Prologue - la chauve-souris à l'épée
Dans la ville campagnarde de Lalande du royaume de Bréonne, l'après-midi se faisait moins chaude que d'habitude, un temps idéal pour travailler dehors. Les marteaux du forgeron et de son jeune apprenti sonnent déjà à l'intérieur de l'atelier, les plus jeunes et les plus vieux vont faire la sieste. La vie reprend déjà son cours dans les rues, le marché est un enfer pour les oreilles, quelques charrues tapissent la rue de terre sèche sur laquelle marchent les passants.
La taverne est toujours remplie des badauds habituels qui vont et viennent, mais aussi de son lot de mercenaires et de chasseurs de prime qui partent boire un verre après avoir perçu leur prime pour divers contrats, allant de la protection d'un magasin à la traque, et bien souvent de l'élimination, d'une pauvre âme manquant de chance. Le comptoir de la Guilde est située juste à côté de la taverne, un endroit stratégique pour les alcooliques y travaillant.
L'entrée est gardée par deux colosses aussi grands que larges avec des claymores au moins aussi grande qu'eux. Bien qu'impressionant, ils ne sont pas aussi assidus qu'ils devraient l'être; l'un parle de la jeune femme avec laquelle il a passé sa nuit et l'autre écoute distraitement en buvant du vin, à priori peu concerné.
Soudain, le bavard finit par se taire en plein milieu de son histoire, et tourne les yeux la rue. Le silencieux lui, regarde son ami puis la direction où il observe. Une femme approche ce qui frappe tout de suite, c'est sa tenue, pas de robe de paysanne ou de courtisane, mais une armure de cuir et de mailles disparates çà et là. Une épée bâtarde attire aussi son regard, située dans son dos, à mesure qu'elle s'approche, la qualité de l'arme ne se fait plus qu'évidente, le pommeau à l'effigie de tête de chauve-souris hurlante dépassant de son épaule droite et le cuir de drakéide qui entoure le manche ne font qu'appuyer ce qui est déjà évident.
À l'approche plus qu'évidente de cette femme, le bavard barre la porte de son bras.
— Qu'est-ce que tu fais ici ma jolie ? Tu t'ai perdue ?
La femme ne lève pas son visage vers lui, uniquement son bras. Au bout de celui-ci, une tête humaine fraîchement décapitée qu'elle tient par ses cheveux.
— Je viens percevoir ma prime.
Un court silence se fait entendre entre les trois personnes. Celui à l'outre à vin brise ce silence.
— Le bureau du sénéchal est en haut, il te paiera.
Le bureau du notable constraste avec la simplicité de la ville, un bureau en bois massif de santal, de l'or éparpillé négligement sur ce même bureau, de l'encre parfumée, des plumes d'écriture rare. Une bibliothèque privée contenant des parchemins et des livres plus ou moins épais. Du mobilier divers, mais toujours de grande valeur. Sur une table ronde et étroite trône un plateau garni d'une petite pyramide de poudre blanche. Le sénéchal est assis à son bureau, le nez poudreux de blanc, des vêtements riches se ferment sur son corps gras, sa perruque blanche ridicule posée sur son crâne dégarni. Il mange une cuisse de poulet rôti épaisse à une main sans aucune classe, croyant que lever le petit-doigt ferait de lui quelqu'un de distingué. Il râle quand une tache de graisse se forme sur son parchemin, quand la porte de son bureau s'ouvre sans que personne n'ait toqué.
— Non mais dîtes donc ! Qui croyez-vous importuné comme ça espèce de sal-
La silhouette sort du petit hall d'entrée qu'il s'est fabriqué avec un paravent, ses yeux analyse la femme devant lui, descend sur la tête puis remonte sur son visage. Le temps qu'il pose son pilon sur une assiette en argent, que la tête se pose déjà sur le bois précieux, le visage figé dans une terreur palpable.
— Dîtes-lui de partir.
Il ouvre grands les yeux, puis après une poignée de secondes, il baisse les yeux et se recule sur sa chaise.
— Laisse nous.
Une jeune femme sort de sous le bureau, une servante visiblement. L'essuyage de sa bouche d'un revers de main ne laisse aucun doute sur ce qu'elle y faisait. Après un instant, la porte se referme doucement.
— Balthasar, le vieux meunier de Riveviv, sept pièces d'argent.
La main de la mercenaire entre dans un pli de sa veste de cuir noir et de maille sombre pour en tirer une sorte d'almanach de prime joint grâce à un lacet de cuir épais. Elle feuillette rapidement avant d'en arracher une et de la poser sur le bureau. Le sénéchal se penche et l'attrape.
— Hm. C'est bien lui.
Il ouvre un tiroir de son bureau et en sort une bourse, il y verse plusieurs pièces et calcule sur son boulier en or et argent, puis finit par la poser sur le bois.
— Sept couronnes d'argent, moins dix pour cent car la prime est morte, six couronnes d'argent et trente de cuivre. Tu peux recompter.
— J'ai besoin de recompter ?
— Non.
Pour toute réponse, la bourse est saisie et disparaît avec l'almanach quelque part dans son armure. Puis pose les cinq doigts de sa main sur le bureau.
— Un contrat intéressant ?
Le notable tique, il était justement en train de se lever pour aller chercher un parchemin non loin. Un souffle exaspéré se fait entendre quand la femme découvre qu'il ne porte pas de pantalon, ni quoique ce soit en-dessous de sa ceinture.
— Oui, une mission d'un petit noble de campagne, un baron. Il a besoin de quelqu'un de discret qui n'ira pas répéter ce qu'il voit. Je pense qu'elle est faite pour toi.
Un autre soufflement de nez, et finalement la femme s'assoit sur le fauteuil face au sénéchal, les mains viennent se croiser sur son ventre, tandis qu'une de ses bottes se pose sur le bureau. Le sénéchal regarde son visage, une balafre qui ressemble à un coup de griffe lui barre le visage à l'horizontal, d'une tempe à l'autre, les yeux sont morts, fermés pour toujours.
— Je vous écoute, comment je peux lui être utile ?

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