APPRENTI MILITANT

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J’étais enfin sur une piste et je comptais bien l’exploiter à fond.

Il s’agissait d’une association écolo au nom vaguement cryptique : Le Réveil des Racines. En parcourant le site de fond en comble, je finis par dénicher une dizaine de photos où elle apparaissait, noyée dans des groupes que je qualifierais, par pure diplomatie intérieure, d’«alternatifs ». Les clichés ne m’apprenaient pas grand chose sur elle, sinon qu’elle semblait pleinement investie dans ce mouvement et pas gênée par la compagnie de gens aux cheveux gras et aux sarouels poussiéreux.

Je trouvai le meilleur moyen de passer du virtuel au réel dans la rubrique agenda : “Rejoignez-nous pour notre prochaine discussion ouverte sur l’éco-féminisme”.

La description qui suivait était parfaitement absconse et à peu près aussi enthousiasmant qu’une coloscopie sans anesthésie. Et pourtant, j’étais tenté. Même si la probabilité de la croiser flirtait avec le zéro. L’idée de passer à côté d’une chance de la revoir, aussi infime fut-elle, était pire que l’inconfort évident qui m’attendait.

Alors, je pris mon courage à deux mains –ou ma stupidité– et je cliquai. Une simple ligne sur un formulaire, et je venais d’officialiser ma sortie de zone de confort.

Juste une soirée, me répétai-je. Juste pour voir.

***

Quelques jours plus tard, me voila planté devant un bar associatif du quatorzième arrondissement, coincé entre une cordonnerie et une librairie queer. J’étais en retard. Classique. Mais au lieu d’entrer, je restai encore plusieurs minutes devant la porte, incapable de franchir le sueil, comme si mes propres chaussures refusaient de me trahir.

A l’intérieur, le lieu cultivait cette esthétique roots assumée : plantes suspendues, mobilier dépareillé patiné par le temps et objets de récup' transformés en déco. Une ambiance de squat artistique devenu salon bohème. L’air mêlait des effluves de houblon, de cire chaude et de quelque chose de mentholé que je n’arrivais pas à identifier. Une machine à café chuintait quelque part, tandis que le velours d’un morceau de Chet Baker enveloppait les discussions feutrées.

Sur les murs, des sérigraphies colorées côtoyaient des slogans griffonnés au marqueur : « Résistance joyeuse », « La Terre d’abord ». Une trentaine de personnes étaient assises en cercle sur des tapis poussiéreux. Thérapie de groupe version militante. Mes anticorps sociaux passèrent aussitôt en alerte maximale.

Mon regard la chercha, fébrile. Mais non. Pas là.

Fuck ! Quelle idée d’avoir cru que ce serait aussi simple.

Je m'apprêtais déjà à battre en retraite quand une voix s’éleva au fond de la salle.

— Bonjour à tous, merci d’être là.

Un homme s’était levé. Chemise à carreaux, lunettes rondes, l’air du prof bienveillant qu’on aurait tous aimé avoir.

— On va commencer par un petit tour de présentations. Je vais distribuer le bâton de parole. Dites-nous simplement qui vous êtes et ce qui vous amène ici.

Trop tard. J’étais grillé. Je m’assis comme un automate entre deux inconnus. Il me restait exactement deux minutes pour inventer une raison valable d’être là.

Les prises de parole s’enchaînèrent. Une femme avec une longue tresse brune et un t-shirt rouge évoqua son engagement dans des cercles de parole féminins en milieu rural. Un homme barbu mentionna ensuite son projet visant à soutenir des agricultrices face au “patriarcat des champs”. Une fille avec un t-shirt «Liberté, égalité, sororité» expliqua comment l’éco-féminisme permettait de réconcilier les luttes pour l’égalité des genres et la justice climatique.

Une montée d’angoisse commençait gentiment à me serrer la poitrine et chaque témoignage ne faisait qu’aggraver le malaise. Tout le monde avait des raisons incroyables de se retrouver ici. Des causes, des convictions, des récits. Et moi ? J’étais venu pour une fille.

Quand mon tour arriva, mes mains étaient moites et mon cœur cognait trop fort. Alors, avec l’aisance d’un fonctionnaire débarqué en rave, je lançais maladroitement :

— Euh… moi c’est Alex. Je… enfin, je m’intéresse aux femmes.

Parfait. Excellent début. Harvey Weinstein aurait été fier de cette introduction...

— Enfin, je veux dire... à ces questions. Je dois avouer que je suis assez nouveau dans tout ça. Mais j’aimerais comprendre. Voir comment je peux…faire quelque chose d’utile.

Silence. Gênance.

Je vis bien quelques hochements de tête polis mais je savais que j’avais été aussi crédible qu’une lettre de motivation pour un job saisonnier chez MacDo.

Curieusement, la fille au t-shirt Sororité m’adressa un petit signe d’encouragement, discret mais sincère. Suffisant pour que je ne m’évanouisse pas totalement et reste assis un peu plus longtemps.

La discussion reprit. Des noms circulaient : Françoise d’Eaubonne, Virginia Woolf, Une chambre à soi. Des concepts aussi : « sobriété choisie », « deux tonnes par habitant ». Du peu que je comprenais, il s’agissait d’apprendre à vivre avec moins pour éviter le pire. Une perspective à la fois logique et profondément angoissante.

Pour moi, tout cela c’était du chinois.

Un enchevêtrement d’idées, de références et de luttes se déployait sous mes yeux, sans mode d’emploi ni fil conducteur. Ça me dépassait. Mais, plus encore, ça me bousculait. Est-ce que j’étais vraiment passé à côté de tout cela sans jamais le voir, ou est-ce que je venais juste de tomber dans un nid de militants un peu trop perchés ?

Par réflexe, je pris des notes dans mon téléphone : “justice sociale”, “intersectionnalité", “anthropocène”. Pour l’instant ça ressemblait plus à une liste de sortilèges tirée de Harry Potter qu’à des solutions concrètes. Wingardium écologiosa.

On me donna la parole à deux reprises. La première fois, je me contentai d’un hochement de tête grave, comme si je méditais la question depuis des jours. Une approbation muette qui, je le pensais, suffirait à donner le change. La seconde, je déclarai préférer écouter leurs arguments avant de partager mes “réfléxions”. Traduction : je n’avais strictement rien à dire. Personne ne releva. Dieu merci.

La réunion se clôtura après deux heures. En sortant, j’étais sonné. Cette soirée avait été un naufrage, c'était évident. J’étais passé pour un ignare, probablement misogyne et, soyons honnête, sans doute un peu débile.

Pourtant, cette association restait la seule piste que j’avais pour la retrouver. Et même si je n’avais pas compris la moitié des propos échangés, quelque chose avait changé. Une curiosité. Une envie d’apprendre. Ne serait-ce que pour ne plus avoir l’air d’un manche.

De retour chez moi, je lançai Google.

Écoféminisme.

Un clic, et la plongée commença..

Articles, tribunes, extraits de thèses, vidéos YouTube aux miniatures aguicheuses. J’ouvris tout. Les onglets s’empilaient jusqu’à saturer l’écran. Les mots s’entrechoquaient : patriarcat, capitalocène, intersectionnalité, émancipation. J’avais l’impression d’apprendre une nouvelle langue, sans dictionnaire ni professeur pour me guider.

J’écoutais aussi. Des podcasts sur les masculinités, la vulnérabilité, les modèles de domination. Lourds, brillants, inconfortables. Je ne savais plus si je me (dé)construisais ou si je m’effondrais. Mais j’apprenais. Ou du moins, j’essayais.

Peu à peu, les pièces du puzzle se mettaient en place. Je reliais des notions à des intuitions anciennes. Tout n’était pas clair - loin de là- mais une ligne commençait à se dessiner.

Et surtout, je sentais que quelque chose bougeait en moi.

Peut-être que c’est ça, apprendre : accepter de se sentir paumé pour devenir, lentement, un tout petit peu moins con.

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