Chapitre 26

7 minutes de lecture

Mai 2017

Un soir du mois de mai, Clément arriva chez moi à l’improviste, sa chienne sous le bras.

« Salut, princesse. » dit-il en déposant un léger baiser sur mes lèvres avant de se redresser.

« Hep hep hep, viens là, toi ! C’est quoi, ce bisou au rabais ? » Je le rattrapai par son T-shirt, et glissai une main derrière sa nuque pour l’attirer plus près de moi. Il se pencha et saisit mes cuisses, je nouai mes bras autour de son cou et mes jambes autour de sa taille. Ainsi, j’étais à la bonne hauteur pour l’embrasser. J’aimais embrasser Clément. Il me donnait toujours envie de plus. Plus longtemps. Il savait faire monter la pression, avec un simple baiser… Il m’avait collée dos au mur et ne me lâchait plus.

Quand, un peu essoufflée, j’ai réussi à échapper à ses lèvres et que je l’ai regardé, un truc sur son visage m’a fait douter : « Y’a un problème ? »

On lui avait lourdement suggéré de se porter volontaire pour remplacer un collègue qui ne pouvait pas partir en voyage scolaire, un voyage découverte de trois jours.

J’ai murmuré, « Non… Clément, s’il te plait…

_ Je sais, princesse. Je sais que ce n’est pas le moment, mais je ne peux pas me défiler, le collègue qui devait partir avec eux a des soucis de santé. »

Je n’avais pas vraiment le moral depuis quelques jours, et pas la moindre envie de me retrouver avec la chienne sur les bras. Mais par-dessus tout, je ne voulais pas être seule tous les soirs.

Clément a posé son front sur le mien : « Allez, ma belle… »

J’ai fermé les yeux, refusant de me laisser attendrir.

« T’as des nouvelles de Nico ? De Meaza ? »

La semaine précédente, Meaza avait appris la mort de son père. Quand j’étais arrivée à Aurillac, elle ne m’attendait pas devant le centre d’hébergement comme d’habitude. J’avais dû entrer, demander où elle se trouvait. Et quand on m’avait indiqué sa chambre, je l’avais trouvée prostrée sur son lit, pleurant et gémissant en tigrinya. Impuissante à la consoler, j’étais restée longtemps près d’elle, jusqu’à ce qu’elle s’apaise un peu. Juste assez pour me raconter, entre deux sanglots, que son père avait été tué, dans le camp de réfugiés où il se trouvait toujours. Elle ne savait pas exactement ce qui s’était passé, rixe ou agression…

J’étais rentrée choquée, j’avais dû m’arrêter sur la route pour reprendre le contrôle de moi-même. Tant de violence…

Autant dire que, non, je n’avais pas le moral… Et ça me pesait d’autant plus que Clément doive partir.

« Fais un effort, bon sang ! Si tu crois que ça m’amuse, moi aussi ? » me dit-il au bout d’un moment.

On s’est quittés fâchés, je trouvais qu’un autre aurait bien pu y aller à sa place, et qu’il n’avait pas dû refuser très fort… Il a continué à faire un peu la tête les jours suivants, et m’a seulement déposé Lenka et ses affaires, le matin de son départ. OK… moi aussi je faisais la tête. Pour être totalement honnête, c’était peut-être même surtout moi qui faisais la tête…

Ça ne m’amusait carrément pas de garder Lenka. C’était sa chienne, pas la mienne ! Je n’avais rien demandé, et j’avais même clairement dit ce que j’en pensais, dès le début !

Voir sa gamelle miniature et sa toute petite couverture, son collier minuscule, me renvoyaient aux affaires d’Attila et à son absence douloureuse. J’avais appris à vivre sans lui, mais rien ne serait plus jamais pareil. Et non, je ne voulais pas d’un autre chien. Ni d’un chien-loup tchécoslovaque qui lui ressemble, ni d’une autre race qui ne lui ressemble pas du tout. Mais ça, il n’y avait pas grand monde pour le comprendre…

Le premier jour, j’ai passé mon temps à la surveiller pour l’empêcher de faire des bêtises. Clément la trouvait trop petite pour comprendre que certaines choses étaient interdites ? J’allais m’en charger, de son éducation !

Le deuxième jour, j’ai été réveillée par Lenka. Plantée au pied de mon lit, elle hurlait à la mort. Un peu désorientée, j’ai regardé mon réveil : il était plus de 8 heures, presque 9 en fait…

« Lenka, silence ! Tais-toi ! » Je lui ai lancé mon oreiller à la tête, elle a fait « kaï-kaï-kaï », avant de se remettre à pleurer.

Après avoir passé la journée de la veille à pister la chienne pour lui apprendre la signification du mot « non », j’avais bossé jusque tard dans la nuit pour rattraper mon retard. Du coup, j’étais vraiment pas fraiche… Et je n’appréciais pas tellement le réveil en fanfare. Après avoir quand même vérifié qu’elle ne s’était pas blessée, je l’ai emmenée dehors pour ses besoins, puis elle a continué à pleurer et couiner toute la matinée. De temps en temps, je tentais un « Lenka, tais-toi », qui n’avait pas d’effet. Au moins, elle ne hurlait plus, je n’avais pas envie de rameuter tout le quartier… Mais c’était horripilant de l’entendre gémir en permanence. J’avais envie de la passer par le vide-ordures. Heureusement, mon logement n’en était pas pourvu !

Vers midi, quand j’ai commencé à préparer le repas, j’ai allumé la radio par habitude. Elle était réglée sur une station locale, et à cette heure-ci j’avais droit aux infos. Juste ce qu’il fallait pour me tenir au courant, puisque je n’avais pas de télé. J’ai écouté distraitement le journaliste nous raconter les guerres et les catastrophes autour du monde, les histoires politiques…

« … et avant de refermer ce flash, une info qui vient juste de nous parvenir : dramatique accident de bus dans les Cévennes, le véhicule transportant des collégiens a quitté la chaussée pour une raison encore inconnue, et glissé dans un ravin. Les premières constatations font état de nombreux blessés, dont certains grièvement. »

Lenka s’était remise à hurler, en même temps que les sirènes dans ma tête. J’ai agrippé à deux mains le bord de la table sur laquelle je venais de poser la vaisselle. Clément.

L’accident. Clément.

Respirer. Inspirer, souffler. Encore.

Clément.

Souffler… Ça ne marchait pas.

Crise d’angoisse.

De longs frissons me secouaient, j’avais le ventre noué et la sensation d’étouffer, comme toujours. L’impression d’être sur le point de m’évanouir, aussi. Je me suis prudemment assise, me laissant glisser le long du mur.

J’ai longuement lutté pour reprendre le contrôle de mon corps, de ma respiration. Lenka s’était faufilée dans mes bras, et elle ne hurlait plus à la mort. Elle poussait de petits gémissements plaintifs en me léchant les mains, le cou, le visage. Comme si elle avait compris que j’allais mal, comme si elle tentait de m’aider.

J’ai essayé de la repousser – les bisous de chien, beurk – mais elle était tenace.

Finalement, c’est grâce à elle que j’ai fini par m’apaiser. Grâce à elle, et aussi en pensant à Clément. Je n’avais pas fait beaucoup de crises de panique devant lui, mais à chaque fois il m’avait poussée à me maitriser, à reprendre le dessus…

J’ai posé la tête en arrière contre le mur. A présent que les tremblements avaient cessé, j’avais froid. De grosses gouttes de sueur coulaient le long de mon dos, glacées. Je me suis levée, et trainée jusqu’à la douche. Lenka m’a suivie et s’est couchée sur le tapis le temps que je me rince à l’eau brulante. Elle pleurait un peu, me regardait, le museau posé entre ses pattes.

Puis j’ai composé le numéro de Clément. Et je suis tombée directement sur sa messagerie. Bon, bon, pas de panique, il pouvait avoir un tas de raison pour ne pas décrocher. Peut-être qu’il n’avait pas de réseau. Peut-être qu’il avait éteint son portable. Peut-être qu’il n’avait plus de batterie. Peut-être…

Je réessaierai plus tard…

J’ai réessayé, plusieurs fois. Je tombais toujours directement sur le répondeur. Finalement, comme ni le site web de la radio ni aucun autre site d’info ne semblait donner de nouvelles de cet accident de car, j’ai décidé d’aller voir au collège. A peine garée en face, j’ai su que mon intuition ne m’avait pas trompée. Il se passait quelque chose : il régnait à l’entrée et dans la cour de l’établissement une agitation anormale, des adultes entraient et sortaient du collège…

A la grille, un homme d’une cinquantaine d’années m’a accueillie et je me suis présentée comme l’amie de Clément. Lui était le principal du collège, et il m’a fait accompagner jusqu’à une salle où étaient déjà assis de nombreux parents d’élèves. J’ai refusé d’y entrer, j’avais Lenka dans les bras, et ne me sentais pas à ma place. J’ai préféré m’asseoir sur un banc, près de la porte de la salle de permanence qui avait été réquisitionnée pour l’occasion, et où des parents continuaient d’entrer. Tout ce que je voulais, c’était des nouvelles de Clément.

Finalement, le principal a traversé la cour, accompagné d’un dernier couple. J’ai suivi le mouvement, et je me suis calée dans l’embrasure de la porte pour l’écouter parler, sans entrer vraiment, la chienne toujours contre moi. Les informations dont il disposait étaient vagues. Pas de mort. Il a commencé par ça.

Il était gêné, rouge et un peu hésitant. Clairement, je n’aurais pas voulu être à sa place…

Il a annoncé un blessé parmi les professeurs, et quatre élèves qui resteraient à l’hôpital d’Alès. Les autres étaient rapatriés par bus, ils étaient sur la route et arriveraient dans l’après-midi. Les parents des élèves hospitalisés avaient été prévenus et étaient eux aussi sur la route, pour aller voir leurs enfants.

Quant au prof blessé, je n’ai pas pu savoir si Clément allait bien. Le principal m’a seulement assuré, lorsque je lui ai posé la question, qu’il était dans le bus du retour. Il n’était donc pas gravement blessé, et je m’accrochais à ça pour tenir le coup, parce que son portable ne répondait toujours pas…

Bien qu’on m’ait proposé de rester au collège avec les familles des élèves, pour attendre leur arrivée, j’ai préféré sortir. Je ne suis pas allée loin cependant, m’asseyant sur un banc, dans le square tout proche. Je tentai de dessiner, sans succès. La musique m’insupportait, et je ne tenais pas en place. Toutes les cinq minutes, je me levais pour faire les cent pas dans le square, regarder la rue en direction du collège, là où je savais que le car s’arrêterait. La rue était désespérément vide…

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