404 LOVE NOT FOUND
La ville s’était tue.
Un silence pesant s’étirait entre les immeubles, seulement troué par des sirènes lointaines. Les trottoirs portaient les stigmates de l’affrontement : tracts piétinés, poubelles renversées, débris divers et projectiles improvisés. L’odeur âcre du gaz flottait encore dans l’air tiède.
La tête bourdonnante, le corps en vrac, je regagnais l’agence où j'espérais disparaître au plus vite derrière mon bureau. Seule Marie-de-la-compta, leva les yeux de son écran à mon arrivée. Son regard glissa sur ma chemise tachée puis remonta sur mon visage. Je bredouillai un “rien de grave” accompagné d’un geste évasif qui me tira une douleur immédiate dans l’épaule. Un instant surprise, elle arqua un sourcille, esquissa un demi-sourire, puis retourna à son écran. J’étais officiellement devenu son nouveau ragot et je savais que je paierais un jour.
Plus tard, chez moi, assis dans la pénombre, je revivais la scène : les cris, la confusion, les détonations. Et, au milieu de ce chaos, elle. Ce regard. Cette main tendue.
Une évidence s’imposa alors : Il fallait que je la retrouve.
Je ne savais pas exactement pourquoi je la cherchais. Ce n’était clairement pas une envie rationnelle. Pas non plus le coup de foudre absolu façon comédie romantique avec musique envolée et battements de cils synchronisés. Mais il y avait quelque chose. Un sentiment diffus, une impression d’être face à un signe du destin.
Alors, j’ai fait ce que tout le monde fait désormais quand il cherche quelqu’un : j’ai ouvert Internet !
Instagram d’abord. Sans être un expert de la traque sentimentale, ça me semblait l’option la plus évidente pour rechercher une inconnue.
#MarchePourLeClimat.
Des milliers de publications. Des pancartes impeccablement calligraphiées, des selfies à l’éclairage parfait, des stories saturées de filtres et de bonne conscience. Entre deux visages cadrés au millimètre, des influenceurs documentaient leur engagement écologique, aussi soudain qu’éphémère. « On y était ! Ensemble pour un avenir meilleur ! <3 ».
Certains avaient même réussi transformer la manif une opportunité de placement produit. Un type en débardeur, muscles saillants, vantait les mérites d’une nouvelle marque de baskets “éco-responsables”. Une fille présentait une nouvelle gourde en bambou, idéale pour sauver les océans avec code promo à la clé. Le business de l’éveil des consciences tournait à plein régime..
Les images défilaient. Visages interchangeables, slogans copiés-collés. Rien. Pas une trace d’elle. Et plus je scrollais, plus ce monde me semblait étranger.
Instagram a ce talent particulier. Même la colère y devient lisse. Tout est propre, maîtrisé, théâtralisé. Face à ce miroir déformant, je continuai pourtant à chercher, sans trop savoir quoi.
Puis l’algorithme fit son œuvre de rédacteur en chef invisible. En quelques minutes, les slogans écolos laissèrent place à des recettes vegan, puis à une vidéo qui expliquait les 10 façons de “glow up tout en réduisant son empreinte carbone”. J’en étais au point 7 quand je réalisai l’absurdité de la situation (je manquai donc le dernier point qui “allait m’étonner” !).
Je lâchai un soupir et refermai l’application. Concentre-toi, Alex.
Je quittai cet univers de perfection factice et tentai une autre piste : LinkedIn.
Sans doute pas le réseau social le plus glamour, mais qui sait. Après quelques recherches, les résultats furent désastreux. Une avalanche de posts corporate où des cadres en mal de reconnaissance se félicitaient d’avoir organisé un “Green Friday”, préféré le train pour faire un Paris-Nantes ou vécu un intense moment de reconnexion à la Nature lors de leurs dernières vacances au Costa Rica.
Chaque post respirait la fierté professionnelle. Au dur labeur, tâches éreintantes et salaire de misère, l’utilisateur LinkedIn répond leçons de vie, méritocratie et Merci la vie. Tel Nelson Mandela -le liseret premium en plus- le cadre Linkedin ne perd jamais. Soit il gagne, soit il apprend.
Restait une dernière option. L’ultime va-tout. Tinder.
Je n’avais pas ouvert l’application depuis des mois mais je ne fus pas dépaysé. Une succession de visages souriants, de poses suggestives et de biographies mi-aguichantes, mi-malaisantes: “ “Pas de sentiments, que des centimètres”; “Besoin de rien, envie de doigts.”; “5 ans de célibat, ça chatouille en bas”
Mon pouce glissait machinalement. Puis, soudain, un arrêt. Une pancarte en arrière-plan, un sourire pris de profil. Mon cœur fit un bond. J’agrandis la photo, zoomai jusqu’à déformer les pixels. Même posture, même énergie...
Mais non, c’était une autre fille qui manifestait contre les pesticides. Elle avait l’air cool pourtant et, l’espace d’un instant, l’idée de liker son profil me traversa l'esprit. Mais je renonçai. Pas elle. Pas maintenant.
Je reposais le téléphone. De toute façon, je n’avais jamais su jouer à ce jeu-là.
Mon compte existait depuis des années. Les matchs, eux, se comptaient sur les doigts de la main d’un menuisier maladroit. Ma bio contenait une phrase second degré, un trait d’humour qui, à l’époque, m’avait paru fin et séducteur : “Mon job c’est de rédiger des notices... autant dire que je suis bien monté !” Aucun doute, ça n’était ni fin, ni séducteur.
Et pourtant, il y eut ces moments où l’impensable était arrivé : une fille me proposait de la voir en vrai. Et là… silence radio. Je faisais le mort. J’avais la trouille.
Je laissais les messages en “non lu” ou promettais de “voir si je suis dispo cette semaine” avant de ne plus jamais donner de nouvelles. Je devenais exactement le genre de mec que tout le monde déteste. Pas par méchanceté, plus par timidité. Et, soyons honnête, par lâcheté.
Après deux heures, j’étais à bout. Tinder ne me sauverait pas. Ni LinkedIn. Ni Instagram. Ni personne. Je me perdais. Littéralement.
Et puis, un détail.
Une image me revint en tête.
Je me levai d’un bond. Direction la chaise de l’oubli, celle où s'accumulent les fringues trop sales pour être portées mais pas assez pour être lavées. Je savais qu’il était là.
Je fouillai. Pantalon roulé en boule. Poche arrière. Bingo.
Entre mes doigts, un bout de papier froissé, jauni, maculé d’une tâche que je préférai ne pas identifier. Le tract qu’on m’avait tendu pendant la manif. Sur le moment, je n’y avais prêté aucune attention. Mais maintenant, il avait des allures de carte au trésor !
C’était un flyer en noir et blanc, police Arial trop serrée, un logo militant en haut à gauche. En bas, un QR code et l’adresse d’un blog en ligne. Je la tapai sans attendre dans la barre de recherche.
Le site semblait figé dans une autre époque. Fond gris, bannière pixelisée et gifs animés. Un vestige de l’ère MySpace à l’heure où n’importe quelle intelligence artificielle pouvait créer une page web en quelques secondes. Mais derrière cette esthétique datée, il y avait des images. Beaucoup d’images. Je fis défiler lentement. Des banderoles, des visages, des fragments de vie saisis sur le vif.
Et puis, au détour d’une photo, elle apparut.
Elle tenait une pancarte tordue. Sourire franc et regard déterminé.
La photo était floue. Mal cadrée. Un instant volé.
Mais c’était suffisant.
C’était elle.
Et cette fois, je le savais : j’allais la revoir.

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