LA MORT DU COLIBRI
Je pourrais parler des modèles climatiques. Ces machins bourrés d’équations et de graphiques infiniment complexes censés raconter la grande marche du monde. Des courbes qui montent, qui plongent, qui s’entrecroisent avec élégance, et qui, malgré leur pudeur scientifique, pointent toutes vers un même verdict:
On est dans la sauce !
Et le plus tragique, c’est que tout le monde s’en fout.
Dans le meilleur des cas, les gens hochent vaguement la tête, prennent un air grave et reposent tranquillement leur macchiato au lait d’avoine (l’intolérance au lactose étant devenue, soyons honnêtes, le marqueur de classe sociale le plus tendance). Puis ils passent à autre chose. La vie continue. Jusqu’à ce qu’elle ne continue plus.
Les scientifiques appellent ça sobrement des “points de bascule”. Un bel euphémisme pour décrire ce qui ressemble davantage à une chute vertigineuse dans l’inconnu et sans parachute. Moi, je préfère les appeler : les trucs qui m’ont foutu dans cette galère. Parce que honnêtement, à ce stade, ça n’a plus rien de probabilités. C’est bien réel. Et même très concret.
Dehors, le vent hurle comme un animal blessé. Le refuge vibre à chaque rafale: les murs grinçent, le toit craque, l’ensemble menaçe de s’effondrer d’un moment à l’autre. Ambiance parfaite pour une crise d’angoisse.
Dans ces moments-là, mon cerveau décide toujours de partir en roue libre. J’imagine alors Jamy de C’est pas Sorcier débarquer en salopette, maquette sous le bras, pour m'expliquer la situation d’un ton rassurant :
— Alors là Alex, ce que tu vis, c’est une conséquence directe du changement climatique : plus d’humidité, plus d’air chaud, et hop, une tempête de neige en plein mois d’août ! Fascinant non ?
J’ai du mal à en apprécier l’ironie aujourd’hui, coincé à 2600 mètres d’altitude dans une tempête qui n’aurait statistiquement jamais dû exister.
Pas de téléphone.
Pas de secours.
Pas même quelqu’un pour m’entendre crier.
Alors, je garde mon souffle pour entretenir un peu de chaleur au bout de mes doigts. Pour écrire et pour me rappeler que je suis toujours vivant.
C’est étrange l’écriture. Ça occupe le cerveau. Ça empêche de penser à l’obscurité qui s’installe, aux bruits étranges dehors et à ce froid glacial qui s’infiltre partout et me mord les extrémités. Toutes les extrémités.
Cela fait maintenant quelques jours que je remplis ce carnet.
Mais aujourd’hui, écrire dans ces conditions, c’est comme essayer de jouer au mikado pendant un tremblement de terre. Chaque mot tremble. Chaque phrase menace de s’écrouler avant même d’exister. L’ampoule au-dessus de moi vacille et mon estomac se noue un peu plus à mesure que la lumière faiblit. Je sais que les batteries solaires sont presque à plat.
Ensuite ?
Plus rien. Juste moi, le noir, et ce vent glacial.
Si quelqu’un tombe un jour sur ce carnet, sa première question sera sûrement : « Mais qu’est-ce qu’il foutait là-haut, ce con ? » (J’espère quand même un peu plus de compassion. Merci d’avance). Honnêtement, ça reste quand même une excellente question. Et franchement, je me la pose aussi !
La vérité, c’est que je n’ai pas vraiment réfléchi.
C’était ça ou regarder ma vie s’écrouler un peu plus. Alors j’ai pris la fuite. Pas très héroïque, certes, mais c'est comme ça que les mecs gèrent leurs crises existentielles en général. On prend notre dignité -ou ce qu’il en reste- et on part se saouler avec nos amis -ou ceux qu’il nous reste- en espérant que demain sera moins pénible.
Un bruit sourd.
Un craquement. Ou un hurlement.
Je relève la tête. La porte du refuge est fendue, la neige s’y engouffre. Derrière, un mur blanc. Terrifiant. Et pourtant, je le sens, quelque chose bouge dehors. Un poids, une présence oppressante. Peut-être est-ce juste le vent qui me rend fou, ou peut-être autre chose. Impossible à dire.
Je serre les dents et lutte pour garder mon sang-froid.
Je pose le carnet un instant. Après tout, à quoi bon tous ces mots si je ne m’en sors pas vivant ? Et même, plus largement, à quoi bon apprendre, comprendre, lutter contre toutes ces forces qui nous dépassent ?
La fable du colibri me revient en tête.
Cette histoire est sans doute l’un des plus grands mensonges de l’écologie. Ce petit oiseau héroïque qui goutte après goutte lutte pour éteindre l’incendie ravageant sa forêt. Vendue comme une ode à “faire sa part”, elle a insufflé courage, optimisme et motivation à des générations entières.
Sauf qu'à la fin, à force d'efforts solitaires, le colibri s'épuise.
Et il meurt. Littéralement.
Incendie intact, oiseau cramé.
Totalement déprimant et soudain beaucoup moins inspirant.
Alors voilà. Si vous trouvez ces pages, faites-en ce que vous en voulez. Mais promettez-moi juste une chose : arrêtez de vous battre pour des conneries. Ne perdez pas votre temps dans les polémiques absurdes, les débats débiles sur les pailles en carton ou la culpabilité autour du nettoyage de votre boite mail.
Le Titanic coule et on est tous sur le pont.
Alors agissez ! Arrêtez d’ergoter, de chercher la perfection, de croire que tout se joue dans les petits gestes ou dans l’attente du grand soir. Faites ce que vous pouvez, mais faites-le maintenant. Parce que moi, j’ai l’impression d’avoir passé ma vie à attendre un signe qui n’est jamais venu.
Et là, entre ces murs de neige, je peux le dire : les regrets ne tiennent pas chaud.

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