Chapitre 9

6 minutes de lecture

Août 2015

On n’est restés chez moi que le temps de passer sous la douche et de se changer, de laver notre linge et de récupérer nos affaires. Puis Nico a pris le volant de la 205, et je me suis laissée conduire. Je n’avais pas vu Paul, il n’était pas encore rentré. Je l’ai donc appelé, dans la soirée, pour prendre de ses nouvelles et qu’il ne s’inquiète pas de mon absence imprévue.

J’avais quitté, à neuf ans, un père prof de français, un peu tête en l’air, qui écrivait à ses heures perdues, pour retrouver sept ans plus tard un écrivain publié et reconnu, absorbé dans ses manuscrits et capable d’oublier de se nourrir si personne n’était là pour cuisiner. Il vivait avec Mathie à l’époque, et chacun y trouvait son compte puisqu’il la trouvait trop âgée pour vivre seule dans sa maison isolée, et qu’elle pouvait à loisirs chouchouter son fils unique. Depuis trois ans que ma grand-mère était décédée, c’est une voisine qui venait plusieurs fois par semaine s’occuper du ménage, du linge et faire un peu de cuisine. Elle dressait également la liste de courses, que mon père faisait livrer – quand il n’oubliait pas de passer commande… Quand Marité prenait quelques jours de vacances, mes frères et moi nous arrangions pour la remplacer si nécessaire. Nicolas est resté deux jours, puis je l’ai raccompagné à la gare avant de retourner gérer l’intendance chez mon père.

Cela faisait plusieurs jours que Marité n’était pas venue, et il y avait du boulot ! Pas le temps de m’ennuyer, d’autant que j’en ai profité pour laver ma couette, les sacs de couchage de rando, etc… Et entre deux corvées, je dessinais. Attila, à présent guéri de son allergie, musardait dans le jardin.

J’ai aussi échangé une quantité astronomique de SMS avec Paul. De vrais ados ! C’était relativement nouveau pour moi : au début avec Gauthier, on se voyait assez souvent pour ne pas ressentir le besoin de s’envoyer des messages à tout bout de champ. Puis quand j’étais partie pour Lyon, il y avait déjà de l’eau dans le gaz entre nous, on pouvait passer des jours sans se donner de nouvelles. Là, avec Paul, on s’écrivait pour tout et rien, pour se dire qu’on pensait l’un à l’autre.

« Ma chemise noire est propre, Louise ? Je veux la mettre demain, j’ai cette séance de dédicaces au Puy-en-Velay… » soupira mon père le vendredi soir. A sa voix, je devinai qu’il n’avait pas très envie d’y aller. Pourtant, d’habitude, il aimait le contact avec ses lecteurs, ses admirateurs même devrais-je dire. Sans doute était-il dans une phase de rédaction importante…

Je repassai la chemise noire, et les autres pendant que le fer était branché, avant d’aller me coucher. Ma chambre n’avait pas changé depuis des années, mais elle était relativement impersonnelle, je n’y avais jamais réellement vécu.

Un SMS de Paul m’attendait sur mon portable, me souhaitant une bonne nuit. Je le remerciai, et en profitai, sur une impulsion subite, pour lui proposer :

Une journée à la campagne ça te dit ? Je suis toute seule demain. L.

Il accepta, enthousiaste, et je lui donnai l’adresse.

A 10 heures, comme prévu, il garait sa voiture dans la cour. Je le regardai sortir, grand et mince, élégant comme toujours dans son polo bleu ciel. Lorsqu’il m’adressa un sourire éclatant, je sentis mon corps réagir. J’avais envie de courir vers lui, de lui sauter au cou, de l’embrasser, de lui arracher ses vêtements, de…

Je respirai profondément pour me calmer, et allai à sa rencontre.

« Salut, Louise. » Il souriait toujours en m’embrassant sur la joue, sa main droite posée légèrement sur mon épaule. Elle s’attarda un peu, il ne la retira qu’à regrets. « Tu vas bien ? » J’aimais aussi cette sollicitude polie, il ne lâchait jamais un simple ‘ça va’ de convenances sans écouter la réponse, il prenait vraiment de mes nouvelles.

Je notais, tout en parlant, une foule de petits riens qui me faisaient l’aimer encore plus, son parfum, la fossette à son menton, son calme et son enthousiasme…

« Tu veux te promener, découvrir le coin ? J’ai de quoi faire des sandwichs, on peut aller se balader tranquillement. » proposai-je.

Il m’aida à préparer le pique-nique, et je mis dans un petit sac à dos notre repas, de l’eau, une couverture et le carnet de croquis que je promenais partout. Le temps de fermer la maison et de siffler Attila, nous étions partis.

« Il fait quoi, ton père, dans la vie ? J’ai vu la photo, chez lui, j’ai l’impression de le connaitre…

_ Tu as peut-être entendu parler de lui, en effet : son prénom c’est Jean-Philippe.

_ Non ? Ton père… Tu es sérieuse ? Tu es la fille de Jean-Philippe Bréat ? C’est l’auteur préféré de ma mère ! » Il n’en revenait pas. « Je n’avais jamais fait le rapprochement avec ton nom de famille… »

On a parlé un moment de mon père et de ses romans, des polars pour l’essentiel, et on a fini par s’arrêter à l’ombre d’un arbre pour manger. Assis sur la couverture, on a dévoré notre repas, puis Paul s’est laissé tomber sur le dos.

« Je ferais bien une petite sieste… »

Le soleil était brulant, mais une légère brise nous rafraichissait juste ce qu’il fallait. Quant à moi, j’ai sorti mon carnet, et commencé à dessiner tout ce que je pouvais : le paysage, un coquelicot à quelques pas de moi, Attila qui me regardait, puis… Paul. Je me concentrais sur son visage, même si je n’excellais pas dans les portraits.

« Ne bouge pas ! » ai-je dit quand il a commencé à remuer en sortant du sommeil. Mais c’était trop tard, le charme était rompu, l’expression de son visage avait changé et mon dessin était inachevé. Je lâchai carnet et crayon en soupirant de dépit. Paul tendit la main, hésitant : « Je peux ? »

Je le regardai feuilleter mon calepin, s’arrêter parfois pour examiner plus longuement une page, et il arriva finalement à son portrait. J’observais les expressions de son visage mais ne sus pas les décrypter.

« Je n’ai pas eu le temps de finir, tu as bougé trop tôt.

_ Non, il est bien comme ça. L’inachevé, ça a aussi un certain charme… » Puis, refermant le cahier, il m’a fixée de ses yeux si étranges, les deux couleurs mélangées dans chaque iris.

« Je ne pensais pas que tu étais aussi perfectionniste. Tu ne cesses de m’étonner.

_ Comment ça ? » J’étais un peu troublée par ses mots.

« Tu es une fille formidable, Louise. Fière, forte et courageuse. Tu as vécu des choses difficiles, des choses qui t’ont endurcie, forcée à te blinder… Tu es très mûre, et impressionnante par bien des aspects, et en même temps… parfois tu es déroutante… »

J’avais presque les larmes aux yeux en l’écoutant me parler de moi de cette façon, passionné, ardent.

Paul a repris après un petit moment : « Ce que j’essaie de te dire, Louise, c’est que je n’ai jamais rencontré une fille comme toi. Tu es jolie, intelligente, forte, et je ne sais pas comment me comporter avec toi. Tu m’impressionnes… »

Il s’est tu, sans oser lever les yeux vers moi. Je ne savais pas quoi lui dire. Lui, avait sans doute répété son discours, il avait eu le temps de se préparer ; moi, l’improvisation, ça n’avait jamais été mon fort…

J’ai tendu le bras pour poser ma main sur la sienne et la serrer, et il a entremêlé nos doigts.

« Il y a des jours où je me suis demandé si je te plaisais… » ai-je avoué dans un murmure.

« Bien sûr que tu me plais ! Depuis le premier jour.

_ Alors pourquoi…

_ Pour être certain que je te plaisais, moi aussi. Et puis, on était souvent avec tes frères, c’est une situation un peu… intimidante… Il y a Attila, aussi.

_ Tu ne l’aimes pas beaucoup, hein ?

_ Non, c’est pas ça ! C’est… je ne suis pas très à l’aise avec les chiens, en fait… j’ai été mordu quand j’avais quatre ans…

_ Oh… je comprends.

_ Mais surtout, je me suis posé des questions.

_ Des questions ?

_ Nous sommes tellement différents, tu es sportive, tu ne tiens pas en place… Moi le sport, c’est pas mon truc. Je voulais savoir si j’aimerais la randonnée en montagne, si je supporterais ton groupe de potes et le fait qu’ils te connaissent tous bien mieux que moi…

_ Honnêtement, Paul, tu m’as impressionnée, surtout la première fois. Je ne t’en aurais pas voulu de déclarer forfait le premier soir et de rentrer avec Martin, tu sais.

_ Il faut croire que je suis plus résistant que ça… ou alors c’est de la fierté !

_ Et peut-être que tu ne voulais pas me laisser avec Gauthier ? » osai-je timidement. Autant crever l’abcès…

« Peut-être, oui.

_ Tu n’as rien à craindre, tu sais. Lui et moi, c’est fini depuis des années. Et fait, il est devenu comme un frère pour moi. »

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