L’ORDRE CONTRE LE VIVANT
Depuis quelques années, les mobilisations écologistes en France font l’objet d’un traitement sécuritaire renforcé. Arrestations préventives, dispositifs policiers massifs, surveillance accrue : contester un projet d’infrastructure ou défendre un milieu naturel tend de plus en plus à être assimilé à une menace pour l’ordre public.
Les épisodes récents sont révélateurs. À Notre-Dame-des-Landes, puis lors des luttes contre l’autoroute A69 ou les mégabassines à Sainte-Soline, l’État déploie des moyens policiers exceptionnels. Grenades, drones, nasses et gardes à vue préventives deviennent des outils ordinaires du maintien de l’ordre. En mars 2023, à Sainte-Soline, deux manifestants sont plongés dans le coma suite à des tirs de LBD et de grenades. Une enquête indépendante évoque alors « un usage disproportionné de la force ».
La répression ne se limite pas aux affrontements physiques. Elle s’exerce aussi par le droit et le langage. Interdictions administratives de manifester, surveillance numérique, procédures judiciaires dissuasives accompagnent un glissement sémantique notable. Certains militants écologistes sont aujourd’hui classés comme relevant d’une « mouvance éco-terroriste », une notion floue, sans fondement juridique précis, mais aux effets biens rééels.
Les chercheurs parlent de « criminalisation des luttes environnementales ». En 2022, un rapport de Greenpeace International recense plus de 200 cas d’activistes écologistes poursuivis ou sanctionnés à travers l’Europe pour des actions non violentes. À mesure que les enjeux écologiques entrent en conflit avec des intérêts économiques structurants, la contestation est de plus en plus traitée comme un problème de sécurité plutôt que comme un désaccord politique.
Ce durcissement a un coût. Il décourage les plus modérés, alimente la méfiance, durcit les positions. Et surtout, il invisibilise une violence plus diffuse et moins spectaculaire : celle des atteintes continues aux écosystèmes, à la santé et aux conditions de vie, produites par des choix économiques pourtant légaux.
Derrière le maintien de l’ordre se joue ainsi un arbitrage central. Il ne s’agit plus seulement de contenir la contestation, mais de décider ce qui mérite d’être protégé.
Chroniques de l’anthropocène
Iñaki Irigoyen

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