MORDOR-SUR-SEINE

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Avant de me retrouver ici, j’aimerais prétendre que je menais une vie bien remplie, faites d’aventures, de liberté, de virées insouciantes les cheveux dans le vent. Mais ce serait mentir. Déjà parce que ma calvitie est bien trop avancée pour encore m’écheveler avec dignité. Et surtout parce que mon existence ressemblait davantage à une succession de jours tièdes, sans éclats ni grands dramas. Pas de quoi écrire un roman. A peine un statut sur Facebook.

Ce matin-là, je me réveillai quelques minutes avant l’alarme de mon réveil. Mauvais signe. J’avais passé une grande partie de la nuit en sueur à tourner dans mes draps, écrasé par la chaleur. Étendu sur le dos, je fixai le plafond avec ce regard vide propre aux réveils sans perspective. J'étais né avec le chromosome de la flemme. Et vu ma capacité à procrastiner, c’était même sûrement une trisomie.

7h02.

A peine les pieds posés au sol, la sentence tomba : mon “appartement de charme avec vue sur les toits” entamait sa transformation quotidienne en hammam d’infortune. L’air avait cette texture de soupe tiède. Parfum poussière et bitume grillé. Depuis quelques années, l’été dans la capitale se résumait à quatre mois de canicule poisseuse. La plus belle ville du monde était devenue le Mordor, avec des façades Haussmanniennes en bonus.

Mon appartement, lui, était un manifeste contre toute forme d’optimisation : exigu, mal isolé, complètement défraîchi mais qualifié “d’authentique” par des agents immobiliers qui n’y passeraient pas une nuit. Deux pièces en pente, isolées comme un sac IKEA, et meublées façon brocante. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était chez moi. Et je m’y sentais bien.

J’enfilai ce qui me tombait sous la main : un t-shirt blanc Uniqlo défraichi et un Levi’s beaucoup trop large déniché au rabais sur Vinted croyant faire l’affaire du siècle. Dans la salle de bains, le miroir me renvoya ce visage que je connaissais par cœur : un trentenaire qui ressemblait encore à un ado un peu paumé. Une barbe de trois jours depuis trois ans, des cernes dont la profondeur témoignait des nuits à scroller sur les réseaux sociaux et le regard du type qui a perdu le mode d’emploi de sa propre vie.

Je chassai cette vision à grand renfort d’eau sur le visage.

Le petit déjeuner, c’était un café soluble. Tiède évidemment. Je le préparai machinalement : poudre, eau, mélange. Silence. Je fixai les volutes brunes qui tournaient lentement au fond du verre, laissai vagabonder mes pensées, et...

Rien. Mes pensées aussi tournaient à vide.
C’était même assez incroyable d’avoir si peu d’imagination.

Enfant, tous les gamins voyaient dans les nuages des bateaux, des coeurs ou des pokémons. Moi, je n’ai toujours vu qu’une “masse de gouttelettes en suspension, formée par la condensation de la vapeur d’eau”. Ce genre de remarques faisaient la fierté de ma mère : elle était persuadée que j’étais HPI. Mes copains, eux, pensaient juste que j’étais chelou. Aujourd’hui encore, je ne sais toujours pas qui avait raison.

Je sortis de mes souvenirs et bus une gorgée de café. Infect. Mais je m’en foutais. C’est l’idée du café qui compte, pas le goût. J’attrapai aussi un biscuit à moitié écrasé au fond du placard. Pas de pain, pas de fruit, juste ça. Certains taulards avaient sans doute des morning routines plus saines que la mienne.

Depuis ma fenêtre, les toits en zinc miroitants renvoyaient la lumière comme des plaques chauffantes géantes tandis que des dizaines de climatiseurs asmathiques crachaient leur air brûlant en continu. Ironie parfaite, ces machines censées rafraîchir ne faisaient qu’aggraver la fournaise ambiante.

Malgré la bataille menée par les défenseurs du patrimoine (qui visiblement, n’habitent pas au cinquième), certains immeubles avaient aussi tenté de repeindre leurs toits en blanc pour renvoyer les rayons du soleil et atténuer la chaleur. Psychologiquement ça marchait assez bien : on se croyait presque en station de ski. Sans la neige, ni la joie.

8 heures.

Sortie de l’immeuble par les soixante quatorze marches réglementaires. Je saluai l’ascenseur en panne et contournai mon voisin du troisième avec ma sociabilité sélective habituelle. Dehors, Paris fondait littéralement. A chaque coin de rue, les passants se réfugiaient sous les ombrières du plan canicule, remplissaient leur gourde aux fontaines ou s’affalaient à l’ombre des immeubles. Un couple de retraités avaient même installé des chaises pliantes sous un brumisateur. Leur vulnérabilité m’attendrit. Mais ce qui m'émut encore plus, c’était de compter les années qui me séparaient de ma propre retraite.

Métro, ligne 4.

La chaleur me cueillit dès les premières marches. 35° dehors, 45 dedans. Une odeur de sueur, de fatigue et d’abandon collectif. L’air conditionné, s’il existait, était soit en panne, soit trop faible pour servir à quoi que ce soit. Les voyageurs, muets, fixaient leur téléphone ou les publicités numériques qui défilaient sans fin. Majorque pour 80 euros. Dubrovnik pour moitié moins. Phuket en last minute... Franchement, à qui ça ne donnerait pas des envies d’évasion ?

Correspondance à Réaumur-Sébastopol. Les écouteurs vissés dans les oreilles, je lançais mon podcast quotidien -celui que je ne parvenai jamais à écouter au-delà des vingt premières minutes. Une émission sur l’intelligence artificielle, les civilisations disparues, ou l’économie mondiale... des trucs pour m’instruire mais qui, dans le grondement du métro, se muaient en un simple bruit de fond rassurant. J’avais dû écouter au moins trente fois l’introduction de "Comment se préparent les survivalistes à l’effondrement ?"... sans jamais connaître la réponse. C’est con, ça aurait pu servir.

Ligne 3. Petite victoire : je chopai la dernière place assise. Le t-shirt collé au dossier, sans doute sur la sueur d’un autre, mon regard s’arrêta sur une affiche qui promettait de doubler mon salaire en six mois en apprenant à trader depuis mon canapé. Je fermai les yeux. Encore dix stations pour me convaincre que tout allait bien.

Pont de Levallois.

A l’agence, la climatisation m’accueillit avec une étreinte glacée. Bras écartés, je restai quelques secondes sous la soufflerie, comme un cormoran qui ferait sécher ses ailes (sauf que là, c'était mes aisselles). Je me demandai si, d’ici quelques années, on finirait par s’équiper de combinaisons réfrigérées pour survivre à l’été. Le look d’Interstellar, le charisme de Matthew McConaughey en moins.

Marc, à l’accueil, rayonnait déjà. c’était le genre de type tellement adorable qu’il te donnait presque envie de te lever plus tôt juste pour voir son sourire de golden retriever corporate.

— Salut Alex, t’as bonne mine ce matin !

Je hochai la tête avec un sourire complice. Le mensonge était évident, mais j’appréciai l’intention.

A la cafétéria, Marie-de-la-compta discutait déjà avec son équipe. Elle était toujours impeccablement habillée, comme si elle se préparait à un TEDx surprise sur la gestion financière. Je pressai le pas pour éviter de saluer tout le monde. Si le COVID avait été une raison suffisante pour mettre fin à la bise matinale, j’estimais que la transpiration matinale des collègues en était une autre tout aussi valable !

Flex office. Je jetai donc mes affaires sur le premier bureau libre, rectangle impersonnel pour salarié interchangeable. Dans cet open space, l’illusion du travail valait déjà la moitié de l’effort. J’endossai donc ma meilleure tenue de camouflage : air concentré et sourcils froncés. Autour de moi, le cliquetis des claviers formait une berceuse monotone. J’étais prêt à me fondre dans le décor et devenir invisible.

— Alex, t’as deux minutes ?

La voix avait déchiré le silence.

C’était Langlois, le directeur. Debout devant moi, regard grave.

Aucune idée de ce qui m’attendait, mais son ton ne laissait guère de place au doute : la journée allait dérailler.

Merde.

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