Chapitre 15

7 minutes de lecture

Octobre 2016

J’étais en train de dessiner, concentrée, quand mon portable s’est mis à sonner. Pestant contre cette interruption – j’avais horreur de m’arrêter au beau milieu d’un dessin – je jetai un coup d’œil à l’écran, pour voir si ça valait la peine de décrocher.

« Virgile, qu’est-ce qu’il se passe ? » Un mardi à 15 heures, ça devait vraiment être une urgence…

« Louise, est-ce que tu peux aller chercher Corentin ?

_ Bien sûr, à quelle heure ?

_ Tout de suite. Je suis désolé, sa nourrice est tombée dans l’escalier d’après ce que j’ai compris, elle est blessée, il faut récupérer Coco le plus vite possible. Et je suis à la maternité avec Julia, je ne sais pas à quelle heure on sortira.

_ La maternité ? » Interloquée de m’arrêtai net : je n’étais pas vraiment calée dans toutes ces histoires de bébés, mais quand même… une grossesse, ça dure neuf mois, pas six !

« Oui, elle a des contractions depuis plusieurs jours, ils lui font des examens. Tu peux t’occuper de Corentin, alors ?

_ Evidemment ! » Tout en parlant, j’avais mis le double des clés de chez mon frère dans mon sac à dos, enfilé ma veste et mes chaussures, et je sortais de chez moi. Il m’a donné l’adresse de la nourrice, précisé que je ne pouvais pas y aller en voiture car je n’avais pas de siège pour Corentin, et donné quelques consignes pour le goûter.

« Ça va aller, Virgile. Je vais gérer, OK ? Ne t’inquiète pas pour nous. Et embrasse Julia. »

J’ai raccroché, rangé le téléphone dans la poche de mon sac à dos, et je me suis mise à courir, à petites foulées. Il ne m’a fallu qu’un quart d’heure pour arriver à l’adresse donnée par mon frère, et une dame d’une soixantaine d’années m’a ouvert la porte.

« Bonjour, je suis venue chercher Corentin, je suis sa tante.

_ Entrez, ma fille est dans le salon. » me dit-elle, me précédant dans le couloir jusqu’à la pièce où une femme plus jeune, la nounou, était assise, tenant son bras contre elle. Je me présentai et elle me sourit entre deux grimaces de douleur, m’expliquant qu’elle avait glissé dans l’escalier et craignait s’être cassé le bras, sa mère l’emmènerait aux urgences dès que tous les enfants seraient partis. Après avoir vérifié mon identité, elle m’emmena dans la chambre où dormaient deux enfants, dont Corentin. Il se réveilla et se mit à chouiner quand je le pris dans mes bras, s’accrochant à ma veste.

« ’tie Lou ? » marmonna-t-il en me reconnaissant. Il ne prononçait que quelques mots encore, il aurait un an dans trois semaines. Et j’étais plutôt fière que mon nom, même raccourci, fasse partie du lot !

« Oui mon chéri, c’est moi. On va rentrer à la maison tous les deux, je suis venue te chercher. »

Sa nounou me donna le petit sac contenant les affaires de mon neveu, et dans lequel on a ajouté son doudou, histoire de ne pas le perdre. Une catastrophe à la fois !

Ensuite, j’ai pris mon sac à dos, mis en bandoulière le sac de Corentin, et je l’ai pris par la main après l’avoir chaussé et habillé. Il ne nous restait plus qu’à traverser la moitié de la ville… On a pris le tramway pour économiser un peu les forces du petit bonhomme qui tombait de sommeil et pleurnichait, grognon d’avoir été coupé dans sa sieste. J’ai dû le porter sur la fin du trajet, je le tenais sur ma hanche et il s’endormait sur mon épaule. J’avais toujours les deux sacs, un vrai sherpa ! Je n’avais jamais été aussi contente d’arriver chez Virgile.

Mon frère n’est rentré que trois heures plus tard, il était pratiquement 19 heures. Corentin, bien que fatigué, avait refusé de dormir, il s’était mis à hurler quand j’avais voulu le coucher… Il n’avait voulu ni biberon ni compote de pommes, pas même un biscuit – ces horreurs toutes sèches dont il faisait de la bouillie à force de les mâchouiller. Et quand vint l’heure du bain, j’en suis ressortie aussi mouillée que lui, à ceci près que j’étais habillée, moi… et ne parlons pas de l’état de la salle de bain !

Quand j’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir, et reconnu la façon dont mon frère posait ses clés et son portefeuille sur le meuble, j’ai ouvert les yeux : Corentin avait fini par s’assoupir à côté de moi sur le canapé, à moitié sur mes genoux, et j’avais profité d’un moment de calme pour me reposer aussi. Je me suis levée sans le déranger, et je suis allée rejoindre Virgile. Il était seul.

« Alors ?

_ Ils la gardent en observation, pour être sûr que les contractions cessent. C’est beaucoup trop tôt. »

Ne sachant pas quoi dire, je me contentai de le serrer dans mes bras – c’est-à-dire de me coller à lui en entourant sa taille de mes bras.

Virgile a couché son fils – j’avais tout de même réussi à lui faire avaler un biberon de lait après son bain – pendant que je nous préparais un truc vite fait à manger, puis on a comaté dans le canapé.

« Tu peux garder Corentin demain, Lou ?

_ Oui, bien sûr.

_ Ça m’embête de te demander ça, mais on est dans la merde, là...

_ Ça va, Virgile. Ça ne me dérange pas. Tu veux que je dorme ici ? Ce sera peut-être plus simple pour demain matin, non ?

_ Ouais... Tu peux prendre la chambre de Nico. »

J’ai fait un saut chez moi pour fermer les volets, et ne sachant pas combien de temps j’allais rester absente, je pris aussi des vêtements pour quelques jours et de quoi travailler.

Julia est restée à l’hôpital quelques jours, et une curieuse routine s’est instaurée, mon frère rentrait le soir juste à temps pour passer un moment avec Corentin et le coucher, mais le reste du temps j’étais seule avec mon neveu. Virgile allait voir Julia le midi pendant sa pause déjeuner, et le soir en sortant du bureau. J’ai appris à cuisiner en gardant un œil sur un gnome d’un an – après tout ce n’était pas plus compliqué que de surveiller Attila à l’époque où il croquait tout ce qui passait à portée de ses crocs ! – et à faire le ménage en quatrième vitesse pendant sa sieste pour me garder un peu de temps pour moi et mon dessin (mon travail, tout de même, ne l’oublions pas !).

Je m’en sortais plutôt pas mal, mais le vendredi après-midi j’avais hâte de voir arriver mon frère : Corentin était grognon, il pleurnichait depuis la fin de sa sieste, c’était fatiguant. En rentrant, Virgile a tenté de le faire changer d’humeur, mais n’a récolté que des cris et des pleurs.

« Bon, puisque tu es fatigué, tu vas aller dormir, ça te fera le plus grand bien. » a-t-il déclaré en le mettant dans son lit. « Et à nous par la même occasion… » lâcha-t-il en revenant s’échouer dans le canapé. Il a glissé lentement, jusqu’à poser la tête sur mon épaule. Et vue notre différence de taille, ça ne devait pas être très confortable !

« Tu ne peux pas lui en vouloir, Virgile, tous ses repères ont été bousculés, il n’a pas vu sa mère depuis quatre jours…

_ Je ne lui en veux pas, je suis juste claqué. » me dit mon frère.

Je passai la main dans ses cheveux courts, presque ras, et lui demandai des nouvelles de Julia, puisqu’il sortait de l’hôpital.

« Ils la gardent encore un peu. Elle a interdiction de se lever, ils ont trop peur qu’elle perde le bébé… »

C’était étrange de voir Virgile si désemparé, presque fragile… Les rôles étaient inversés, cette fois c’était mon tour de prendre soin de mon grand frère. Je lui ai fait un gros câlin, et puis je suis allée chercher Corentin qui s’époumonait dans son lit. Il était rouge écarlate, et de grosses larmes coulaient sur ses joues quand je me suis penchée pour le prendre. Il a tendu ses petits bras et s’est accroché à mon cou en réclamant sa maman. Mon cœur s’est serré, ce petit bout était vraiment malheureux…

Je l’ai bercé un peu en lui chantant la berceuse que ma mère me chantait quand j’avais son âge, et quand il s’est calmé je l’ai emmené dans le salon. Virgile dormait, en vrac sur le canapé.

« Papa ?

_ Chut, papa dort, Corentin.

_ Papa ! »

Trop tard, Virgile ouvrait les yeux. Je lui ai donné son fils, et je suis allée surveiller la soupe qui mijotait depuis un moment dans la cuisine. Un petit coup de mixeur, et hop dans les assiettes ! Même menu pour tout le monde, solution de simplicité. Virgile donnait la becquée à son fils tout en engloutissant sa part. Et il arrivait à me parler en même temps. Être parent, ça rend vraiment multitâches !

« Et avec Clément, tout se passe bien ?

_ Ben oui. » C’était quoi, cette question ? J’ai dû avoir l’air de tomber des nues, parce qu’il m’a dit :

« Tu es là depuis le début de la semaine, vous ne vous êtes pas vus, excuse-moi de poser la question…

_ J’ai pas trop eu le temps de m’ennuyer, tu vois… Mais ça se passe très bien, promis.

_ Lou, tu sais que tu peux l’inviter ici, hein ?

_ Il bosse, je te rappelle.

_ J’ai peut-être pas été assez clair, Bouchon… Tu es chez toi. Tu invites qui tu veux, dans la journée et même la nuit si tu veux. »

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