer Robert -- une bosse suspecte dépassait de sa veste en cuir. Je m’incrustai dans la file d’attente et parvins à me glisser derrière lui, puis à le ceinturer, discrètement, le canon de mon Browning fermement planté entre ses reins. Après qu’il m’eut accompagné sans broncher à l’écart des badauds, je le convainquis de retourner avec moi au café du Globe où il me déballerait son sac.

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