Chapitre II - Partie II - La princesse aux jambes d'ivoire
Tandis que le convoi du baron Brzezno quitte le bourg fortifié du même nom, la mercenaire aux paupières balafrées attend ce dernier aux portes du bourg, une pomme déjà entamée dans une main, perchée sur sa jument, elle fait un grand signe du bras au hérault royal qui pris une profonde respiration exaspérée. Le coursier de l'épée-louée s'intègre naturellement dans le convoi, et cette dernière s'approche de la calèche du fils du seigneur et passe un bras et la tête dans l'ouverture de côté, ce qui fera sursauter la servante.
— Par la Sainte !
Le fils du baron lui, plonger dans son livre, lèvera les yeux de son bouquin et écarquille les yeux en voyant l'état du visage de cette femme, dont la tresse châtaine, qu'on devine lui arriver au niveau de la poitrine, pend négligemment dans l'habitacle.
— Vous êtes qui ?
— Moi ? Votre garde du corps, vous en avez de la chance petit baron.
Un sourire perce son visage, sa seule main visible lève le pouce en guise d'auto-approbation. La servante, très mal à l'aise, se tortille sur sa place en regardant successivement la femme et le jeune noble, qui a, malgré sa douzaine d'années, un regard d'adulte.
— Comment une aveugle peut-elle me protéger des bandits ? C'est stupide en plus d'être suicidaire.
— Vous avez vraiment un caractère à chier... Après tout, vous êtes un noble, c'est normal. Dit-elle en se décrochant de la porte sous les yeux médusés de la servante.
— Comment osez-vo-
Puis la mercenaire le coupe, parlant plus fort une fois dehors.
— Heureusement qu'on me paie une fortune pour vous protéger, ça m'aidera à tenir.
Sa monture, comme si elle avait senti la tension naissante, avait ralenti le pas pour aller en queue de convoi.
***
Au palais royal de Bréonne, dans la capitale de Hauterre, les serviteurs, bonnes, et même certains soldats de la garde, s'agitent pour la préparation de la réception, du bal, et du logement des invités venus de tout le continent. À Bréonne, la joute des prétendants est un événement extrêmement important à tous les niveaux. Coïncidant toujours avec la fête de la fertilité, les deux célébrations apportent des revenus très conséquents aux habitants du pays. Les paysans fournissent d'énormes quantités de nourriture diverses, les artisans reçoivent des commandes de nobles, pour offrir des cadeaux diplomatiques, les auberges et tavernes sont pleines à craquer tous les jours sans interruptions.
Tandis que le remue-ménage se fait plus intense dans les couloirs et les jardins royaux, ce n'ai pas le cas de la troisième princesse royale, loin dans la ligne de succession, qui relit encore et encore les lettres du seul prétendant qui l'intéresse. Sa suivante, une femme ayant tout juste trente ans, reste en retrait, un regard bienveillant pour la princesse, incapable d'aller la consoler, malgré l'envie qui ne lui manque pas.
Soudainement, sans annonce, la porte s'ouvrit en grand sur des ricanements et murmures mesquins. La servante s'incline.
— Vos Altesses.
— Laisse-nous.
Sans un mot de plus, la servante s'en va, refermant les portes avec un regard inquiet vers celle qu'elle s'occupe depuis qu'elle est née. Cette dernière, souffle imperceptiblement, et repose ses lettres machinalement, elle porte ses mains aux cercles de manœuvres bordant les roues de son fauteuil, et elle se tourne.
— Mes très chères sœurs, que me faut le déplaisir ?
La plus âgée, et visiblement la plus vipère des deux aînées, s'avance en regardant sa petite sœur avec tout le dédain qu'on puisse trouver dans une jeune fille.
— Montre un peu plus de respect, la difforme. Tu as de la chance de ne pas avoir été jeté dans un caniveau.
La cadette, semble avoir un haut-le-cœur en regardant sa petite sœur.
— Et couvre ses horreurs, je risque de régurgiter mon déjeuner.
Les deux ricanements des aînées se font entendre, tandis que les yeux de la plus jeune se baissent sur ses jambes. Ou du moins sur là où elles auraient dû être. Avec un petit hoquet de honte, mais en restant digne, elle couvre ses cuisses dont les moignons s'arrêtent au milieu à l'aide d'une couverture. Comme pour sceller sa condition, ses mains se mettent dessus.
— Pourquoi vous êtes là ?
L'aînée ouvre un éventail noblement décoré et l'agite devant elle.
— Parce qu'on le peut, voyons, tu te souviens de comment on marche au moins ?
Les ricanements se font de plus belle, sous les yeux de la plus jeune qui se lève, exaspérée. Elle a dépassé le stade de la blessure depuis longtemps, maintenant elle est juste las. La cadette continue.
— Mère veut te parler, on lui a dit que tu la rejoindrais aux jardins pour une balade. Ça te fera le plus grand bien.
Et avant qu'elle puisse répondre, les deux vipères royales s'en vont déjà en riant de la situation. La suivante, qui avait attendu dehors, rentre en regardant sa protégée.
— Mademoiselle ?
— Ça ira, Ondeline. Aide-moi plutôt, veux-tu ?
La couverture sera retirée, la robe remontée par la princesse, tandis qu'un baudrier se montre, attaché jusqu'aux épaules, afin de répartir le poids de ses prothèses sur tout le corps. La suivante présente l'attache au-dessus du sol, et la princesse s'y hisse sans effort, visiblement habituée, puis se repose sur l'espèce d'assise tendue dans le vide, ce qui ressemble à une balançoire pour les inconnus. Des bandes de tissus sont enroulées autour des moignons jusqu'à l'aine afin d'éviter les blessures idiotes dues au frottement.
Puis viennent les prothèses qui seront fixées grâce au harnais ; faîtes à partir d'ivoire de licorne, des gravures florales, des lys, des roses ainsi que des vignes, en électrum de couleur champagne claire ornes le travail de précision. Les articulations des genoux et des chevilles, ainsi que les mécanismes complexes à l'intérieur de l'ivoire sont en mithril. Le cœur de chaque fleur est rempli de rubis, de saphirs et d'émeraudes. Une canne, faite en or pur gravée en motif gothique, dont le manche est en ivoire de léviathan, vient compléter la panoplie de l'œuvre d'art nain qu'elle porte simplement pour marcher.
La traversée du palais est longue et difficile, non seulement, le nombre d'étages est absurde, mais les escaliers le sont d'autant plus, compte tenu du nombre incalculable de marches qu'elle doit descendre à pied. Et évidemment, elle refuse qu'on l'aide à descendre. Malgré ses 14 ans, sa volonté est celle d'un chef de guerre. Sa robe, raccourcie comme toutes celles qu'elle possède, laisse entrevoir ses prothèses en entier. Elle argue constamment qu'un si bel ouvrage nain ne devrait pas être caché par du tissu aussi noble soit-il.
Après un temps bien trop long, elle arrive enfin au rez-de-chaussée du palais, ses pieds d'ivoires sont sculptés en forme de chaussure à talon, ce qui sied le mieux à une princesse de sang royal. Ondeline, qui la suit toujours à trois pas derrière elle, saisit la porte qui s'ouvre le jardin royal. La reine se trouve là, au milieu d'un par terre de fleur colorée, assise sur une chaise de jardin, une tasse de thé à la main, elle ne semble pas impatiente, et malgré son air sévère et dur qu'elle arbore constamment, un doux sourire apparut quand sa fille vînt enfin. Elle repose le contenant sur la soucoupe, posée sur une petite table de jardin à côté, dont une pile de petits gâteaux s'empilent sur un plateau en argent.
— Isabelica, enfin.
Ce n'est pas dit sur le ton du reproche. Sa fille sourit à son tour en s'asseyant, mettant la canne entre ses prothèses.
— Mère, vous vouliez me voir ? Dit-elle en prenant un gâteau pour le manger lentement.
— Oui, je voulais te parler du banquet.
La princesse ferme les yeux, elle savait que ce jour arriverait, bien que trop vite à son goût.
— Allons, ce n'est pas si terrible.
— Il y aura plein de jeunes garçons mère. Mais je sais déjà qu'aucun d'entre eux ne voudra de moi dans mon état... Je ne sais pas pourquoi vous tenez à absolument me voir ridiculiser.
Ses mains se serrent l'une sur l'autre. Bien qu'elle ne le montre pas, les moqueries la blesse toujours autant. Sa mère la regarde un instant dans ce silence pesant qu'elle maîtrise si bien.
— Ce sont les traditions, personne ne peut s'y soustraire. Pas même toi. Il y aura des prétendants qui feront fi de ton état.
Elle se mord la lèvre, puis ajoute plus bas.
— Il doit bien y en avoir.
La princesse respire plus fort un coup, puis passe ses mains dans ses cheveux d'or, nerveuse.
— Et... Gavriel ?
— Tu parles de ce fils de baron de la campagne ?
L'air attendri de la reine disparaît aussitôt le prénom prononcé, remplacer par sa dureté habituelle. La princesse se tortille sur sa chaise, jouant nerveusement avec ses propres doigts.
— Mais mère... Je l'aime...
— Non. Tu penses l'aimer. Et lui ? Tu penses qu'il va t'aimer quand il va te voir ainsi ?
Les mots de sa mère ont l'effet d'un trébuchet. Elle ne savait même pas quoi dire tant la violence de ces mots étaient inattendus venant d'elle.
— M-m-mère..?
La reine tourne le regard vers sa fille, et découvre son visage baigné de larmes, cette vision lui parait insoutenable tant c'était une erreur pour elle de dire cela à sa propre fille.
— Pardonne-moi Isabelica. Je ne voulais pas... Ce n'était pas ce que je voulais dire. C'est juste que je désire plus que le pauvre fils d'un baron du sud-est pour ma fille.
Elle prit son propre mouchoir pour essuyer les yeux et les joues de sa fille.
— Ne pleure pas.
Incapable de parler, la princesse se laisse faire, puis, impuissante dans ce réconfort bancal, sa mère pose une lettre dans ses mains.
— J'ai reçu la réponse de son père, il accepte ton invitation. Il sera là.
Ce n'était pas ce qu'elle comptait lui dire, mais la vue du visage de sa fille qui s'illumine d'un coup, comme le soleil venant après la pluie, lui suffit amplement. Elle la regarde lire sa réponse avec un sourire d'enfant. Puis sa princesse la regarde.
— Il est très intelligent mère, je suis sûre qu'il vous plaira.
Elle se lèvera sans sa canne, et malgré la douleur, viendra déposer un baiser sur la joue de sa mère.
— Je vous laisse mère, j'ai beaucoup de choses à préparer.
La reine regarde sa fille repartir en s'appuyant sur sa canne, puis, une fois de nouveau seule, elle reprend sa tasse de thé.
— Alaros, Seni.
Comme sortant de son ombre, deux elfes en armure de cuir noire identiques et qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau, un homme et une femme, s'agenouillent devant elle.
— Rappelez les assassins. Qu'ils ne tuent pas ce jeune garçon.
— Bien Majesté. Diront les deux en même temps, tandis qu'ils disparaissent aussi vite qu'ils sont apparus dans les ombres.

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