Chapitre 44

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Mi-août 2017

Lenka sur les talons, je traversais le jardin pour aller retrouver Clément qui désherbait le potager. En plein cagnard, quelle idée… Mais… comme il avait tombé le T-shirt, je n’allais pas me plaindre, plutôt me rincer l’œil !

« Salut les filles ! »

Il nous accueillit avec un grand sourire, la chienne lui sautait après, griffant ses jambes nues.

« Lenka ! Assise. Assise… C’est bien. »

Il se pencha pour la caresser et la féliciter. Ça commençait à rentrer. Pour ma part, bien qu’ayant un peu plus de retenue qu’elle, j’étais presque aussi enthousiaste. La vision de Clément portant uniquement un jean coupé à mi-cuisses, en sueur et tout bronzé, avait le don de me faire fondre.

« Nico et Meaza viennent manger ce midi.

_ Oh ! C’était prévu ? Ou j’ai loupé quelque chose ? »

Mon frère venait de m’envoyer un SMS : d’après lui Meaza avait besoin d’un après-midi entre filles. Je les avais donc invités à passer la journée avec nous.

« Tu as besoin d’aide pour préparer le repas ?

_ Ça va aller, j’avais prévu un taboulé, je vais juste en faire plus. Et puis une tarte aux fraises en dessert. » La recette de Mathie, mon frère adorait cette tarte.

Tout en préparant la crème pâtissière qui garnirait la pâte sablée, je m’interrogeais : Nicolas avait été plus que lapidaire dans son message. Que se passait-il avec Meaza ? Une déprime suite à un rendez-vous chez sa psy, peut-être ? Ce ne serait pas la première fois que remuer son passé la laisserait effondrée…

Clément vint me rejoindre, douché et habillé d’un autre short, propre celui-là, et d’un T-shirt qui cachait ses muscles appétissants. Ses cheveux étaient attachés, encore humides.

« Qu’est-ce que je peux te faire ? »

Me prendre sur la table de la cuisine ! ai-je failli répondre, mais je dis simplement : « Tu veux bien laver les fraises ? »

Je crois cependant qu’il avait compris mon état d’esprit, car tout fut prétexte à me frôler l’air de rien : aller chercher la passoire, puis une assiette, et un couteau pour couper les queues des fraises…

Et comme je m’arrêtais pour le regarder, il s’exclama : « Mais t’as fini de me reluquer comme ça ? Tu m’empêches de me concentrer. »

Oh la mauvaise foi ! J’éclatai de rire à son air faussement choqué, et terminai d’étaler la crème dans le fond de la tarte.

Ce moment me revint en mémoire alors que nous dégustions la tarte aux fraises, et Nico me jeta un regard curieux : ce n’était pas le souvenir de Mathie qui me rendait aussi rêveuse… Je cachai mon sourire niais en enfournant une énorme bouchée de tarte, et il lâcha l’affaire… pour un moment du moins, je savais qu’il risquait de m’en reparler tôt ou tard.

Pourtant, dès que nous nous sommes retrouvés seuls – Clément était sorti à la recherche de Lenka qu’on n’avait pas vu ni entendue depuis un bon moment, et Meaza partie au petit coin – Nicolas au lieu de me chambrer resta sérieux :

« Louise… j’ai besoin d’aide. Meaza ne va pas bien et je n’arrive pas à savoir ce qui se passe.

_ Elle voit toujours la psy ?

_ Oui, bien sûr.

_ Et pourquoi tu dis que… »

Il soupira en fermant les yeux un bref instant, avant de me répondre. « Elle… je sais pas, elle fait des blocages sur des conneries parfois, elle refuse d’en parler, et… et au niveau sexuel c’est pas… »

Je l’entrainai à l’étage, dans mon atelier, où on pourrait parler tranquilles.

« Explique-moi, si tu veux de l’aide.

_ Bon… Je sais pas, c’est complètement contradictoire, elle ne dit jamais non, mais c’est jamais elle qui fait le premier pas non plus. Et… je suis pas sûr qu’elle ne simule pas… » murmura-t-il piteusement.

Je tentais de réfléchir à toute vitesse, consciente qu’on n’avait pas des heures pour parler avant que Meaza se mette à notre recherche.

« Elle n’a pas été excisée ? » Je ne savais pas trop si les mutilations génitales étaient pratiquées en Erythrée, mais mieux valait écarter d’emblée cette hypothèse.

« Non ! Non non, elle est… non.

_ Violée ? » Il savait comme moi, d’ailleurs c’est lui qui m’en avait parlé, que les femmes migrantes étaient pratiquement toutes victimes de violences sexuelles au cours de leur périple.

Nico prit une profonde inspiration : « Elle m’a assuré que non.

_ … mais ?

_ Mais j’en sais rien, Lou… Je sais pas… »

Entendant la voix de Meaza qui appelait, je criai qu’on était en haut, qu’elle pouvait monter. Et je me dépêchai de mettre dans les mains de mon frère une pile de dessins sur lesquels je bossais en ce moment : mon prochain album pour enfants. Je m’étais inspirée des croquis gribouillés pour endormir Corentin l’année précédente, et j’avais brodé autour pour en tirer une histoire plus longue. Mais sans aucune parole. Pas de texte. L’histoire était racontée par les images.

Je devais présenter le projet à Pierre-Luc début septembre, alors autant avoir des avis avant…

Puis Nico descendit « aider Clément » à réparer le tracteur-tondeuse, lui qui était nul en mécanique au point de savoir à peine vérifier les niveaux d’une voiture !

On a continué à regarder mes dessins, Meaza ne disait pas grand-chose mais l’intensité du regard qu’elle portait sur mes productions ne mentait pas : elle était intéressée. Je posai entre nous une pochette dans laquelle j’avais réuni pas mal de peintures et de dessins bien déprimants. Pas de ceux que je partageais d’habitude.

« C’est… triste, non ?

_ Oui… j’étais mal dans ma peau, quand j’ai dessiné ça… » expliquai-je avant de passer au suivant. Et au suivant. Jusqu’à tomber sur le pastel que j’avais fait après la mort de ma mère, après ma rencontre avec Al. Meaza le regarda longuement, sans un mot, avant de lever les yeux vers moi.

« Cet homme, là, c’était le compagnon de ma mère. Et il a essayé de me violer. » J’avais décidé de lui parler de moi, en me disant que ça l’aiderait peut-être à me raconter des choses qu’elle gardait secrètes, s’il y en avait. Elle savait déjà qu’il y avait eu des périodes compliquées avec Virgile et Nicolas, maintenant elle saurait pourquoi. Elle savait aussi que j’étais sortie avec Gauthier, mais j’entrepris de lui raconter les débuts difficiles de ma vie sexuelle.

Alors que je commençais à me dire que c’était une fausse piste, qu’elle avait eu plus de chance que moi sur ce plan-là, je la vis se mordiller la lèvre inférieure, les yeux baissés sur ses doigts crispés qu’elle tordait sur ses genoux. Puis ses yeux débordèrent de larmes, et d’une petite voix hésitante, entrecoupée de sanglots, elle me dit : « Moi aussi je… enfin, pas vraiment, mais… »

Je l’encourageai à parler, et elle se lança. « Tu sais, quand j’ai dû partir, quitter le Soudan sans mon père, il m’avait confiée à un homme qui était dans le camp de réfugiés avec nous. Il devait me protéger et prendre soin de moi à la place de mon père, il lui avait promis. Et il m’a, il m’a obligée à… à coucher avec lui. Il disait que sinon, c’est les passeurs qui le feraient… »

Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête – littéralement – j’ai vraiment compris cette expression, pour la première fois de ma vie. Et j’ai dû ajouter à la détresse de Meaza en lui disant que bien qu’elle refuse de l’appeler comme ça, c’était un viol.

« Tu n’étais pas consentante, Meaza, tu le dis toi-même : il t’a obligée. Tu l’as fait pour sauver ta vie, il n’avait pas le droit de faire ça. A partir du moment où tu ne veux pas, si un homme te force, c’est un viol. Y compris au sein d’un couple.

_ Mais Nicolas ne m’a jamais forcée !

_ Je sais, je sais. » murmurai-je, alors que je hurlais intérieurement ‘encore heureux !’ « Je veux seulement être certaine que tu as bien conscience que tu peux dire non. C’est ton droit, d’accord ? »

Elle acquiesça dans un hoquet, et s’essuya les yeux et le nez.

Je fis promettre à Meaza de parler à sa psy au prochain rendez-vous.

« C’est important, d’en parler, tu sais. » insistai-je un peu, voyant qu’elle ne semblait pas enthousiaste à ce sujet.

« Tu l’as fait, toi ? Tu as parlé avec un psychologue ? »

Grillé, Louloute… prise à ton propre piège, ma vieille !

« Non. » soupirai-je. « Et c’était une erreur. J’ai trainé tous mes problèmes pendant des années, ça m’a pourri la vie pendant tout ce temps… Ne fais pas la même erreur que moi… »

Si seulement j’avais accepté de desserrer les dents, de parler au psy qu’on m’avait envoyée voir après l’arrestation de ma mère, à mon arrivée au foyer. Les choses se seraient sans doute passées autrement, par la suite…

On en a parlé encore un peu, puis j’ai proposé qu’on descende, qu’on aille s’installer sur la terrasse pour profiter du soleil. J’ai envoyé Meaza se passer de l’eau fraiche sur le visage pour effacer un peu les traces de ses pleurs, et j’ai préparé un plateau avec des boissons fraiches, que j’ai porté sur la petite table installée sur la terrasse. Clément et Nico étaient toujours sous la maison, en train de bricoler le tracteur-tondeuse, quand je suis descendue leur proposer à boire. Mon frère m’a regardée, des points d’interrogation dans les yeux. Que lui dire ? Il dut comprendre que ça prendrait plus que quelques secondes, car il déclara à Clément : « Je te laisse finir tout seul. »

Clément releva la tête de sous le capot, hilare : « Ça marche, je devrais m’en sortir sans toi. »

Confirmation de ce que je pensais : Nico ne s’était pas amélioré en mécanique ! « J’ai presque fini, de toute façon, plus qu’à remonter ça et ce sera bon. »

Nicolas et moi avons rejoint Meaza sur la terrasse, et en chemin je lui ai glissé à mi-voix :

« Ça va aller, Nico, mais elle a besoin de ton soutien, pas que tu pètes un câble à chaque phrase, OK ? »

Ça n’a pas manqué, dès que Meaza a prononcé le mot viol, il a bondi sur sa chaise.

« Quoi ? Mais tu m’avais dit que… Aouch ! » Je venais de lui balancer un coup de pied dans le tibia.

« Pardon, je… Ne pleure pas, chérie, je suis désolé… »

Meaza s’accrochait maintenant à lui, murmurant entre deux sanglots tout ce que je lui avais conseillé de dire à Nico et à sa psy. Je décidai de les laisser seuls, ils n’avaient plus besoin de moi.

Je suis allée retrouver Clément, qui fit démarrer le tracteur au moment où j’arrivais. Le moteur pétarada deux ou trois fois avant de se mettre à ronronner, et Clément coupa le contact, descendit du siège et claqua le capot avant de s’essuyer les mains sur un chiffon, le sourire aux lèvres :

« Une bonne chose de faite ! Comment ça va, là-haut ?

_ Ils parlent… y’en a pour un moment, si tu veux mon avis… »

On est remontés discrètement, Nico et Meaza parlaient à mi-voix sur la terrasse, près des bouteilles de jus de fruits et d’eau gazeuse qui réchauffaient au soleil. Tant pis, on n’allait pas les déranger pour ça.

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